Un nom absent, une formule presque reprise
Gérard Granel partage avec Derrida un statut singulier dans l’économie de ce livre : il n’apparaît nulle part sous son propre nom, dans un ouvrage qui de toute façon ne cite jamais personne. Granel, lecteur et interprète de Heidegger avant d’être un système à part entière, s’inscrit sans doute dans cette même discrétion que le livre réserve à ceux qui commentent plutôt qu’ils ne fondent une pensée entièrement autonome.
La formule qui résume tout
Granel est l’auteur d’un texte majeur, connu en français sous le titre La Production totale, qui condense sa critique de la tradition métaphysique en un diagnostic d’époque pour la modernité industrialisée, croisant Heidegger et Marx pour penser la technique et le capital comme les acteurs d’une même logique totalisante. Sa formule la plus dense, qui résume toute sa thèse, tient en trois mots : Sein ist Produktion — « l’être est production ».
C’est cette formule, presque mot pour mot, que le livre reprend au chapitre 10 : « La métaphysique a une constitution ontothéologique dont les concepts fondamentaux proviennent d’une expérience originelle d’où ils furent tirés : la production. […] la métaphysique est une ontologie de marchand. » Le titre même de la troisième extension de la production que décrit le livre — la « production totale » — reprend d’ailleurs celui du texte de Granel à l’identique.
Ce que cette dette explique dans l’architecture du livre
C’est peut-être la clé de voûte la plus discrète de toute la troisième partie. Heidegger fournit la démonstration technique de la façon dont la métaphysique occidentale s’est constituée à partir du modèle de la production artisanale ; Granel reprend ce diagnostic heideggérien et le radicalise en le branchant directement sur Marx, pour montrer comment cette même structure devient, dans la modernité, le capital et l’industrie. Le livre hérite de cette synthèse toute faite plutôt que de la reconstruire lui-même à partir de Heidegger et de Marx pris séparément — ce qui explique la cohérence et la rapidité avec lesquelles la démonstration s’enchaîne, de la production totalisante à la production totale, comme si l’armature en avait déjà été pensée ailleurs.
Une source qu’aucune citation ne permet de vérifier directement
Il faut le dire avec la même honnêteté que pour Derrida : rien dans le texte publié ne permet de confirmer cette dette par une citation exacte, puisque le livre n’en comporte aucune, pour personne. Elle repose sur la conjonction d’un titre repris presque à l’identique et d’une formule qui condense, presque mot pour mot, la thèse de Granel — un faisceau d’indices suffisamment convergent pour emporter la conviction, mais qui reste, par nature, moins vérifiable que les emprunts à des auteurs dont le vocabulaire technique laisse une empreinte plus large dans le texte.
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.
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