Ce qui est emprunté, ce qui ne l’est pas
Après avoir suivi, article après article, les sources de Introduction radicale à la philosophie, une question s’impose d’elle-même : que reste-t-il d’original, une fois ce travail de généalogie mené à son terme ? La réponse exige de distinguer quatre plans qu’on a trop souvent tendance à confondre.
La méthode : des ingrédients hérités, un dispositif qui ne l’est pas
Chaque ingrédient de la méthode, pris séparément, a un précédent identifiable — y compris la distinction de plusieurs sens d’être elle-même, que Heidegger pratique déjà, du couple Dasein/Zuhandenheit jusqu’au triptyque pierre-animal-homme du cours de 1929-1930. Et chez Heidegger comme chez Juganville, cette différenciation ne s’impose jamais depuis l’extérieur : l’expérience ordinaire se différencie elle-même, de l’intérieur, plutôt que d’être cataloguée par un observateur qui s’en tiendrait à distance. Ce n’est donc jamais le simple fait de distinguer des sens d’être qui pourrait fonder une originalité de méthode.
Ce qui ne trouve en revanche aucun précédent identifiable dans ce dossier, c’est la manière précise dont cette différenciation déjà immanente à l’expérience est rendue manifeste : un instrument systématique qui associe à chaque sens d’être une situation archi-ordinaire spécifique et réellement vécue, choisie parce qu’elle le prive et le révèle par contraste — la faim pour les aliments, le risque de noyade pour l’air, et ainsi de suite pour chacun des six. La variation éidétique husserlienne varie imaginairement, jamais dans des situations réellement vécues. L’attention clinique de Maldiney et Binswanger aux situations limites vise, chez Maldiney en tout cas, bien plus que la seule psychopathologie : interroger la folie, chez lui, c’est interroger la condition humaine elle-même. Mais cette visée reste à l’intérieur d’un seul sens d’être, l’existence — elle ne sert jamais à différencier plusieurs sens d’être entre eux, l’homme de l’animal ou du végétal, comme le fait le livre. C’est cette combinaison précise — plusieurs situations réelles, chacune calibrée sur un sens d’être donné, mises en série pour construire une méthode reproductible — qui ne trouve pas de précédent identifiable dans ce dossier. Le geste conceptuel doit à Husserl, à Heidegger, à Binswanger et Maldiney ; le dispositif qui l’organise en système ne doit à aucun d’eux.
Ce qui l’est partiellement : les concepts des analyses de détail, pas toujours leurs exemples
Il faut nuancer ici un jugement qu’on a pu porter trop vite ailleurs dans cette série. Une bonne partie des analyses ponctuelles qui peuplent le livre s’appuient sur un concept dont la source reste identifiable — la typification d’autrui chez Schütz, le milieu propre à chaque espèce animale chez Uexküll, la structure du cas limite chez Binswanger. Mais le concept emprunté et l’exemple qui l’illustre ne se confondent pas : un grand nombre des scènes concrètes par lesquelles le livre donne corps à ces concepts sont des inventions propres, choisies et composées pour l’occasion plutôt que reprises telles quelles à leur source. Le geste conceptuel doit à un tiers ; l’image qui le rend sensible, souvent, n’y doit rien.
Une troisième forme d’originalité : la synthèse elle-même
Il faut ajouter un plan distinct des précédents : l’ampleur et la cohérence du montage. Faire tenir ensemble, sans qu’aucune couture ne soit jamais visible, des voix aussi disparates que la psychiatrie de Binswanger, la biologie théorique d’Uexküll, la sociologie phénoménologique de Schütz, la critique heideggérienne de la métaphysique et l’analyse marxienne du capital — dans un texte de moins de trois cents pages, sans une seule note — c’est un exploit d’architecture qui a sa propre valeur, indépendamment de la question de savoir si chaque brique, prise isolément, est empruntée.
Cette synthèse, pourtant, n’est pas une simple juxtaposition, un collage où chaque source garderait sa place propre à côté des autres. Ce qui ne transparaît nulle part dans le texte publié, mais que le travail de reconstitution mené à travers cette série laisse deviner, c’est une véritable Auseinandersetzung — une confrontation active, un corps-à-corps critique entre les philosophes convoqués, plutôt qu’une collecte passive. C’est cette confrontation, absorbée et rendue invisible dans le texte final, qui explique qu’aucune couture ne soit jamais repérable entre des voix aussi éloignées les unes des autres : le livre ne les cite pas côte à côte, il les a déjà fait se répondre, se corriger et se départager avant d’en tirer une position propre. C’est un travail bien distinct des nombreuses convergences repérées après coup par la lecture, rassemblées ailleurs dans cette série — celles-ci relèvent d’un tout autre exercice, celui du lecteur plutôt que celui de l’auteur.
Ce qui reste original, et compte le plus : deux thèses, pas une seule
Mais un dernier plan résiste à cette dissolution généalogique plus radicalement que tous les autres, et il faut s’y arrêter sur deux thèses distinctes plutôt qu’une seule. La première, la plus connue, est le contenu précis de la réponse à la question de la pluralité de l’être — être signifie de plusieurs manières (τὸ ὂν λέγεται πολλαχῶς) ; lesquelles ? — cette liste-là, ces six termes-là (hommes, animaux, végétaux, éléments, choses, aliments), défendue comme irréductible et transhistorique. Sur ce point précis, aucun texte antérieur ne propose exactement cette même réponse. Le précédent le plus proche qu’on ait trouvé, une liste de cinq catégories esquissée par Patočka dans Le Monde naturel comme problème philosophique, s’avère à l’examen d’une tout autre nature : Patočka ne la retravaille jamais ailleurs dans son œuvre, n’indique jamais s’il la tient pour exhaustive ou pour un simple exemple illustratif, ne la défend jamais contre l’objection qu’elle pourrait n’être qu’une liste rhapsodique — ce mot que Kant employait pour disqualifier une énumération ramassée sans principe de dérivation. Le livre, lui, affronte cette objection de front, dans une section qui porte justement ce nom, et construit sa méthode des situations archi-ordinaires précisément pour y échapper. Une thèse examinée, défendue, retravaillée n’a pas le même statut qu’une observation esquissée une seule fois sans commentaire sur sa propre portée.
La seconde thèse pleinement originale tient à l’échelle du mal que le livre construit en filigrane, calquée sur les degrés de production mais jamais réductible à eux — ordinaire, totalisante, totalitaire, totale. Aucune des grandes conceptions philosophiques du mal ne pense le mal de cette manière, à même une histoire des régimes de production plutôt qu’à même une structure intemporelle. La tradition théologique classique, chez Augustin ou Thomas, pense le mal comme privation, un manque d’être ; le mal radical kantien reste un problème de la volonté individuelle, sans échelle ni histoire ; la banalité du mal chez Arendt, malgré toute sa proximité avec le livre par ailleurs, reste un phénomène psychologique attaché à des individus. Aucune de ces trois voies ne fait du mal une fonction du régime de production lui-même, capable de degrés et d’une histoire propre.
C’est là, en définitive, que se logent les deux propositions les plus originales du livre : une réponse à la question qui restait posée depuis vingt-cinq siècles — être se dit de plusieurs manières (τὸ ὂν λέγεται πολλαχῶς) ; lesquelles ? — et une échelle du mal qui n’avait, à notre connaissance, jamais été pensée sous cette forme.
Un verdict à quatre plans
L’originalité de ce livre n’est donc ni totale ni nulle : elle se loge à des endroits précis, parfois là où on l’attendrait le moins, et culmine là où on l’attendrait le plus. Partiellement dans les analyses de détail, dont le concept est souvent emprunté mais dont l’exemple, lui, ne l’est pas toujours. Dans la capacité, rare, à faire tenir ensemble des voix aussi disparates sans qu’aucune ne domine ni ne trahisse sa présence. Et pleinement, enfin, à trois endroits plutôt qu’un seul : dans la méthode elle-même — un dispositif qui ne doit sa systématicité à aucun précédent identifiable, quels que soient les ingrédients qui la composent —, et dans deux thèses : la réponse déterminée qu’apporte le livre à la plus vieille question de la philosophie — être signifie de plusieurs manières (τὸ ὂν λέγεται πολλαχῶς) ; lesquelles ? —, celle qui lui donne son titre et sa raison d’être, et l’échelle du mal qui en accompagne, en contrepoint, tout le déploiement historique.
Un paradoxe seulement apparent
Au début de ce travail de généalogie, la tentation naturelle était de lire chaque dette repérée comme une soustraction à l’originalité — plus on trouvait de sources, plus le livre semblait construit à partir de matériaux empruntés. Le bilan final renverse cette intuition : ce n’est pas parce que presque chaque brique a une provenance identifiable que l’édifice lui-même est emprunté. Trois choses pleinement originales — la méthode, la thèse des six sens d’être, l’échelle du mal —, plus une capacité de synthèse rare, plus des exemples souvent inventés même quand les concepts ne le sont pas : ça fait, au total, un livre dont l’architecture d’ensemble ne ressemble à aucune autre, construite avec des matériaux qui, eux, viennent d’ailleurs.
C’est sans doute la règle plutôt que l’exception, en philosophie : personne ne pense ex nihilo. Ce qui distingue une pensée originale d’une pensée dérivative n’est presque jamais l’absence de dettes — c’est ce qu’on en fait. Le livre de Juganville doit presque tout, phrase après phrase, à Heidegger, Husserl, Aristote, Marx, Arendt et une cinquantaine d’autres ; et pourtant, une fois toutes ces dettes retracées avec la même rigueur qu’on y a mise depuis le début, ce qui reste debout au bout du compte, c’est une architecture, une méthode et deux thèses qu’aucun de ces noms, ni tous ensemble, n’avait construits avant lui. Ce paradoxe apparent — presque tout emprunté, et pourtant très original — n’en est peut-être pas un : c’est simplement ce que veut dire penser après vingt-cinq siècles de philosophie plutôt qu’au commencement.
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.