Une dette reconnue, sans trace textuelle
Pièces et main-d’œuvre (PMO) — le collectif grenoblois qui mène depuis le début des années 2000 une critique radicale de la technique, du transhumanisme et de la société industrielle — appartient à cette catégorie plus rare de sources que le texte publié ne laisse deviner par aucun mot précis, mais que l’auteur reconnaît directement comme une lecture qui l’a marqué, au même titre que Maldiney ou Axelos.
Deux ouvrages en particulier
Deux textes de PMO comptent tout spécialement dans cette dette : le Manifeste des chimpanzés du futur contre le transhumanisme (2017), qui pousse jusqu’à sa formulation la plus polémique la critique de l’« homme augmenté » et de l’ingénierie génétique appliquée à l’homme lui-même, et Le Règne machinal (2021), consacré à la crise sanitaire lue comme une étape supplémentaire dans l’asservissement du monde par la technique.
Un mot qui converge, sans qu’on puisse parler d’emprunt
Aucune formule de PMO n’apparaît telle quelle dans le livre publié — pas de titre repris, pas de concept technique identifiable. Un rapprochement lexical mérite néanmoins d’être signalé, avec une réserve importante : d’après des comptes rendus trouvés en ligne (pas d’une lecture directe du Règne machinal), le livre s’ouvrirait sur une interrogation autour du mot « mutation », que les auteurs revendiqueraient avoir contribué à mettre en circulation pour décrire le tournant civilisationnel de la crise sanitaire — sans que la formulation exacte, ni même l’exactitude de ce résumé, aient pu être vérifiées sur le texte lui-même. Si ce rapprochement se confirme, il serait frappant : c’est très exactement le mot que le livre de Juganville choisit pour nommer sa troisième et dernière extension de la production — la production totale, celle qui ne produit plus des choses, des marchandises ou des morts, mais des mutants. Mais tant que le texte source n’a pas été relu directement, ce rapprochement reste une hypothèse à confirmer plutôt qu’un fait établi.
Une même vigilance, formulée différemment
Au-delà de ce mot, c’est une vigilance partagée qui rapproche les deux œuvres : PMO dénonce sans relâche l’eugénisme qui se dissimule derrière le vocabulaire du progrès et de l’amélioration humaine, le livre de Juganville décrit la même dynamique en la nommant production totale — les procédés eugéniques de sélection des embryons, la modification du patrimoine génétique, les clones réduits à des réserves d’organes. Ce sont deux langages différents — l’un philosophique et ontologique, l’autre polémique et militant — pour décrire ce qui semble être, au fond, le même phénomène.
Une expression qui essaime au-delà du seul livre de Juganville
L’expression « chimpanzés du futur » n’a pas marqué le seul livre de Juganville. Renaud Garcia, déjà présent dans cette série pour d’autres raisons, l’évoque lui aussi, dans un entretien accordé à l’occasion de la parution du Sens des limites (2018), comme l’étiquette dont on pourrait le qualifier — preuve que cette formule de PMO a essaimé bien au-delà du seul cercle qui l’a forgée, jusque dans des champs aussi différents que la critique littéraire du capitalisme chez Garcia et l’ontologie de Juganville.
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir d’une lecture attentive du texte, en l’absence de tout appareil de notes dans l’ouvrage publié.