Lire Antelme avec Blanchot
Maurice Blanchot n’apparaît nulle part dans Introduction radicale à la philosophie : pas un titre repris, pas un concept à son nom. Sa présence est pourtant décisive, et à un point précis. C’est la lecture de l’essai qu’il consacre à L’Espèce humaine de Robert Antelme, dans L’Entretien infini (1969), qui a fait comprendre à l’auteur que l’existence est le sens d’être irréductible des hommes. Cet essai ne propose pas une théorie de plus ; il déplie, phrase après phrase, ce que le témoignage d’Antelme contient. C’est en suivant ce dépliement que l’on voit le livre de Juganville trouver, dans l’expérience la plus extrême, l’appui de sa thèse.
Abréviations : EI = Maurice Blanchot, L’Entretien infini, Gallimard, 1969 ; NS = Maurice Blanchot, « Dans la nuit surveillée », Lignes, n° 21, 1994 ; EH = Robert Antelme, L’Espèce humaine, Gallimard ; Êtres = Gilles de Juganville, Introduction radicale à la philosophie, PUF.
Une phrase au centre de deux livres
L’essai de Blanchot part d’une question : « Chaque fois que la question : Qui est « Autrui » ? vient dans notre langage, je pense au livre de Robert Antelme, car ce livre n’est pas seulement un témoignage sur la société des camps, il nous conduit à une réflexion essentielle » (EI, « L’espèce humaine »). Cette réflexion tient dans une formule : « nous commençons de comprendre que l’homme est l’indestructible et que pourtant il peut être détruit ». Puis Blanchot cite Antelme : « Mais il n’y a pas d’ambiguïté, nous restons des hommes, nous ne finirons qu’en hommes… C’est parce que nous sommes des hommes comme eux que les SS seront en définitive impuissants devant nous… [Le bourreau] peut tuer un homme, mais il ne peut pas le changer en autre chose. »
C’est, mot pour mot, la phrase que le livre de Juganville place en exergue, seule citation d’un livre qui n’en compte pas d’autre. L’exergue d’Êtres et l’essai de Blanchot partagent donc le même centre. La Lettre sur l’humanisme de Heidegger pensait l’humanitas sans nommer les camps ; le témoignage d’Antelme, éclairé par Blanchot, lui donne le lieu où la thèse peut se vérifier sans complaisance : celui où tout est fait pour la démentir.
Ni chose, ni produit
Blanchot tire de la phrase d’Antelme une précision que le livre de Juganville retrouve par ses propres voies. Le déporté, écrit-il, « n’est pas une chose : une chose, même inutile, est précieuse ; le déporté n’est pas la chose du SS ; quand il travaille encore en travailleur, son travail lui rend quelque peu le prix d’un homme exploité ; mais le déporté essentiel, celui qui n’a plus ni figure ni parole, le travail qu’on lui impose n’est destiné qu’à exténuer son pouvoir de vivre et à le livrer à l’insécurité démesurée des éléments ».
Le camp ainsi décrit n’a pas d’abord pour fin de produire quelque chose ; c’est la Production Totalitaire, où la production s’étend aux humains eux-mêmes et les traite en matière à épuiser. Antelme le précise dans une phrase que Blanchot reproduit en note : « Il n’y avait à Gandersheim ni chambre à gaz ni crématoire. L’horreur y est obscurité, manque absolu de repère, solitude, oppression incessante, anéantissement lent. » C’est très exactement le premier des deux modes que distingue le livre de Juganville lorsqu’il définit les camps, « soit en les faisant mourir de faim, soit en industrialisant la mort » (Êtres, p. 284). Et le constat va plus loin : le déporté, traité comme matière, ne devient pas une chose. La violence peut retirer à un homme jusqu’au prix d’un objet sans le faire passer dans le sens d’être des objets.
Un détail du commentaire en donne la preuve. « Avec un ferme instinct, Antelme se maintient à distance de toutes les choses de la nature », refusant de « tout confondre à partir de la nuit ». Au comble du dénuement, le dernier recours du déporté est « de se savoir frappé, non par les éléments, mais par les hommes et de donner le nom d’homme à tout ce qui l’atteint ». « Le froid, SS », écrit Antelme. Le froid n’est pas un élément neutre, il est l’œuvre de quelqu’un. Même là, la victime ne confond pas un homme et un élément : le contraste des sens d’être, que le livre de Juganville place au fondement de l’expérience ordinaire, tient encore là où tout devrait l’effacer.
L’indestructible n’est pas un refuge
Il serait tentant de faire de l’indestructible une consolation. Blanchot l’interdit : « l’homme est l’indestructible, et cela signifie qu’il n’y a pas de limite à la destruction de l’homme ». Et plus haut : que l’homme reste indestructible, « voilà qui est vraiment accablant, parce que nous n’avons plus aucune chance de nous voir jamais débarrassés de nous, ni de notre responsabilité ».
C’est ce que le livre de Juganville appelle la « piètre consolation » de l’irréductibilité. Les deux plans ne se recouvrent pas. La destruction est possible sans limite ; ce qui est impossible, c’est la mutation que le Mal Totalitaire prétend accomplir : faire d’un homme une chose ou un animal. L’irréductibilité ne protège personne ; elle établit seulement que la violence totalitaire échoue sur ce qu’elle visait, alors même qu’elle réussit à tuer.
L’humanité qu’Antelme maintient n’exclut d’ailleurs personne. Dans un dernier hommage, « Dans la nuit surveillée » (1993), Blanchot dit de son ami qu’« il garda la vérité humaine dont il sut ne pas exclure même ceux qui l’opprimaient » (NS). C’est le sens du « nous sommes des hommes comme eux ». Les bourreaux sont des existants, et c’est pourquoi le Mal Totalitaire est l’affaire d’hommes ordinaires, non d’une autre espèce.
De la vie nue à l’existence nue
Le moment le plus fort de l’essai porte sur le besoin. « Quand l’homme en est réduit à l’extrême dénuement du besoin, quand il devient « celui qui mange les épluchures », l’on s’aperçoit qu’il est réduit à lui-même. » Blanchot oppose ce besoin à la jouissance telle que Levinas la décrit, où, résume-t-il, « en mangeant je ne me nourrissais pas seulement pour vivre, je jouissais déjà de la vie ». Au camp, le besoin se radicalise : il devient « un besoin aride, sans jouissance, sans contenu », « rapport nu à la vie nue ».
Quelques lignes plus bas, Blanchot précise le sens de cette expression. Le besoin radical ne rapporte plus à la satisfaction de soi, « mais à l’existence humaine pure et simple, vécue comme manque au niveau du besoin » ; il est « le rapport nu à l’existence nue ». Le texte passe ainsi de la vie à l’existence, et ce passage est précisément la thèse du livre de Juganville. Même réduit au besoin, l’homme ne retombe pas dans le sens d’être des animaux. Ce qui se découvre dans la faim n’est pas la vie seule, mais l’existence privée de tout, sauf d’elle-même. Antelme le dit à sa manière : « Vivre, c’est alors tout le sacré. » Pour un animal, vivre n’est pas sacré ; cela ne l’est que pour un existant.
Blanchot ajoute que ce besoin est « un égoïsme sans ego », « le besoin vide et neutre en quelque sorte, ainsi virtuellement celui de tous ». Le livre de Juganville possède la catégorie qui accueille cette limite : l’existence impersonnelle, héritée du das Man heideggérien, que le chapitre 3 décrit à propos du dormeur assoupi sur un banc, avant que des événements ne le singularisent. Le besoin nu est l’aliment rencontré depuis le pôle impersonnel de l’existence. Un passage d’Antelme, que Blanchot a voulu voir reproduit à la suite de son hommage, le confirme : dans la colonne des déportés, « jamais peut-être on ne s’est senti aussi solidaires les uns des autres, aussi remplaçables par n’importe quel autre » (EH, p. 241-242).
L’appartenance à l’espèce
C’est là que le titre d’Antelme prend son sens. Blanchot le relève : le récit peut s’intituler L’Espèce humaine parce qu’il montre « l’homme réduit à l’extrême malheur du besoin ». Ce que nul pouvoir ne peut atteindre, écrit-il, c’est une présence « qui porte, par elle-même et comme l’affirmation dernière, ce que Robert Antelme appelle le sentiment ultime d’appartenance à l’espèce ». Le mot « espèce », chez Antelme, se comprend dans le sens que lui donne Blanchot : un lien anonyme et impersonnel entre les hommes, mais existential de part en part, et non une catégorie du vivant. L’appartenance passe par la vie la plus nue, mais ce qui s’y affirme est une présence, la même en chacun, et que le bourreau partage avec ses victimes.
Le livre de Juganville donne à cette appartenance son nom ontologique : elle est la communauté d’un sens d’être. Que l’homme puisse être privé de tout sans être changé en autre chose, c’est ce qu’il formule en écrivant que « le sens de la privation dépend du sens d’être » (Êtres, p. 141). Une pierre ne peut être privée de rien ; un animal peut être privé de nourriture ; seul un existant peut être privé du monde, de sa figure et de son nom, et rester, dans cette privation même, de l’espèce humaine.
Le dernier hommage de Blanchot en offre une illustration bouleversante : l’épisode de K., ce camarade qu’Antelme ne parvient plus à reconnaître dans le Revier. « C’était en K. vivant que je n’avais trouvé personne. » Blanchot y lit que « dans la vie même il y a du néant, un vide insondable » (NS). Antelme ajoute : « Aucune chance de jamais vraiment devenir personne pour tous. » Ses voisins de lit le reconnaissent encore ; il est devenu « l’un de nous ». K. a perdu sa figure singulière ; il reste un existant, et c’est en existant qu’il est privé.
Ce que donne ce détour
L’essai de Blanchot a donné au livre de Juganville son exergue et sa conviction première : l’existence ne se laisse changer en rien d’autre, même quand tout est fait pour cela. Il l’a fait en lisant Antelme au plus près, en tirant de son témoignage ce qu’il contenait sans le savoir peut-être : que le déporté n’est pas une chose, que la victime ne confond pas les hommes et les éléments, que le besoin nu découvre l’existence nue, que l’appartenance à l’espèce survit à la perte du visage. Le livre de Juganville reprend ces constats et les inscrit dans une ontologie de la pluralité des sens d’être, où ils cessent d’être des exceptions tragiques pour devenir les révélateurs de ce que l’expérience ordinaire comprend déjà.
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.
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