Une herméneutique du langage, et sa limite
Gadamer n’est nommé nulle part dans Introduction radicale à la philosophie. Seul le titre de son grand livre y apparaît, comme intitulé d’une section du premier chapitre, « Vérité et méthode » (Êtres, p. 66), dont la première phrase s’accorde avec la thèse gadamérienne : « la description ne requiert pas de méthode mais un chemin vers l’être de ce qui est ». Sa présence est pourtant plus étendue que ce seul repère ne le laisse supposer. Elle se concentre dans l’analyse du langage, au chapitre 4, et dans la discussion de l’historicité, aux chapitres 3 et 5.
Une description du langage ordinaire
La section consacrée à la compréhension langagière (Êtres, p. 132-142) suit de très près la troisième partie de Vérité et méthode. Nous ne nous servons pas des mots comme d’instruments, puisque nous sommes toujours déjà dans le langage (Êtres, p. 133) ; le terme technique est un « mot figé », opposé à la vie des mots de la langue ordinaire (Êtres, p. 134) ; le procès-verbal, qui arrache une déposition à son contexte, montre que tout énoncé porte avec lui l’infini du non-dit (Êtres, p. 135). Le livre de Juganville en tire l’idée que la compréhension langagière s’étend jusqu’au silence : perdre la parole « est encore une façon de dire quelque chose » (Êtres, p. 142). Sur toute cette étendue, il ne discute pas Gadamer : il le suit.
« L’être qui peut être compris »
Le désaccord n’en est que plus net lorsqu’il survient. La formule la plus célèbre de Vérité et méthode veut que « l’être qui peut être compris est langage ». Le livre de Juganville la réécrit en conservant sa structure et en remplaçant son attribut : « L’être qui peut être compris […], ce sont les étants selon leur sens d’être » (Êtres, p. 138). Notre compréhension est langagière, mais ce que nous comprenons ne l’est pas. La compréhension langagière n’est donc pas le terme vers lequel tendraient les autres, mais l’une des trois compréhensions cooriginaires du comportement, avec la perception et l’affectivité (Êtres, p. 104) ; et elle ne peut fournir le fil conducteur des catégories, car « l’ordre du monde ne provient pas de notre manière de le dire » (Êtres, p. 147).
Horizons et invariants
Le vocabulaire gadamérien revient lorsque le livre de Juganville affronte l’objection du relativisme. Notre horizon est fini, mais il se déplace avec nous, si bien qu’il n’y a ni horizon clos ni mondes « encapsulés sans relations les uns aux autres » (Êtres, p. 92, 156-157) ; nous sommes portés par l’histoire plus que nous ne pourrons jamais en prendre conscience (Êtres, p. 153). La réponse, elle, ne vient pas de Gadamer. Pour lui, ce qui rend les mondes communicables est le langage lui-même. Pour Juganville, c’est ce à quoi toutes les langues se rapportent : « il y a bien un monde commun : celui des sens d’être », qui ne sont « pas infra ou supra-linguistiques mais translinguistiques » (Êtres, p. 137), et qui traversent les époques et les lieux sans les surplomber (Êtres, p. 157).
Gadamer joue ainsi dans le livre de Juganville un double rôle : une source suivie, parfois presque à la lettre, pour la description du langage et de la situation historique ; et une position écartée, celle qui fait du langage le lieu de l’universalité. La confrontation détaillée, fondée sur la lecture de Vérité et méthode, se trouve dans l’article Êtres* & Vérité et méthode.
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques d’Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.
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