ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

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LE STYLE DE ÊTRES

Un ascétisme qui cache une érudition considérable

Après avoir suivi, article après article, les sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, il faut prendre un peu de recul et caractériser le style lui-même.

Un ascétisme revendiqué qui masque une érudition considérable

C’est le trait le plus immédiatement frappant : aucune citation, aucune note, aucune bibliographie. Mais tout ce qu’on a découvert au fil de cette série montre que cet ascétisme ne signale pas un manque de matière première — il signale un choix délibéré de métaboliser plutôt que de citer.

Ce n’est d’ailleurs jamais une simple juxtaposition de sources gardées chacune à sa place : c’est une véritable Auseinandersetzung, une confrontation active entre les voix convoquées, absorbée et rendue invisible dans le texte final.

Une image résume peut-être mieux qu’un long commentaire ce double mouvement : celle du vitrail — de nombreuses pièces de couleurs différentes, chacune distincte, assemblées non pour se fondre les unes dans les autres, mais pour laisser passer une même lumière et faire apparaître, ensemble, un seul motif.

Une architecture très rigide, presque obsessionnellement symétrique

Trois parties de quatre chapitres chacune ; à l’intérieur de chaque chapitre, une méthode répétée presque à l’identique (abstraction, contraste, typologie, privation) ; une progression en trois temps calquée sur les quatre causes aristotéliciennes déclinées trois fois (production totalisante, totalitaire, totale).

Un ancrage systématique dans l’exemple concret et frappant

Chaque thèse abstraite est immédiatement lestée d’un exemple sensoriel très précis — le pont mesuré au pouce, la vache qui regarde un train, le chien inconnu surgi dans la clairière, la tomate à la peau épaissie, le calcul du nombre d’esclaves dans un bateau.

Une intensité rhétorique croissante, du descriptif au moral

Les deux premières parties adoptent un ton assez neutre, presque taxinomique. La troisième partie se fait progressivement plus grave, avec des formules de plus en plus tranchantes et scandées (« le mal ordinaire n’est jamais inhumain, il est trop humain », « un jeu d’enfant méchant »).

Une intertextualité littéraire par allusion plutôt que par citation

C’est le complément exact du premier trait : là où la philosophie est absorbée sans nom, la littérature — Rimbaud, Mallarmé, Machado, Segalen, jusqu’à l’architecture même de Proust — est convoquée par clin d’œil, comme une signature discrète destinée au lecteur complice.

Le détournement, une dette assumée à Guy Debord

Un dernier trait mérite d’être ajouté : la pratique systématique, dans ce livre, du détournement — au sens précis que lui donne Guy Debord et les situationnistes, celui d’une reprise d’un matériau existant pour le faire travailler dans une direction opposée à celle que son auteur lui donnait.

Les exemples abondent, une fois qu’on les cherche. Le livre affirme que « les noms ne peuvent faire défaut, ni la grammaire manquer » — une inversion presque terme à terme de deux aveux célèbres, Husserl constatant que « les noms nous font défaut », Heidegger regrettant que la grammaire elle-même manque pour penser l’être autrement. Chez Levinas, le détournement se répète trois fois : « l’être est le mal » devient une hypothèse conditionnelle plutôt que le donné inconditionnel qu’il était chez Levinas ; « l’ontologie est un humanisme » retourne terme à terme le titre d’un texte où Levinas fondait au contraire l’humanisme contre l’ontologie ; et « être autrement » inverse l’ordre même des mots d’Autrement qu’être. Chez Derrida, le mot « dissémination » est convoqué non comme un concept qu’on endosserait, mais comme l’un des deux écueils à éviter.

Marx fournit deux cas supplémentaires, et parmi les plus nets de tout le livre. La formule la plus célèbre du Capital — « ce qui distingue le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la cire » — est reprise presque mot pour mot pour être aussitôt récusée : « ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, ce n’est pas qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche mais que personne ne confond un insecte et un homme » (p. 231). Le détournement porte ici sur la structure de la phrase elle-même, conservée presque intégralement, pour n’en inverser que la clause centrale.

L’autre cas porte sur un mouvement argumentatif entier plutôt que sur une seule phrase. Marx, dans sa polémique contre Feuerbach, affirme que la nature indépendante de l’industrie humaine « n’existe plus nulle part, sauf peut-être dans quelques atolls australiens de formation récente », avant de prendre l’exemple d’un cerisier transplanté par le commerce pour prouver qu’aucun objet sensible n’échappe à la production. Le livre reprend ce mouvement dans son intégralité — l’exception des atolls, puis le cerisier — pour le faire jouer contre sa propre conclusion : oui, le cerisier a été planté par l’homme, mais « ce n’est pas nous qui le faisons pousser » (p. 187-188). C’est un détournement d’une autre nature que les précédents : non plus le retournement d’une seule formule, mais la reprise d’une démonstration entière, conservée dans son déroulement, pour lui faire produire la conclusion inverse de celle qu’elle visait.

Le montage, une dette assumée à Walter Benjamin

Un cas plus fin encore réalise, à l’échelle d’une seule phrase, le rêve benjaminien déjà signalé dans l’entretien : un texte qui laisserait les citations parler d’elles-mêmes, sans commentaire qui les distingue. À la page 56, une phrase de Merleau-Ponty (Phénoménologie de la perception, avant-propos) accueille en son centre exact une citation de Sartre (Situations I, 1947) à la place de sa propre clause — sans aucune rupture de syntaxe ni de sens. Le greffage réussit précisément parce que les deux voix, sur ce point, ne font qu’une : le retour aux choses mêmes contre l’abstraction scientifique. La citation ne s’y donne jamais à lire comme telle : elle fonctionne, à la manière du montage benjaminien, par sa seule position dans la phrase.

Un dernier exemple, plus tardif dans le livre, prend une forme différente : non plus un retournement, mais une fusion pure et simple de deux sources distinctes en une seule phrase. « Le désert croît et le divers décroît » associe, dans une même formule, un fragment de Nietzsche (Die Wüste wächst) et le concept central de Segalen dans son Essai sur l’exotisme — deux voix sans aucun rapport entre elles chez leurs auteurs respectifs, tenues ensemble dans une seule phrase qui ne laisse rien deviner de cette double origine.

Ce sont les mêmes procédés qu’on retrouve ailleurs dans cette série : la taxinomie de Foucault reprise pour prouver l’inverse de ce qu’elle démontrait chez lui, la critique de Henry retournée contre Merleau-Ponty avant que Henry lui-même ne soit à son tour écarté.

Une seule fissure dans tout ce système : le témoignage

La fissure la plus significative de tout cet appareil stylistique est l’exergue d’Antelme, seule citation attribuée du livre entier.


Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.

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