La Technique ou l’enjeu du siècle paraît en 1954, chez Armand Colin. C’est sa traduction américaine, publiée en 1964 chez Knopf sur l’insistance d’Aldous Huxley, qui lui assure d’abord son audience. Les éditions Economica le rééditent en 1990, avec en appendice un article de 1965, « Réflexions sur l’ambivalence du progrès technique ». Le livre est le premier volet de ce qui deviendra une trilogie, avec Le Système technicien (1977) et Le Bluff technologique (1988). Sa thèse tient en un mot : la technique est devenue autonome. Elle n’est plus un moyen au service de fins que l’homme se donnerait. Elle obéit à ses propres lois, s’étend à tous les domaines, l’économie, l’État, l’homme lui-même, et constitue désormais le milieu dans lequel les hommes se trouvent. Ellul prévient dès l’avertissement qu’il ne s’agit ni d’une description des techniques, ni d’un bilan de leurs avantages et de leurs inconvénients, ni d’un jugement éthique : il souhaite que les « technolâtres » trouvent son livre pessimiste et les « technophobes » optimiste (TES, p. 4-5).
Une différence doit être posée d’emblée, une fois pour toutes. L’analyse du livre de Juganville est ontologique : elle différencie les sens d’être, et d’abord l’existence, qui est le sens d’être des hommes, et la vie, qui est celui des animaux. Celle d’Ellul ne l’est pas : c’est une sociologie et une histoire de la technique. Ellul emploie pourtant volontiers un vocabulaire ontologique. Toutes les parties de la technique sont « ontologiquement liées » (TES, p. 133) ; elle est « le seul lieu où la forme et l’être soient identiques » (TES, p. 131) ; devant l’automatisme technique, il se demande s’il « reste […] un existant quelconque » (TES, p. 119). Ces mots ne désignent pas chez lui des sens d’être, mais la force d’un phénomène social. Il suffit de l’avoir signalé. Ce qui retiendra ici l’attention, ce sont les points où les deux analyses se rencontrent et ceux où elles divergent : la place de la technique dans la production, son autonomie, la réduction de toute chose en moyen, l’État, les camps, l’homme.
Abréviations. Les références à La Technique ou l’enjeu du siècle (Paris, Economica, 1990, réimpression 2008) sont données sous la forme « TES, p. ». La pagination est celle de l’édition numérique utilisée, qui ne correspond pas à celle de l’édition imprimée. L’article « La technique considérée en tant que système », paru dans Les Études philosophiques en 1976, est cité sous la forme « TS », sans pagination. Les références au livre de Juganville, Introduction radicale à la philosophie, sont données sous la forme « Êtres, p. ». Les majuscules de Production Totalisante, Totalitaire et Totale, de Système et de Mal sont rétablies, y compris dans les citations. Cet article fait suite à l’aperçu « ÊTRES & ELLUL ».
I. La technique dans la production, ou la production dans la technique
Le premier geste d’Ellul est de distinguer la technique de la machine. La machine est la technique « à l’état pur », mais la technique ne s’y réduit pas : elle tend à « transformer en machine tout ce qui ne l’est pas encore » (TES, p. 8). Elle est l’ensemble des moyens, la recherche en toute chose de la méthode la plus efficace, du « one best way » (TES, p. 32), et cela « depuis le fait de se raser jusqu’au fait d’organiser le débarquement de Normandie et la crémation de milliers de déportés » (ibid.). Elle s’étend à trois secteurs : la technique économique, la technique de l’organisation et la technique de l’homme, où « l’homme lui-même est objet de technique » (TES, p. 33). Il conclut : « Il n’est plus rien qui ne soit technique » (TES, p. 34).
Le livre de Juganville fait le geste inverse. Il ne place pas la production dans la technique, mais la technique dans la production : « La technique appartient à la production. Technique signifie savoir-faire. » Le mot désigne couramment aujourd’hui « l’ensemble des savoir-faire et l’appareillage des outils, des instruments et des machines. Mais ceci ne concerne qu’une partie du processus de production : la cause motrice » (Êtres, p. 213). Ce qui intéresse Juganville n’est pas le savoir-faire du producteur, ni ses outils, mais la venue à l’être des choses et des aliments, qui se fait selon le système des quatre causes. Ce changement de perspective décide de tout le reste. Ce qu’Ellul appelle « technique » recouvre, chez lui, l’économie, l’État et l’homme. Ce que Juganville appelle Production Totalisante recouvre les mêmes phénomènes, mais en les rapportant à un système de causes dont la technique n’est qu’un élément.
Les deux livres se rejoignent pourtant sur un point décisif : ce n’est pas la machine isolée qui fait le monde nouveau. Ellul observe que les caractères intrinsèques de la technique n’ont pas changé ; ce qui a changé, c’est sa relation à la société. Un obus abandonné dans la nature et un obus dans un peloton sont le même objet, mais non le même phénomène (TES, p. 90). Il montre ensuite comment chaque technique en appelle d’autres : la navette volante entraîne la Spinning Jenny, puis le métier mécanique, puis l’organisation, le commerce, la finance, les transports, la grande ville, l’urbanisme, les distractions, l’État et la propagande, jusqu’à ce que « s’achève l’édifice » (TES, p. 154-159). Juganville distingue lui aussi l’outil de la machine. « L’outil le plus compliqué reste au service de la main qu’il ne peut ni guider ni remplacer. La machine la plus primitive guide le travail et peut même le remplacer » (Êtres, p. 166). Mais il ajoute aussitôt qu’« il n’y a jamais une machine parce qu’une machine implique toujours un engrenage de machines » (Êtres, p. 255). Une machine à café implique des transporteurs, des réparateurs, une bureaucratie, l’eau courante ; une voiture implique « des autoroutes, des parkings, des codes juridiques, des services de chirurgie spécialisée » (Êtres, p. 256). Et il conclut : « Ce n’est pas en passant d’un outil à une machine que les sens d’être sont intégrés au Système mais en passant des outils à l’engrenage de la machinerie » (Êtres, p. 259). L’« entraînement » d’Ellul et la « machinerie » de Juganville décrivent le même enchaînement. La différence est que, pour Ellul, cet enchaînement est la technique elle-même, alors que, pour Juganville, il est la cause motrice d’un système qui en comprend trois autres.
II. Autonomie de la technique, autonomie du Système
Ellul ramasse les caractères de la technique moderne en cinq traits : l’automatisme, l’auto-accroissement, l’insécabilité, l’universalisme et l’autonomie. L’automatisme signifie que le choix se fait de lui-même, selon le critère de l’efficacité : « L’homme n’est absolument plus l’agent du choix » (TES, p. 113), et « puisque l’on peut produire, il faut produire » (ibid.). L’auto-accroissement signifie que « la technique s’engendre elle-même » (TES, p. 123) : son évolution « devient alors exclusivement causale, elle perd toute finalité » (TES, p. 130). L’insécabilité signifie qu’il n’y a « rigoureusement aucune différence entre la technique et son usage » (TES, p. 136). L’argument courant selon lequel « ce n’est pas la technique qui est mauvaise, c’est l’usage » tombe : il faut « utiliser la technique comme elle doit l’être […] ou ne pas l’utiliser du tout » (ibid.). L’autonomie, enfin, signifie que la technique se tient « en dehors du bien et du mal » (TES, p. 184).
Le livre de Juganville retrouve plusieurs de ces traits. Il rejette, lui aussi, l’argument de l’usage. Il pose la question de « l’ambivalence des choses techniques » : pourrions-nous en faire usage tout en les laissant à elles-mêmes, pour les empêcher de nous accaparer ? « Mais comment accéder à l’hôpital sans passer par le pont ? Comment n’être pas accaparé sur une chaîne de production ? Qu’est-ce que conserver une distance à l’égard de l’électricité ? Que tout dépende de la finalité des moyens est une illusion » (Êtres, p. 246). Le problème n’est pas « le bon ou le mauvais usage des machines, pas plus que les avantages et les inconvénients de chacune d’elles, mais l’attaque de la Production Totalisante sur les sens d’être » (Êtres, p. 247). Il décrit aussi un auto-accroissement : « Depuis qu’il y a des machines, il y a toujours plus de machines » (Êtres, p. 255). Et il décrit un automouvement : le processus de la Production Totalisante se meut « à partir de lui-même, dans un automouvement : un automoteur […]. Une production pour la production : la production s’autoproduit. Le Système est la cause première, qui se cause elle-même, le premier moteur » (Êtres, p. 268).
Mais ce qui s’autonomise n’est pas le même. Pour Ellul, c’est la technique. Pour Juganville, c’est le système des quatre causes, et il le dit en des termes qui semblent répondre à Ellul : « Le capital ou la technique ? Si, pour le capital les moyens de production sont neutres, la technique, quant à elle, est aveugle à la production d’argent. Mais pourquoi privilégier une cause sur les autres dans un système de causes qui, par définition, récuse toute causalité unique ? » (Êtres, p. 267). Ellul, lui, privilégie une cause. « Il est vain de déblatérer contre le capitalisme : ce n’est pas lui qui crée ce monde, c’est la machine » (TES, p. 8). Le capitalisme n’est pas même le moteur de son propre développement : « Le facteur le plus profond de destruction du capitalisme est donc, en réalité, la technique » (TES, p. 269). D’où la divergence la plus nette entre les deux livres. Pour Ellul, l’évolution de la technique « perd toute finalité ». Pour Juganville, la Production Totalisante ne perd pas sa cause finale, elle en change : les choses et les aliments ne sont plus produits pour l’usage et la consommation, mais des marchandises sont produites « pour la production d’argent. Une révolution s’opère » (Êtres, p. 262). Le Système s’autonomise précisément parce que l’argent est devenu sa fin : « Lorsque le processus de production a l’augmentation de l’argent pour finalité, le Système s’autonomise. Puisque les hommes ne sont plus la finalité du processus de production, le processus est inhumain. L’argent a remplacé les hommes » (Êtres, p. 264).
Ellul parle pourtant de l’argent. Mais il n’en fait jamais la fin de la production. Il y voit d’abord un « primat psychique » de la société bourgeoise, le signe d’une « soumission intérieure » de l’homme à l’économique (TES, p. 297). Le mobile de la conscience technique est l’intérêt, « mais non pas forcément intérêt capitaliste ou intérêt d’argent. Intérêt de l’État d’abord », qui développe la technique « par instinct de puissance » (TES, p. 76). Et le capital lui-même « diminue d’importance » à mesure que la technique progresse : le débat n’est plus de savoir « qui est propriétaire des moyens de production et qui va en retirer le profit » (TES, p. 268-269). Ce qui tient lieu de fin, chez Ellul, c’est l’efficacité, ou la puissance : « la technique n’est pas confort, mais puissance » (TES, p. 561). Dans les termes de Juganville, Ellul a substitué à la cause finale de la Production Totalisante une finalité de puissance qui, faute d’être reconnue comme telle, passe pour une absence de finalité. Cette substitution n’est pas arbitraire : elle décrit assez exactement le capitalisme d’État soviétique, où, comme Juganville l’a précisé dans nos entretiens, le Plan tient lieu de marché. Mais Ellul en fait la vérité de tout le système. Or la techno-science elle-même se développe avec la finalité de l’argent. Ellul annonçait que l’État se substituerait au capital, trop faible pour financer les techniques les plus coûteuses (TES, p. 316-317). C’est l’inverse qui s’est produit : les recherches les plus coûteuses sont aujourd’hui financées par des firmes, qui n’investissent pas pour produire, mais pour en retirer davantage d’argent. Le livre de Juganville écrit que les technosciences « ne se développent que pour l’augmentation de la productivité » (Êtres, p. 257), et cette productivité est elle-même ordonnée à l’argent : « La production des marchandises pour la production d’argent nécessite la production de nouvelles machines plus productives » (Êtres, p. 267).
Une remarque d’Ellul est ici éclairante. Il écrit que la technique est « le seul lieu où la forme et l’être soient identiques. Elle n’est qu’une forme et tout vient s’y mouler » (TES, p. 131). Juganville aurait dit les choses autrement : dans la Production Totalisante, la forme dans laquelle tout vient se mouler n’est pas la technique, mais la marchandise, « abstraction des choses et des aliments en une quantité d’argent » (Êtres, p. 261). La marchandise est la cause formelle, l’argent la cause finale. Ce que la technique de l’un et la marchandise de l’autre ont en commun, c’est d’uniformiser. Ellul parle de « l’anéantissement du qualitatif » (TES, p. 383) ; Juganville écrit que « l’argent uniformise les différences ontologiques » (Êtres, p. 261).
III. Tout transformer en moyen
Le point de contact le plus profond entre les deux livres concerne le rapport de la technique, ou de la Production Totalisante, à ce qui n’est pas produit. Dès les premières pages, Ellul écrit que la technique dresse « un immense inventaire de tout ce qui est encore utilisable » (TES, p. 9). Plus loin : « La technique n’adore rien, ne respecte rien ; elle n’a qu’un rôle : dépouiller, mettre au clair, puis utiliser en rationalisant, transformer toute chose en moyen » (TES, p. 195). Rien ne lui échappe : « Il n’y a plus de désert » (TES, p. 192), et le mystère « est seulement ce qui n’est pas encore technicisé » (TES, p. 196). Ellul en donne un exemple saisissant : les poissons des grandes profondeurs, qui éclatent quand on les remonte à la surface (ibid.). Le livre de Juganville parle du stock. Dans la Production Totalisante, les éléments, les végétaux et les animaux « ne sont plus que substance : stock. Ils font d’emblée partie intégrante du Système : ils ont été absorbés » (Êtres, p. 252). Ce qui n’est pas encore matériau, « le fond des mers, les étoiles, la naissance etc. », est « l’inexploitable, c’est-à-dire le non-encore exploitable mais déjà à exploiter et donc exploité bientôt. Un stock en attente » (Êtres, p. 265). L’inventaire d’Ellul et le stock en attente de Juganville disent la même extension sans reste.
Les deux livres prennent aussi le même exemple. Ellul note que l’hydroélectricité « capte les cascades » et que « nous n’aurons bientôt plus de milieu naturel » (TES, p. 111). Juganville décrit longuement la centrale où le fleuve est « muré », et qui n’en fait plus qu’« énergie hydroélectrique » (Êtres, p. 257-258), par contraste avec le moulin à eau, dont la roue manifeste la force du courant et qui n’est pas « un rouage d’une machinerie » (Êtres, p. 259).
Mais ici encore, les mêmes mots changent de sens. Pour Ellul, la technique est le règne des moyens sur les fins : il parle d’une « civilisation de moyens » (TES, p. 29), où les fins s’évanouissent (TES, p. 573). Sa critique reste formulée dans les catégories de moyen et de fin, qu’il ne met pas en question. Pour Juganville, ce sont ces catégories elles-mêmes qui font problème. « La finalité est un concept de la production. La catégorie fin-moyen appartient à la production […]. Les autres sens qui ne sont pas produits sont sans pourquoi » (Êtres, p. 221). « Les sens d’être ne sont pas des moyens ; seul le matériau l’est » (Êtres, p. 223). Les catégories de moyen et de fin, légitimes pour l’outil, « perdent leur légitimité dans la Production Totalisante » (Êtres, p. 247). Dire, avec Ellul, que la technique transforme toute chose en moyen, c’est encore penser toute chose à partir de la production ordinaire. Juganville dirait plutôt que la Production Totalisante transforme toute chose en matériau, et que c’est cette confusion qu’il faut défaire.
La même différence se retrouve à propos de la nature. Ellul écrit que la formule d’Alain sur l’outil est devenue fausse : « Ce n’est plus la nécessité de la nature ; celle-ci n’existe réellement plus. C’est la nécessité de la technique » (TES, p. 201). Le livre de Juganville ne se réfère jamais à la nature comme à ce qui aurait disparu. « Le monde naturel est une abstraction » (Êtres, p. 51), et « le naturel est toujours historique » (Êtres, p. 152). Ce qui demeure à travers la Production Totalisante n’est pas une nature, mais l’irréductibilité des sens d’être. Le fleuve de la centrale, devenu base de loisirs, reste un fleuve : « À travers le fleuve de l’usine et le fleuve antique se tient la trans-historicité de l’élémental » (Êtres, p. 274). « C’est bien un animal qui est traité comme de la viande ou un végétal, comme de la sauce » (ibid.). Ellul constate une perte. Juganville constate une perte, mais aussi ce que la perte ne peut atteindre : la Production Totalisante « reste, malgré tout, un monde » (Êtres, p. 275).
IV. La nation comme fonds de roulement
Le chapitre d’Ellul sur l’État contient un passage qui recoupe précisément une position de Juganville. Pour le technicien, la nation est « une affaire à gérer ». La technique conduit à « transformer l’administration en appareil, les fonctionnaires en objets et la nation en fonds de roulement. La nation devient l’objet de l’État technique. Elle donne la matière […]. L’État est une machine destinée à exploiter ce fonds de la nation » (TES, p. 355). Le technicien « ne peut rien considérer ni respecter dans la nation hors la « nature des choses » » (ibid.). Ellul note encore que la recherche scientifique, dans un pays pauvre, sert « à utiliser plus totalement les ressources du pays » (TES, p. 415). Dans nos entretiens, Juganville a proposé de formuler le critère de la Production Totalisante de cette manière : non pas seulement la production d’argent, mais la mobilisation de toutes les ressources d’un pays, agriculture, industrie, population, comme matière première. Cette formulation permet de penser le capitalisme d’État soviétique, où le Plan tient lieu de marché, et jusqu’au Cambodge des Khmers rouges, dont l’Angkar, « l’Organisation », pourrait se traduire par « Système ».
Ellul parle lui aussi de capitalisme d’État à propos de l’URSS : « capitalisme d’État et non un socialisme. Le socialisme suppose la suppression de l’État » (TES, p. 329). Il écrit que « la technique a progressivement vidé le socialisme de son contenu » (ibid.), et que Staline pense comme les libéraux que l’homme est un « capital » (TES, p. 302). Juganville écrit de son côté que « la socialisation des moyens de production (les centrales nucléaires autogérées, les banques nationalisées, la mise en commun des énergies fossiles, etc.) laisse croître le productivisme de la Production Totalisante » (Êtres, p. 272). Les deux livres refusent ainsi de faire du régime de propriété la différence décisive. Mais ils l’expliquent autrement. Pour Ellul, la technique impose les mêmes structures à tous les régimes. Pour Juganville, la machinerie exploite tous les hommes, « travailleurs, propriétaires et marchands » (Êtres, p. 265), et les exploiteurs sont remplaçables (Êtres, p. 272).
Deux différences doivent être relevées. La première porte sur l’État. Pour Ellul, la conjonction de la technique et de l’État est « de très loin, le phénomène le plus important » de l’histoire moderne (TES, p. 313). Dans le chapitre de Juganville sur la Production Totalisante, l’État n’apparaît qu’en passant, comme l’un des propriétaires possibles des moyens de production, à côté d’« une masse d’actionnaires » (Êtres, p. 253). La seconde porte sur la place des hommes. Ellul parle de « la conservation de la matière humaine, qui est un capital » (TES, p. 284), et des démocraties comme des régimes totalitaires. Le livre de Juganville est plus précis : la Production Totalisante exploite l’homme « non pas en tant que matière première pour produire une chose ou un aliment (quoique cela puisse arriver), mais en tant que cause motrice » (Êtres, p. 265). Les hommes ne passent dans la cause matérielle qu’avec la Production Totalitaire : « Jamais auparavant cela n’était survenu » (Êtres, p. 305). La « matière humaine » d’Ellul est une image ; la cause matérielle de Juganville est un concept, qui permet de distinguer ce que l’image confond.
V. Le camp : technique pure ou idéologie
C’est à propos des camps que les deux livres divergent le plus nettement, bien qu’ils emploient le même mot. Ellul parle de camps de concentration à plusieurs reprises. La police technique tend à la « transformation de la nation tout entière en camp de concentration » ; « la nécessité technique impose le camp de concentration national, sans douleur d’ailleurs » (TES, p. 139-143). On prend le camp pour la caractéristique des dictatures, mais on le trouve aussi en URSS, en France sous la Troisième République, chez les Boers, en Algérie depuis 1956. Ellul distingue le camp de concentration « pur » des tortures, qui sont « imputables à l’homme et non à la technique » : le camp pur procède par catégories et par arrestation préventive, il est « triage et non jugement », et « il n’est plus le fait de quelques dictateurs aberrants mais de tout bon administrateur » (TES, p. 364-365).
Le camp, dans le livre de Juganville, ne désigne pas la même chose. « Un camp se définit comme un lieu pour la mort, un lieu duquel on ne peut sortir sans mourir. Ainsi, une région entière peut être un camp si un blocus empêche d’en sortir et contraint à mourir de faim » (Êtres, p. 284). Il distingue les camps de travail, où le matériau humain est exploité, des camps de destruction, où l’on extermine « soit en les faisant mourir de faim, soit en industrialisant la mort » (Êtres, p. 285). Le camp « pur » d’Ellul est un camp d’internement administratif. Le camp de Juganville est un lieu de mort. Il ne faut donc pas mettre les deux usages en parallèle.
La divergence est plus profonde encore. Ellul pense l’État totalitaire comme un État technique, et l’État technique comme un État sans atrocité : « pas de torture […], pas de famine systématique : il faut maintenir une main-d’œuvre en bon état ; jamais d’arbitraire » (TES, p. 384). Les doctrines totalitaires « encombrent d’éléments aberrants (race, sang, prolétariat) la pureté de ligne de l’État technique » (ibid.). Ce qu’Ellul exclut de l’État technique, la famine systématique, est précisément l’un des deux procédés qui définissent chez Juganville le camp de destruction. Et ce qu’Ellul tient pour un élément aberrant, l’idéologie, est chez Juganville la cause formelle de la Production Totalitaire. Juganville pose la question qu’Ellul ne pose pas : « Comment comprendre qu’en période de pénurie de main-d’œuvre, les camps détruisent des travailleurs qui auraient pu être exploités jusqu’à ce que mort s’ensuive au lieu d’être détruits sans avoir servi aucune finalité productive ? » Il y répond : « Pour la production ordinaire, le camp apparaît inutile et même contre-productif. Mais l’idéologie l’exige » (Êtres, p. 285-286). Une sociologie de l’efficacité ne peut voir dans l’extermination qu’une aberration. Une ontologie de la production peut en rendre raison, parce qu’elle tient compte d’une cause que l’efficacité ne connaît pas.
Ellul écrit encore que fascisme et communisme « prennent naissance à cause des techniques et uniquement à cause d’elles » (TES, p. 387). Le livre de Juganville ne dit pas que la technique fait naître le totalitarisme, mais que la Production Totalitaire « vient se cumuler à la Production Totalisante car les totalitarismes en poursuivent le productivisme » (Êtres, p. 277). Dans nos entretiens, il l’a formulé ainsi : la Production Totalitaire suppose la Production Totalisante. Elle ne s’en déduit pas pour autant. Il faut qu’il s’y ajoute une transposition : « Que se passerait-il si l’expérience de la production était transposée à la coexistence ? » (ibid.). Elle élargit le matériau aux hommes et réoriente la finalité en fonction d’une idéologie (Êtres, p. 278). Juganville définit le totalitarisme de manière stricte : « Il n’y a pas de totalitarisme là où il n’y a pas de camps de destruction de catégories de la communauté » (Êtres, p. 293). Ellul, lui, parle de l’État libéral comme d’un État que la technique conduit « à se faire totalitaire, c’est-à-dire à tout absorber de la vie » (TES, p. 380). Le même mot désigne chez l’un une tendance de tout État moderne, chez l’autre une structure définie par la destruction de communautés entières.
Les deux livres se rencontrent pourtant sur un point : la destruction n’a pas besoin de cruauté. Ellul écrit que le « grand scandale du nazisme » fut l’« impudeur » d’appliquer la technique à des hommes « qui portaient un nom de famille, un nom de baptême » : « On n’avait pas pris la précaution de les anesthésier. […] Nous faisons mieux. Nous opérons sans douleur » (TES, p. 515). L’erreur du totalitarisme nazi fut d’« affubler les techniques d’un masque démoniaque », quand la technique porte le « masque aseptique du chirurgien » (TES, p. 516). Il remarque aussi, à propos de la propagande, qu’« on ne trouve jamais de criminels : les massacres de Juifs ont rarement été ordonnés par les autorités » (TES, p. 486). Juganville écrit que la Production Totalitaire n’a pas besoin d’abord de sadiques, « mais surtout d’employés consciencieux et de bons pères et mères de famille » ; « la destruction – l’anéantissement d’êtres humains par millions – peut être mise en œuvre sans cruauté : elle est mise en œuvre par des bureaucrates du meurtre » (Êtres, p. 283). Mais une différence apparaît là encore. À la question qu’il pose, « Où donc l’homme est-il attaqué ? Par qui ? », Ellul répond : « Nulle part et personne » (TES, p. 516). Juganville écrit bien que, dans la Production Totalisante, « nous n’avons plus besoin d’être maléfiques pour faire le mal » (Êtres, p. 304). Mais il maintient, à propos de la bureaucratie totalitaire : « nous ne sommes pas tous des bourreaux : on peut refuser de le devenir et la responsabilité du mal n’a pas à être dissoute dans l’anonymat » (Êtres, p. 284).
Ellul rejoint enfin Juganville sur ce qui survit aux régimes totalitaires. Il remarque qu’une société technique ne supporte pas les « bouches inutiles » : le paresseux, le rentier, l’inadapté social, le saboteur (TES, p. 153). L’État technique ne détériore pas son matériel, mais pour le matériel inutilisable il reste le camp et la peine de mort (TES, p. 512). L’appendice de 1965 parle de « déchets humains » et de « demi-incapables » (TES, p. 597-598). Juganville écrit qu’à l’avenir « on détruira (ou on laissera mourir), par exemple, les improductifs (les handicapés, les vieux, les paresseux, les pauvres, les malades…) pour produire une masse productive », et que « les solutions totalitaires peuvent survivre à la chute des régimes totalitaires » (Êtres, p. 293).
VI. L’Homme et les hommes
La divergence la plus importante ne porte pas sur la technique, mais sur l’homme. Ellul décrit avec insistance une transformation de l’homme par la technique. Le couple homme-machine forme la « composition d’un être nouveau » (TES, p. 525) ; la massification est une « immense mutation de l’espèce humaine » (TES, p. 445) ; après la propagande, « nous n’aurons plus aucune idée de ce que pouvait être l’homme, avant » (TES, p. 489) ; dressé, l’homme « n’est rien de plus qu’un animal dressé qui obéit à ses réflexes conditionnés » (TES, p. 498). Le passage le plus net se trouve à la fin du livre : « Il y a des circonstances où l’homme ne peut vivre. Par exemple […] le camp de concentration. Il y a des circonstances où il peut subsister mais en perdant tout ce qui fait de lui un homme. Il faut penser à certaines peuplades effroyablement proches de l’animal », mais aussi au tortionnaire nazi, et à l’avilissement de l’homme ordinaire « dans le rang de l’armée en guerre » (TES, p. 528).
Le livre de Juganville s’ouvre sur une phrase de Robert Antelme qui dit le contraire : « Il peut tuer un homme, mais il ne peut pas le changer en autre chose » (Êtres, p. 7). Il la reprend à propos de la Production Totalitaire : « La Production Totalitaire peut tuer un homme, mais elle ne peut pas le changer en autre chose » (Êtres, p. 307). Et il précise : « Les hommes exécutés ne deviennent pas des animaux, ni ne se transforment en choses. On ne peut déshumaniser que des hommes. » L’homme réduit à boire à même une flaque de boue « demeure un homme, sans quoi l’on cautionnerait la déshumanisation idéologique » (Êtres, p. 290). Le désaccord ne porte pas sur les faits. Ellul et Juganville décrivent les mêmes avilissements. Il porte sur ce qu’on en dit. Dire qu’un homme a perdu tout ce qui fait de lui un homme, ou qu’une peuplade est proche de l’animal, c’est, pour Juganville, confondre les hommes « avec la manière dont ils sont traités » (ibid.). C’est une confusion ontologique, et c’est celle même de l’idéologie.
Le livre de Juganville va plus loin. Il refuse que la réification ou l’animalisation soient des confusions ontologiques. « Pour traiter un homme comme un chien, il faut l’avoir d’abord reconnu comme un homme » ; maltraiter un homme confirme l’irréductibilité des sens d’être, et « ontologiquement, le mal ordinaire n’est jamais inhumain mais trop humain » (Êtres, p. 300). « La condamnation de l’animalisation ou de la réification est la tentative de transformer l’éthique en ontologie » (Êtres, p. 301). Ellul condamne précisément la réification : l’orientation professionnelle « chosifie » (TES, p. 480), la technique fait participer l’homme à l’économie « comme une chose » (TES, p. 292), et l’homme intégré « ne se sent plus un objet (il l’est vraiment) » (TES, p. 305). Juganville ne le contredit pas sur la description. Il dit que nous sommes des rouages au sein de la Production Totalisante, mais il ajoute : « Mais nous sommes des rouages d’une manière tout autre que les machines. Si nous n’étions que des rouages, il n’y aurait plus de mal » (Êtres, p. 275).
On ne peut pourtant pas en conclure qu’Ellul pense l’homme à partir de la technique. Il s’en prend lui-même à l’abstraction de « l’Homme » que construisent les techniciens : « j’ai la faiblesse de m’intéresser beaucoup plus aux hommes qu’à cet Homme qui n’existe pas » ; et, par rapport à cet Homme, « que pouvaient bien faire les camps d’extermination nazis, qui se bornaient à détruire quelques millions d’exemplaires sans importance ? » (TES, p. 527). La phrase est ironique : elle prête aux techniciens une indifférence qu’Ellul dénonce. Le livre de Juganville se méfie de la même abstraction. Il refuse de définir l’homme, parce que les définitions deviennent vite « un critère de partage dangereux au sein d’un sens d’être. Car, par rapport à la définition de ce qu’est un homme, toujours apparaissent des exceptions, des hommes en trop » (Êtres, p. 232-233). La différence est qu’Ellul oppose aux techniques de l’homme un « centre » de l’homme, un « axe immobile quand la roue tourne » (TES, p. 521), dont il reconnaît qu’il ne sait pas bien ce qu’il est : « Nous savons mal ce qu’est l’homme » (ibid.). Juganville n’a pas besoin d’un tel centre. L’homme n’est pas défini, mais il existe, et l’existence ne se confond avec aucun autre sens d’être.
Cette différence se retrouve dans la description du milieu. Ellul écrit que « le milieu dans lequel vit cet homme n’est plus son milieu » : « L’homme est fait pour six kilomètres à l’heure et il en fait mille […], pour le contact avec les choses vivantes et il vit dans un monde de pierre » (TES, p. 431-432). L’ouvrier « ne connaît plus le bois ni le fer ni la laine. Il connaît la machine » (TES, p. 432) ; dans la maison mécanisée, « le « foyer » n’a plus de sens » (TES, p. 434) ; l’homme « ne vit plus son temps, il est divisé par le temps » (TES, p. 437). La ville est un « univers lunaire composé de pierres, de ciment, d’asphalte », où « il ne reste plus dans l’univers mort que les rats et les hommes » (TES, p. 426). Le livre de Juganville décrit lui aussi le béton gris des mégapoles (Êtres, p. 70), les « déserts de béton gris » (Êtres, p. 187), une urbanisation qui offre « un monde presque tout aussi artificiel que si nous étions dans ce vaisseau » spatial (Êtres, p. 179). Mais il ne dit pas que l’homme est « fait pour » un milieu naturel. Il n’y a pas, chez lui, de mesure naturelle de l’existence : « Il n’y a pas de situation inhumaine » (Êtres, p. 88). Ellul écrit enfin que l’homme moderne « se trouve, au milieu des techniques, dans la même situation que l’homme préhistorique au milieu de la nature » (TES, p. 408). Juganville dirait plutôt que la situation est inverse : « Si le chasseur-cueilleur nomade s’adapte au monde, si l’éleveur agriculteur sédentaire adapte le monde, désormais le Système nous adapte à lui » (Êtres, p. 271). Ellul le dit aussi, à sa manière : « Le grand mot des techniques de l’homme, c’est : adaptation » (TES, p. 462).
VII. Des techniques de l’homme à la Production Totale
Le dernier chapitre d’Ellul est consacré aux « techniques de l’homme » : l’école, le travail, l’orientation professionnelle, la propagande, le divertissement, le sport, la médecine. Il y décrit des techniques qui ne transforment pas le milieu de l’homme, mais l’homme lui-même, pour le rendre capable de supporter ce milieu. Il s’agit de « rendre vivable à l’homme ce qui ne l’est pas ; non certes en modifiant quoi que ce soit, mais en agissant sur l’homme » (TES, p. 427). Il annonce aussi ce qui dépasse l’adaptation : « l’intervention dans la substance même de l’organique » (TES, p. 176), les « haras humains », l’euthanasie (TES, p. 339), la suppression de l’hérédité par la biogénétique (TES, p. 196), la parthénogenèse et l’ectogenèse (TES, p. 448). La technique, écrit-il, « dissocie pour reconstituer ensuite […] pour synthétiser un homme tel que nous ne l’avons pas connu » (TES, p. 514).
Ce que décrit cette partie du livre d’Ellul relève, chez Juganville, de deux productions différentes. Les techniques d’adaptation appartiennent à la Production Totalisante, qui nous adapte au Système, qui produit les loisirs des industries culturelles et uniformise les masses « jusqu’à notre manière d’aimer » (Êtres, p. 271). La synthèse d’un homme nouveau appartient à la Production Totale. Celle-ci ne produit plus des choses et des aliments, ni des marchandises, ni des morts, mais des mutants : « production en éprouvette, les procédés eugéniques de sélection des embryons, la modification du patrimoine génétique, la production d’implants, de prothèses, d’organes artificiels, d’interfaces électroniques » (Êtres, p. 296). La distinction a une portée. Pour Ellul, tout cela est la même technique, poussée plus loin. Pour Juganville, la Production Totale change la cause finale : « La production d’argent n’est plus la cause finale » (Êtres, p. 309). Et elle change ce qui est produit : elle s’en prend aux sens d’être eux-mêmes. « Si la Production Totalitaire échouait comme production par destruction systématique, la Production Totale réussit comme production par mutation » (Êtres, p. 308).
C’est ici que la question de l’homme se rouvre. Ellul parlait d’un « être nouveau » né du couple homme-machine. Juganville tenait que la Production Totalitaire ne change pas un homme en autre chose. Mais il écrit que la Production Totale « remet en cause cette irréductibilité » (Êtres, p. 307), qu’elle « fait varier les invariants » (Êtres, p. 310), et qu’« à l’époque des productions non ordinaires, l’irréductibilité des sens d’être vacille » (ibid.). Dans nos entretiens, il a précisé que les mutants de la Production Totale sont bien des hybrides, d’hommes, de machines, d’animaux ou de n’importe quel autre sens d’être, et que l’irréductibilité des sens d’être n’est pas abolie, « pour le moment ». Le registre n’est pourtant pas le même. L’« être nouveau » d’Ellul est une image : celle d’un homme si étroitement lié à sa machine qu’on ne peut plus les penser séparément. Les mutants de Juganville ne sont pas une image : ils sont le produit d’une production qui s’étend à la venue à l’être des végétaux, des animaux et des hommes.
Une phrase de la postface d’Ellul mérite ici l’attention. La technique y est décrite comme un « médiateur fait de matière organisée, participant à la fois au monde des vivants et au monde de la matière brute », un milieu qui « obéit à des lois qui ne sont celles ni de la matière vivante ni de l’inanimé » (TES, p. 570). Plus haut, Ellul parlait d’un « être hybride, mais non stérile », capable « de s’engendrer elle-même » (TES, p. 131). Dans l’article de 1976, l’ordinateur devient le système nerveux de l’ensemble, qui forme un tout « strictement non humain », et Ellul ajoute que « ce qui n’est pas technique n’a aucun point commun avec ce qui l’est » (TS). Ces formules évoquent ce que Juganville a appelé, dans l’addendum de novembre 2026 à nos entretiens, un septième sens d’être : l’Étant auto-produit, dont le rapport au monde serait de produire, et pour lequel c’est le Système, et non plus l’homme, qui configure le monde. Il faut pourtant garder la différence de registre. Ellul décrit un milieu, et l’hybride dont il parle est la technique tout entière. Juganville décrit un étant, et il le différencie des six autres sens d’être, au lieu de le placer entre eux.
VIII. Ni bon, ni mauvais, ni neutre
L’appendice de 1965 résume la position d’Ellul : le développement de la technique n’est « ni bon, ni mauvais, ni neutre » (TES, p. 578). Il n’est pas neutre, parce qu’on ne peut plus poser « d’un côté l’homme – de l’autre l’outillage », mais seulement « l’homme – dans l’univers technique » (ibid.). Ellul y énonce quatre propositions : tout progrès technique se paie ; il soulève plus de problèmes qu’il n’en résout ; ses effets néfastes sont inséparables de ses effets favorables ; il comporte toujours des effets imprévisibles. Il conclut que l’on peut ainsi décrire la société technicienne « sans porter de jugement de valeur ». Dominique Bourg lui a reproché, à l’inverse, de prononcer une condamnation morale de la technique, plutôt que d’en faire l’analyse.
Le livre de Juganville éclaire autrement cette difficulté. Il ne prononce pas de jugement moral sur la technique : « Tuer est ainsi un acte ontologiquement irréprochable. L’exigence éthique n’est pas une nécessité ontologique » (Êtres, p. 301). Mais il ne se tient pas pour autant dans la neutralité. L’ontologie y est « une éthique originelle négative qui affirme seulement, mais malgré tout, qu’il n’y a pas de bien sans différences ontologiques » (Êtres, p. 311-312). Le Mal Totalisant, le Mal Totalitaire et le Mal Total ne sont pas des fautes morales, mais des abolitions de la pluralité des sens d’être. Ce n’est pas la technique qui est mauvaise, ni son usage. C’est la confusion des sens d’être que la Production Totalisante, la Production Totalitaire et la Production Totale mettent en œuvre, chacune à sa manière.
Reste l’issue. Ellul n’en voit guère. Les freins de la technique, la morale, l’opinion, les structures sociales, l’État, se sont retournés en sa faveur (TES, p. 401-408). La révolte elle-même est intégrée : « il faut de tout pour faire un monde, et pour faire le monde technique il faut aussi la révolte » (TES, p. 564). « Il n’y a plus de débouché, plus d’issue pour l’homme que la folie. Car seul ce point est inaccessible à la machine » (TES, p. 536). Le livre s’achève sur l’image d’une civilisation « qui n’est pas un univers concentrationnaire, car il n’y a pas d’atroce, il n’y a pas de démence, tout est nickel et verre », et dont « le suprême luxe […] est de m’accorder le superflu d’une révolte stérile et d’un sourire consentant » (TES, p. 569). Juganville n’en voit pas davantage. Détruire les machines conduit à produire des machines de destruction ; détruire les exploiteurs ne sert à rien, puisque mille autres les remplacent. « On ne peut pas détruire le Système. Mais le Système s’autodétruit » (Êtres, p. 272). Il ne promet rien de cette autodestruction : elle produit « une Terre inhabitable pour l’existence (à moins qu’elle ne s’adapte en mutant) » (Êtres, p. 273). Et il prévoit, comme Ellul, une horreur sans atrocité visible. Mais il ne l’oppose pas aux camps : il la rapporte au même. Sous l’empire de la totalité, le travail des champs devient « le Même, quant à l’être, que la production de morts dans les camps d’extermination » (Êtres, p. 311), et, au regard de la Production Totale, « même les destructions totalitaires auront l’air d’un jeu d’enfant méchant » (Êtres, p. 312).
Une dernière rencontre mérite d’être notée. Dans la bibliographie de son livre, Ellul refuse « la tradition universitaire qui veut que l’on donne les références paginées en note » : « les livres sont faits pour être lus et non point seulement consultés » (TES, p. 607). Il avait déjà remarqué que les livres du seizième au dix-huitième siècle n’étaient « pas faits pour être consultés, mais pour être lus en entier » (TES, p. 59). Le livre de Juganville va plus loin, puisqu’il n’a ni notes ni bibliographie. Mais le motif est voisin : il s’agit, d’un côté comme de l’autre, de ne pas faire du livre un instrument.
Questions ouvertes
- Ce qu’Ellul appelle technique recouvre l’économie, l’État et l’homme. N’est-ce pas un autre nom pour ce que Juganville appelle Production Totalisante ? Et le choix du mot décide-t-il de ce que l’on peut voir, en particulier de l’argent comme cause finale ?
- L’État technique d’Ellul ne pratique pas la famine systématique, parce qu’il faut maintenir une main-d’œuvre en bon état. Une sociologie de l’efficacité peut-elle rendre compte de camps de destruction contre-productifs ? À l’inverse, la définition stricte du totalitarisme chez Juganville laisse-t-elle une place au camp « pur » qu’Ellul trouve dans les démocraties ?
- Pour Ellul, l’homme peut subsister en perdant tout ce qui fait de lui un homme ; pour Juganville, on peut le tuer, mais non le changer en autre chose. La Production Totale, qui produit des hybrides, donne-t-elle à l’« être nouveau » d’Ellul un sens que l’irréductibilité des sens d’être ne tient en respect que « pour le moment » ?
- Ellul ne voit d’issue que dans la folie, seul point inaccessible à la machine. Juganville voit le Système s’autodétruire. Laquelle de ces deux absences d’issue est la plus désespérée, et l’une ou l’autre laisse-t-elle encore une place à ce qui, malgré tout, reste un monde ?
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