Un style, et une critique du Système
Guy Debord n’est pas nommé dans Introduction radicale à la philosophie. Sa présence s’y lit pourtant à deux niveaux. Le premier est celui de l’écriture : le livre de Juganville, qui ne cite personne, pratique le détournement, procédé dont Debord a fait la théorie. Le second est celui de la critique : les derniers chapitres du livre décrivent un monde où la marchandise s’étend à tout et où un processus devenu autonome se soumet les hommes qui le font tourner, ce que Debord appelait le spectacle. Cet article en donne une vue d’ensemble ; la confrontation détaillée avec La Société du spectacle fait l’objet d’un article à part.
Une œuvre de combat
L’œuvre de Debord est inséparable de l’Internationale situationniste, qu’il anime de 1957 à 1972. Elle comprend des films, dont In girum imus nocte et consumimus igni (1978), des textes autobiographiques, comme Panégyrique (1989), et deux livres théoriques : La Société du spectacle (1967), composé de 221 thèses, et les Commentaires sur la société du spectacle (1988), qui constatent la fusion des formes concentrée et diffuse du spectacle dans un « spectaculaire intégré ». À quoi s’ajoute, dès 1956, le « Mode d’emploi du détournement », écrit avec Gil J. Wolman, qui fixe les règles du procédé.
C’est La Société du spectacle que le livre de Juganville rencontre de plus près, par la théorie comme par le style. Les autres textes n’interviennent qu’à la marge.
Le détournement
Debord tient le détournement pour le contraire de la citation : la citation fait d’une phrase une autorité, le détournement la reprend sans guillemets pour lui faire dire autre chose, et souvent son contraire. Il en distingue une forme particulière, le renversement du génitif, que Marx pratiquait lorsqu’il répondait à la Philosophie de la misère par la Misère de la philosophie.
C’est là la dette la plus visible du livre de Juganville, qui ne cite aucun auteur mais laisse affleurer ses sources dans ses titres et ses formules. Le renversement du génitif y est constant : « Le monde de la production devient la production du monde » (Êtres, p. 310) ; « La mondialisation du marché est la marchandisation du monde » (Êtres, p. 263). Le détournement proprement dit y est aussi à l’œuvre. Le proverbe de la production ordinaire, « On ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs » (Êtres, p. 205), revient retourné pour dire la logique des camps (Êtres, p. 289). Les « eaux glacées du calcul égoïste » du Manifeste deviennent « les eaux glacées de la logique productiviste » (Êtres, p. 270). Et l’exergue d’Antelme reparaît vers la fin du livre, sans guillemets, comme une thèse (Êtres, p. 307). (Sur ces procédés, voir l’article « Le style de Êtres ».)
La différence tient à l’usage. Chez Debord, le détournement est une arme, qui ne vaut que liée à une pratique révolutionnaire. Chez Juganville, il sert une description : il ne retourne pas les vérités reçues pour les détruire, mais pour les reconduire aux choses mêmes.
Le spectacle et le Système
Les deux livres décrivent le même monde. Debord y voit une « immense accumulation de spectacles », détournant la première phrase du Capital ; le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social médiatisé par des images, et il est le capital parvenu à un tel degré d’accumulation qu’il devient image. Juganville y voit le Système, c’est-à-dire la Production Totalisante, dont la marchandise est la cause formelle et l’argent la cause finale. Dans les deux cas, un processus tourne pour lui-même : le spectacle ne veut en venir à rien d’autre qu’à lui-même, et, chez Juganville, « la production s’autoproduit » (Êtres, p. 268). Dans les deux cas, la diversité affichée cache l’uniformité : les produits du Système sont « faussement différents et vraiment uniformes » (Êtres, p. 270).
Mais les deux livres ne parlent pas du même lieu. Debord pense ce monde à partir de l’apparence et de l’histoire : le spectacle s’interpose entre les hommes et leur propre vie. Juganville le pense à partir des sens d’être : le Système s’interpose entre nous et la pluralité du monde. Pour Debord, le spectacle est le nom de la totalité ; pour Juganville, il n’en est qu’un moment, celui où la consommation doit elle-même être produite. Et là où Debord situe la faiblesse de la philosophie occidentale dans la domination des catégories du voir, Juganville la situe dans celle des catégories de la production, dont le regard théorique serait lui-même issu.
Le totalitarisme et le capitalisme d’État
Debord refuse de voir dans l’opposition des deux blocs une alternative : le « spectaculaire concentré » de la bureaucratie et le « spectaculaire diffus » de l’abondance marchande sont deux formes d’une même domination, et la bureaucratie soviétique n’est qu’un capitalisme d’État. Le livre de Juganville dit de même qu’en matière de totalitarisme, il ne s’agit pas d’une opposition entre socialisme et capitalisme (Êtres, p. 285).
Juganville est revenu sur ce point dans les entretiens dont se sert ce blog, et sa réponse rejoint celle de Debord : dans le totalitarisme soviétique, l’accumulation et les quotas de production remplissent une fonction équivalente à celle de l’argent. Le désaccord porte sur la définition. Debord reconnaît le totalitarisme au monopole de l’apparence et à la police de la perception ; Juganville le fonde sur les camps (Êtres, p. 285). Le premier pense la terreur à partir de l’idéologie ; le second, à partir de la production étendue aux hommes.
Une émancipation par la production ?
Le désaccord le plus profond porte sur l’issue. Debord oppose au spectacle « le vivant se produisant lui-même », maître et possesseur de son histoire. Or le livre de Juganville décrit précisément, comme dernier stade de la production, le moment où « l’homme cherche à se produire totalement lui-même » (Êtres, p. 297). Il ne s’agit pas de confondre les deux projets. Mais la catégorie est la même : l’existence s’y comprend à partir de la production. Le livre de Juganville répond aussi par avance à l’idée d’une réappropriation des moyens de production : leur socialisation « laisse croître le productivisme » (Êtres, p. 272). Et il refuse le vocabulaire de la vie, que Debord emploie sans cesse : « Nous ne sommes ni des choses, ni des vivants » (Êtres, p. 77).
Un héritage
Le livre de Juganville rencontre aussi l’héritage de Debord par un autre biais : celui de l’Encyclopédie des nuisances, fondée par Jaime Semprun dans le sillage situationniste, et dont la critique du progrès industriel prolonge, en la déplaçant, celle du spectacle. (Voir l’article « Êtres & L’Encyclopédie des nuisances ».)
Questions ouvertes
Le rapport du livre de Juganville à Debord est ainsi celui d’un accord sur le diagnostic et d’un désaccord sur le principe. Plusieurs questions restent ouvertes. Si le spectacle n’est qu’un moment du Système, la production d’images et de pseudo-événements n’appelle-t-elle pas une analyse propre, à côté de la production des choses et des aliments ? Une critique du Système peut-elle se passer de penser l’émancipation comme une production de soi, et quelle forme d’action lui correspondrait ? Et le détournement, arme d’une critique révolutionnaire chez Debord, peut-il devenir l’instrument d’une ontologie sans perdre ce qui faisait sa force ?
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir d’une lecture attentive du texte, en l’absence de tout appareil de notes dans l’ouvrage publié.
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