ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

ontologie phénoménologie herméneutique anthropologie philosophie

ÊTRES & DESCARTES

Jamais nommé, pourtant partout combattu

Descartes occupe un statut à part dans cette série : son nom n’apparaît pas une seule fois dans Introduction radicale à la philosophie, et pourtant plusieurs de ses thèses les plus célèbres sont directement visées, à plusieurs endroits du livre, comme les erreurs qu’il faut précisément corriger. C’est un cas plus radical encore que celui d’Agamben ou de Patočka, où au moins un concept technique permettait de nommer l’adversaire : ici, il n’y a même pas ce fil.

L’union de l’âme et du corps, un problème mal posé

Le chapitre 2 s’attaque directement à l’un des problèmes les plus célèbres de toute la philosophie moderne : « L’union de l’âme et du corps ne s’accomplit pas dans le mouvement de l’existence mais, au contraire, la distinction s’effectue dans l’abstraction. » C’est la formule même que Descartes emploie dans sa correspondance avec la princesse Élisabeth de Bohême pour désigner la difficulté de penser comment une substance pensante peut s’unir à une substance étendue — un problème qu’Élisabeth elle-même jugeait insoluble dans les termes cartésiens. Le livre ne cherche pas à résoudre ce problème : il en récuse la formulation entière. « Où et quand rencontrons-nous des corps et des âmes ? Dans notre expérience ordinaire, jamais. » Cette « distorsion ontologique originelle » — commencer par distinguer corps et âme avant de chercher à les réunir — serait, selon le livre, ce qui « engage toutes les confusions ontologiques ultérieures ».

Le doute sur l’existence du monde

Ailleurs, le livre écarte comme « une mauvaise question » celle de savoir si nous sommes vraiment au monde : douter du monde présuppose déjà d’y être, et les doutes ordinaires — les illusions perceptives, par exemple — sont eux-mêmes ordinairement corrigés, ce qui confirme plutôt notre appartenance première au monde. C’est le doute méthodique cartésien qui est ici visé, quoique jamais nommé : la stratégie qui consiste à suspendre toute certitude sur l’existence du monde extérieur pour ne repartir que du cogito.

L’animal-machine, en arrière-plan

Le livre insiste, dans sa description des animaux, sur leur mouvement propre et spontané — un critère qui, en creux, s’oppose à la thèse cartésienne de l’animal-machine, l’idée que l’animal ne serait qu’un automate sans âme ni sensation véritable, dont le comportement s’expliquerait entièrement par des mécanismes physiques. Le livre ne discute jamais cette thèse frontalement, mais toute son insistance sur l’irréductibilité du sens d’être animal — un animal qui vit, perçoit, souffre selon des modalités qui lui sont propres — s’oppose de fait à la réduction cartésienne du vivant animal à la pure mécanique.

L’adversaire le plus silencieux de tous

Ce qui distingue Descartes de toutes les autres figures de cette série, c’est qu’il n’a droit à aucune reconnaissance, même minimale : ni titre de section, ni concept technique repris pour être discuté. C’est peut-être le signe que le cartésianisme est si profondément installé dans la tradition philosophique qu’il en devient difficile de penser contre lui autrement qu’en le combattant partout à la fois, sans jamais pouvoir le loger dans un seul passage qu’on daterait et qu’on nommerait comme sa source.

Un contrepoint contemporain : Barbaras, et la difficulté de sortir du corps

Il faut ajouter, pour finir, une remarque qui déborde le cadre de cette série — Renaud Barbaras n’est pas une source du livre de Juganville, rien n’en atteste dans le texte — mais qui éclaire, par contraste, la radicalité du geste cartésien qu’on vient de décrire. Barbaras, dans L’Appartenance : vers une cosmologie phénoménologique (2019), propose une distinction féconde entre quatre modes d’être — la pierre, la plante, l’animal, l’homme —, chacun caractérisé par un rapport propre à l’espace et au temps : la pierre concentrée dans une durée sans déploiement spatial, la plante comme mobilité pure et spatialisation, l’animal qui occupe l’espace sans sortir de lui-même, l’homme comme homo viator. C’est un travail sérieux, et la seule différenciation qu’il propose mériterait d’être saluée pour elle-même.

Mais Barbaras part explicitement du corps comme fait fondamental et point de départ de toute sa réflexion — une décision qui n’est pas cantonnée à une phrase isolée, mais qui gouverne l’ensemble de son cheminement, destiné à résoudre le dualisme hérité de Merleau-Ponty entre la chair mienne et la chair du monde. Or vouloir éliminer un dualisme, c’est encore le prendre pour point de départ : c’est cette décision inaugurale qui commande ensuite toute l’architecture de son livre, organisée en degrés d’appartenance croissants plutôt qu’en différences irréductibles. La pierre, la plante, l’animal et l’homme s’y trouvent placés sur un seul et même axe — plus ou moins d’appartenance au monde —, exactement la stratification que le livre de Juganville récuse, et dont on peut voir ici, avec une netteté rare, qu’elle découle directement du point de départ corporel dont Barbaras hérite malgré lui de Descartes en passant par Merleau-Ponty. Le contraste est total avec Introduction radicale à la philosophie, qui ne se donne aucun point de départ de ce genre — ni le corps, ni le dualisme à résoudre — mais se découvre, pour ainsi dire, toujours déjà embarqué dans l’existence ordinaire.


Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.

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