Le seul portrait
Comme tous les autres auteurs, Pascal n’est pas nommé dans Introduction radicale à la philosophie. Pourtant, chez Gilles de Juganville, où se déroulent nos entretiens, un seul portrait de philosophe est accroché au mur : celui de Pascal. Ce détail pèse plus lourd qu’une citation. Il ne signale pas une source parmi d’autres, que l’on pourrait reconstituer par l’exégèse, mais une présence plus ancienne et plus diffuse, celle d’un auteur avec lequel on vit. Dans le livre de Juganville, cette présence affleure en quelques formules précises et, surtout, dans une anthropologie.
Quelque apparence du milieu des choses
Le passage le plus pascalien du livre de Juganville se trouve au chapitre consacré au mouvement de l’existence : « notre expérience ordinaire ne peut qu’apercevoir quelque apparence du milieu des choses : nous sommes à la croisée de temps et de lieux et nous ne pouvons dire pourquoi nous sommes venus à l’être ici plutôt que là, à cette époque plutôt qu’à cette autre » (Êtres, p. 92). Deux fragments s’y rejoignent. Le premier est celui de la disproportion de l’homme, dit des « deux infinis » : que fera l’homme, « sinon d’apercevoir quelque apparence du milieu des choses, dans un désespoir éternel de connaître ni leur principe ni leur fin » (Pensées, L. 199) ? Le second est celui où Pascal s’effraie et s’étonne de se voir « ici plutôt que là, car il n’y a point de raison pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors » (Pensées, L. 68).
Juganville reprend ainsi l’anthropologie pascalienne tout entière, sans la contester. L’homme est situé au milieu, entre l’infiniment grand et l’infiniment petit, mais aussi entre l’éternité qui précède sa vie et celle qui la suit. Juganville dit que nous sommes « crucifiés » entre quatre infinis : le grand et le petit, le passé et l’avenir. Le livre de Juganville en tire la finitude de toute situation : « nous ne pourrons jamais tirer au clair notre situation car notre horizon est limité : fini » (Êtres, p. 92). Cette finitude n’est pas un défaut de connaissance qu’une science plus avancée viendrait combler. Elle est la condition même de l’existence ordinaire, qui ne survole jamais le monde : « aucun survol n’est permis à notre condition finie » (Êtres, p. 155).
Embarqués
Le même héritage se lit dans un mot. Au moment de se demander comment des mondes historiques différents peuvent se comprendre, le livre de Juganville écrit : « si nous sommes embarqués et même immergés intégralement, comment traverser l’irréductibilité des mondes ? » (Êtres, p. 154). C’est le mot du pari : « il faut parier. Cela n’est pas volontaire, vous êtes embarqué » (Pensées, L. 418). Juganville l’étend de la question de Dieu à l’existence entière. Nous n’entrons pas dans le monde, nous n’y accédons pas : « Nous y sommes toujours déjà » (Êtres, p. 59). Nous ne choisissons pas davantage d’exister : « nous existons malgré nous » (Êtres, p. 98). Il n’y a pas de point de départ à choisir, pas de position neutre d’où l’on déciderait de s’embarquer. On l’est déjà, dans l’existence ordinaire comme dans l’histoire.
La coutume et le naturel
Pascal soupçonne la nature de n’être qu’une coutume plus ancienne : « La coutume est une seconde nature qui détruit la première. Mais qu’est-ce que nature ? […] J’ai grand peur que cette nature ne soit elle-même qu’une première coutume » (Pensées, L. 126). Le livre de Juganville radicalise ce soupçon : « Nous appelons “naturel” ce qui se comprend immédiatement. […] Le naturel est toujours historique » (Êtres, p. 152). Un bombardier sur une piste de décollage sera, selon les lieux et les époques, « absolument naturel ou totalement étranger ». C’est pourquoi l’attitude naturelle elle-même n’a rien de « naturel », si l’on entend par là qu’elle échapperait à l’histoire (Êtres, p. 32).
Juganville ne s’arrête pourtant pas au constat de « Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au-delà » (Pensées, L. 60). La diversité des coutumes est traversée par des invariants, les sens d’être, auxquels nous sommes confrontés non pas quels que soient les époques et les lieux, mais « à travers ces époques et ces lieux » (Êtres, p. 157). Deux hommes de peuples que tout oppose s’accordent encore sur la différence entre un chien et le feu, entre l’herbe et une flèche (Êtres, p. 156).
Ce qui ne se définit pas
Dans De l’esprit géométrique, Pascal remarque que les mots primitifs ne se définissent pas et que l’on ne peut entreprendre de définir l’être sans tomber dans l’absurdité, puisqu’il faudrait déjà dire « c’est ». Heidegger reprend cette remarque au seuil d’Être et temps. Le livre de Juganville en tire une conséquence pour les sens d’être eux-mêmes : « Il n’y a aucune définition des sens d’être mais des contrastes ontologiques radicaux, archaïques » (Êtres, p. 232). Les sens d’être sont toujours déjà compris dans le comportement ordinaire. Il ne s’agit pas de les démontrer, mais de les expliciter.
On retrouve ici l’esprit de finesse, dont les principes sont « dans l’usage commun et devant les yeux de tout le monde » et pour lesquels « il n’est question que d’avoir bonne vue » (Pensées, L. 512). Les contrastes entre sens d’être sont « éclatants » (Êtres, p. 64), mais la difficulté est de les voir : « Les problèmes les plus difficiles se dissimulent derrière les “évidences”. Il nous faut une science des évidences » (Êtres, p. 32). Les situations archi-ordinaires jouent ce rôle, elles qui, selon la formule de Juganville, « nous implantent les yeux » (Êtres, p. 160).
L’ennui
Le livre de Juganville distingue plusieurs formes de l’ennui. Il y a l’ennui comme humeur (s’ennuyer à attendre le train), l’ennui comme sentiment (s’apercevoir, au retour d’une « divertissante soirée », que l’on s’y est ennuyé) et l’ennui profond, où « tout, en bloc comme en détail, devient indifférent » (Êtres, p. 125-127). Cette analyse vient de Heidegger, mais Heidegger la tient lui-même de Pascal, sinon dans le détail, du moins dans son principe. L’ennui pascalien est déjà un affect qui touche le tout : « Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance » (Pensées, L. 622). Juganville se tient dans cette filiation.
Les ordres
Reste la doctrine la plus célèbre de Pascal, celle des trois ordres (Pensées, L. 308) : les corps, les esprits et la charité, séparés par des distances infinies. Il serait tentant d’y voir une préfiguration de la pluralité des sens d’être. Ce serait un contresens.
Interrogé sur ce point, Juganville se range du côté de Nicolas Degroote contre Jean-Luc Marion. Dans Sur le prisme métaphysique de Descartes (1986), Marion lit le fragment des trois ordres (L. 308) comme une destitution de la métaphysique cartésienne au nom de la charité : l’ordre des esprits serait le lieu même de la métaphysique de Descartes, et la distance « infiniment plus infinie » qui le sépare de l’ordre de la charité en marquerait le dépassement. Les ordres deviennent alors des régions de l’étant, hiérarchisées, dont chacune relève d’une ontologie propre. Dans L’Ordre de l’esprit. Pascal et les limites de la philosophie (2016), Degroote part d’ailleurs : un ordre se définit par un désir, et la hiérarchie des ordres distingue moins des genres d’étants que « trois sortes d’hommes », selon que leur désir principal porte sur la chair, sur l’esprit ou sur la charité. Les ordres sont ainsi des « possibilités existentielles superposables ». On comprend que Juganville retienne cette lecture. Si les ordres étaient des ontologies, ils entreraient en concurrence avec les sens d’être, et l’on trouverait chez Pascal une stratification du corps, de l’esprit et de la charité que le livre de Juganville récuse partout (Êtres, p. 17 et 231-232). Comme possibilités de l’existence, ils se situent à un autre niveau : un même existant peut vivre selon la chair, l’esprit ou la charité sans cesser d’exister, de même que « le héros comme le lâche, l’avare comme le généreux » mènent une existence ordinaire. Les ordres demeurent ainsi des possibilités « au sein d’une problématique existentielle et non pas ontologique » (Êtres, p. 61).
Les trois ordres affleurent d’ailleurs dans le livre de Juganville, mais par un détour. Au moment de faire de l’ordinaire le fil conducteur de l’ontologie, celui-ci se demande si ce choix n’est pas « tout aussi singulier que de prendre pour modèle des existences extraordinaires comme celle du saint, du génie, du héros » (Êtres, p. 60). La triade est une allusion à Max Scheler, Le Saint, le génie, le héros, qui reprend lui-même les trois ordres de Pascal sous la forme de types de personnes exemplaires. L’allusion confirme la lecture de Degroote : chez Scheler déjà, les ordres sont devenus des figures de l’existence. Elle en marque aussi la limite pour une ontologie. Si l’on décrivait l’existence à partir du saint, du génie ou du héros, on privilégierait une possibilité existentielle parmi d’autres. L’analyse de l’ordinaire écarte donc ces modèles, non parce que l’existence se passerait de modèles (chacun imite toujours quelqu’un), mais parce que la description doit porter sur « l’existence de tout le monde, partout et toujours » (Êtres, p. 61).
Questions ouvertes
Pascal n’est donc pas pour Juganville un adversaire, ni même un interlocuteur de méthode. Il est un modèle personnel : celui qui a décrit la situation de l’homme au milieu des choses, embarqué, livré à la coutume et à l’ennui. Plusieurs questions restent ouvertes. L’effroi de Pascal devant « le silence éternel de ces espaces infinis » (Pensées, L. 201) a-t-il encore sa place dans un livre pour lequel « nous sommes dans un lieu, pas dans l’espace » (Êtres, p. 47) ? Si les ordres sont des possibilités existentielles, l’ordre de la charité ne désigne-t-il pas une possibilité que la description des sens d’être, par principe, laisse hors de son champ ? Et le Dieu « d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, non des philosophes et des savants » du Mémorial ne fait-il pas de Pascal l’un des rares penseurs à échapper au Dieu cause de soi de l’ontologie de la production (Êtres, p. 209-210) ?
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir d’une lecture attentive du texte, en l’absence de tout appareil de notes dans l’ouvrage publié.
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