ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

ontologie phénoménologie herméneutique anthropologie philosophie

ÊTRES & BINSWANGER

Une seule scène, mais une scène décisive : le dormeur

Ludwig Binswanger, psychiatre suisse et fondateur de l’analyse existentielle (Daseinsanalyse), qui chercha toute sa vie à appliquer la phénoménologie heideggérienne à la clinique psychiatrique, n’apparaît dans Introduction radicale à la philosophie qu’à un seul endroit — mais cet endroit est l’un des passages les plus subtils du livre sur la structure de l’existence.

Le dormeur existe-t-il encore ?

Au chapitre 3, dans la section sur l’existence impersonnelle, le livre pose une question à première vue anodine : que devient l’existence pendant le sommeil ? « L’homme éveillé fait quelque chose, contrairement au dormeur à qui il arrive quelque chose. […] En vérité, le dormeur assoupi sur un banc existe, il ne sort pas de l’histoire. […] Même endormis, nous existons. Comme être éveillé nous comprenons que notre existence s’étend dans le sommeil et qu’elle continue là sans nous. »

Une question posée depuis la clinique

Cette interrogation sur le statut ontologique du sommeil reprend un développement précis de Binswanger, notamment dans son Introduction à l’analyse existentielle : peut-on dire du dormeur qu’il vit simplement, comme on vivrait sans exister, ou continue-t-il, même endormi, d’exister au sens plein ? Binswanger y voit un cas limite particulièrement révélateur pour penser la continuité de l’existence à travers ses ruptures apparentes — une question qui, pour un psychiatre attentif aux troubles du sommeil, de la conscience et de la présence à soi, n’a rien d’académique.

Une situation archi-ordinaire de plus

Le sommeil rejoint ainsi, dans la méthode même du livre, la liste des situations qui poussent l’ordinaire à sa limite pour en révéler la structure — la faim, la noyade, la rencontre d’un chien inconnu. Le dormeur sur un banc n’est jamais un simple corps inerte ni une conscience suspendue : il reste happé dans l’histoire et dans le monde, ce qui permet au livre de trancher fermement contre toute tentation de faire du sommeil une sortie, même provisoire, hors de l’existence.

Une présence unique, mais bien choisie

Binswanger n’intervient qu’à cette seule occasion dans tout le livre, ce qui en fait l’une des sources les plus ponctuelles de cette série — mais le choix de cette scène précise, empruntée à un psychiatre plutôt qu’à un philosophe de profession, montre que le livre ne hiérarchise pas ses sources selon leur discipline d’origine : ce qui compte, c’est la finesse de l’observation elle-même, d’où qu’elle vienne.


Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.

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