Une anthropologie de la liberté
David Graeber (1961-2020) n’est pas nommé dans Introduction radicale à la philosophie, et le livre de Juganville n’en porte aucune trace explicite. Mais l’œuvre de l’anthropologue américain, formé à Chicago, enseignant à Yale puis à la London School of Economics, croise celle de Juganville sur des points précis : l’argent qui rend toutes choses commensurables, l’esclavage et le salariat, la bureaucratie anonyme, le refus de comprendre l’existence à partir de la production, la critique du « tournant ontologique » en anthropologie. Cet article en donne une vue d’ensemble ; la confrontation détaillée avec son dernier livre, The Dawn of Everything, écrit avec l’archéologue David Wengrow, fait l’objet d’un article à part.
Une œuvre
Graeber a fait son terrain à Madagascar, dans la région de Betafo, parmi des descendants de nobles et d’esclaves ; il en a tiré Lost People. Magic and the Legacy of Slavery in Madagascar (2007). Son grand livre théorique est Toward an Anthropological Theory of Value (2001, trad. La Fausse Monnaie de nos rêves). Viennent ensuite les Fragments of an Anarchist Anthropology (2004, trad. Pour une anthropologie anarchiste), Debt. The First 5,000 Years (2011, trad. Dette. 5 000 ans d’histoire), The Utopia of Rules (2015, trad. Bureaucratie), On Kings (2017, avec Marshall Sahlins) et Bullshit Jobs (2018). Les Pirates des Lumières (2019) et The Dawn of Everything (2021) sont ses derniers livres. Militant anarchiste, il a pris part au mouvement Occupy Wall Street, auquel on attribue souvent le slogan « Nous sommes les 99 % ». Il est mort à Venise en septembre 2020, quelques semaines après avoir achevé The Dawn of Everything.
Une même conviction traverse ces livres : les hommes ne sont pas prisonniers des formes sociales qu’ils habitent. Ce que l’économie, l’État ou l’évolution présentent comme une nécessité est une institution, née dans l’histoire, et qui pourrait être autre.
L’argent et l’esclave
Dette s’ouvre sur la destruction d’un mythe : celui du troc, dont Adam Smith fait l’origine de la monnaie. Aucun ethnographe n’a jamais observé une économie de troc entre voisins. Le crédit et la dette précèdent la monnaie frappée ; l’argent naît comme une mesure d’obligations entre les hommes. Graeber distingue trois principes moraux qui coexistent dans toutes les sociétés : un « communisme fondamental » (donner à qui en a besoin, comme on tend une corde à quelqu’un qui se noie), l’échange et la hiérarchie. Il appelle « économies humaines » celles où la monnaie sert d’abord à créer, réparer ou dénouer des relations entre personnes (le prix de la fiancée, le prix du sang), et non à acheter des choses.
Le basculement se produit lorsque l’argent sert à acheter des hommes. Pour qu’un homme puisse être échangé contre une somme, il faut l’arracher à toutes ses relations, à sa famille, à son village, ce que seule la violence peut faire. Graeber lie ainsi la monnaie, la guerre et l’esclavage, et rappelle que le droit romain a pensé la propriété, le dominium, comme un pouvoir absolu d’une personne sur une chose, sur le modèle du pouvoir du maître sur l’esclave. Il ajoute que le salariat descend historiquement de la location d’esclaves : louer son temps, c’est se louer soi-même.
Le livre de Juganville rencontre ces analyses en plusieurs points. L’argent y est ce qui permet « d’acquérir choses et travail, vaches et terre, temps et esclaves » (Êtres, p. 261) : l’abstraction qui rend commensurables des sens d’être que l’expérience ordinaire ne confond jamais. Il pose aussi la question : « quelle différence entre traiter un homme comme une marchandise sur un marché d’esclave et sur le marché du travail ? » (Êtres, p. 303). Mais il ne situe pas au même endroit la rupture décisive. Pour Graeber, la violence qui fait de l’homme une marchandise est ancienne, et les cycles de la monnaie et du crédit traversent cinq mille ans d’histoire. Pour Juganville, le marché et l’argent existent dans la production ordinaire sans en être la fin ; la révolution n’a lieu que lorsque l’argent devient la cause finale de toute production, c’est-à-dire avec la Production Totalisante (Êtres, p. 262 et 292).
La bureaucratie et la « dictature du On »
Bureaucratie part d’un constat : jamais les hommes n’ont passé autant de temps à remplir des formulaires qu’à l’époque du libre marché. Graeber formule une « loi d’airain du libéralisme » : toute réforme destinée à réduire l’intervention de l’État produit davantage de règlements et de bureaucrates. Il montre surtout que la bureaucratie repose sur une violence structurelle. Derrière le guichet se tient la police ; et parce qu’elle peut toujours recourir à la force, l’administration se dispense de comprendre ceux à qui elle a affaire. Il parle de « zones mortes de l’imagination ».
Le livre de Juganville décrit la bureaucratie comme « le pouvoir d’un système de bureaux où […] personne n’est responsable », une « dictature du On » (Êtres, p. 283-284). Les deux descriptions se rejoignent dans l’anonymat : personne ne décide, et chacun applique. Elles divergent sur la source. Graeber cherche la violence derrière la règle ; Juganville cherche la production derrière la politique, lorsque « l’homme d’État et ses spécialistes produisent une politique comme le menuisier et ses aides produisent des meubles » (Êtres, p. 283). Pour l’un, la bureaucratie est d’abord une forme de domination ; pour l’autre, elle est une forme de la production étendue aux hommes. The Dawn of Everything rapproche d’ailleurs l’administration et l’argent, qui reposent tous deux sur un principe d’« équivalence impersonnelle ».
Le soin contre la production
Bullshit Jobs est né d’un article de 2013 qui demandait pourquoi tant de gens occupent des emplois qu’ils jugent eux-mêmes inutiles. Graeber en propose une typologie (les larbins, les porte-flingues, les rafistoleurs, les cocheurs de cases, les petits chefs) et constate que, plus un travail est utile à la société, moins il est en général payé. Mais le livre contient une thèse plus profonde : notre idée du travail est commandée par le modèle de la production, hérité de la théologie (le travail comme peine et comme création) et repris par l’économie politique comme par le marxisme. Or la plus grande part du travail humain, y compris celui de la classe ouvrière, a toujours consisté à prendre soin : des enfants, des malades, des maisons, des machines mêmes. Graeber propose de penser le travail à partir du soin plutôt que de la production.
Le livre de Juganville n’emploie pas le mot de soin, mais il refuse lui aussi de comprendre à partir de la production ce qui n’est pas produit. La production cause des choses et des aliments, et seulement eux (Êtres, p. 204). Le rapport à autrui relève de la coexistence, non de la fabrication, et l’éthique originelle que le livre de Juganville dégage consiste à « laisser être » les sens d’être (Êtres, p. 312). Graeber et Juganville se rejoignent ainsi dans la critique du productivisme, qui fait de la production la vérité de toute activité. Pour Juganville, le travailleur est devenu un « rouage » de la production d’argent (Êtres, p. 264) ; Bullshit Jobs décrit des rouages qui tournent à vide.
Il faut pourtant marquer une tension. Dans sa théorie de la valeur, Graeber définit la société comme la « création mutuelle des êtres humains », et la valeur comme la part la plus consciente de ce processus. La production y est étendue des choses aux personnes, ce que le livre de Juganville tient pour la confusion qui, poussée à bout, mène à la Production Totalitaire et à son projet de « produire un homme nouveau » (Êtres, p. 279). Le vocabulaire de Graeber est descriptif et ne vise rien de tel ; mais l’écart montre que l’on peut critiquer le productivisme tout en lui empruntant ses catégories.
Contre le « tournant ontologique »
Le texte de Graeber le plus proche des questions de ce blog est une réponse à Eduardo Viveiros de Castro, « Radical Alterity is Just Another Way of Saying “Reality” » (HAU, 2015), traduite en français dans la Revue du MAUSS. Graeber y reproche au tournant ontologique de prendre ce que les gens disent pour la réalité dans laquelle ils vivent, et de prêter à chaque peuple une ontologie si cohérente qu’on ne pourrait plus y discuter, douter ou se tromper. À Madagascar, il s’attendait à rencontrer une autre ontologie ; il a trouvé des gens qui débattaient sans cesse de l’efficacité des charmes, et dont la pratique contredisait la théorie de la magie. L’altérité radicale, conclut-il, n’est qu’une autre manière de dire la réalité : ce qui résiste à nos concepts, chez les autres comme chez nous.
C’est la convergence la plus nette avec le livre de Juganville, pour qui les sens d’être ne viennent pas de ce que nous disons du monde mais de nos comportements, et qui affirme que deux personnes de peuples « que tout oppose » s’accordent toujours sur la différence « entre un chien et le feu, entre l’herbe et une flèche, entre un homme et un fleuve » (Êtres, p. 156). La différence est que Graeber défend la réalité contre l’idéalisme, sans décrire positivement la structure du monde commun ; Juganville en propose la description, avec ses six sens d’être. (Sur ce débat, voir l’article « – Êtres* & Métaphysiques cannibales ».)
Une histoire sans révolution agricole
The Dawn of Everything reprend, à l’échelle de l’histoire humaine, la conviction de toute l’œuvre. Graeber et Wengrow y montrent qu’il n’y a pas eu de « révolution agricole », que les premières villes n’impliquaient ni rois ni bureaucraties, et que les sociétés humaines ont longtemps changé de forme au fil des saisons. Le livre de Juganville soutient, par d’autres voies, qu’il n’y a « aucune différence ontologique entre la production d’aliments à partir de céréales sauvages ou d’un champ cultivé » (Êtres, p. 291), et que l’unique révolution ontologique est la révolution industrielle (Êtres, p. 10). La confrontation détaillée fait l’objet de l’article suivant.
Questions ouvertes
Graeber pense l’histoire à partir de la liberté et de la domination ; Juganville à partir des sens d’être et de la production. Plusieurs questions restent ouvertes. Si l’argent fait de l’homme une marchandise depuis des millénaires, qu’est-ce qui distingue la Production Totalisante des « économies commerciales » que décrit Dette : l’argent comme moyen, ou l’argent comme fin ? La bureaucratie anonyme repose-t-elle d’abord sur la violence, comme le soutient Graeber, ou sur la transposition de la production à la politique, comme le suggère le livre de Juganville ? Et le soin, que Graeber oppose à la production, pourrait-il être une figure du « laisser être », ou garde-t-il, comme le montre The Dawn of Everything, une part de domination ?
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir d’une lecture attentive du texte, en l’absence de tout appareil de notes dans l’ouvrage publié.
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