« La production est un mode de dévoilement »
Le 18 novembre 1953, à Munich, dans un cycle de l’Académie bavaroise des beaux-arts consacré aux « arts à l’âge technique », Heidegger prononce La Question de la technique. C’est le plus connu de ses textes sur le sujet ; il ouvre, l’année suivante, le recueil Vorträge und Aufsätze. Il n’est pourtant pas le premier. Il reprend, en la remaniant profondément, la deuxième des quatre conférences données au Club de Brême en décembre 1949 sous le titre Einblick in das was ist (« Regard dans ce qui est ») : La Chose, Le Ge-Stell, Le Danger, Le Tournant. Ce cycle n’a été publié en entier qu’en 1994.
Le livre de Juganville ne cite aucun nom, mais il porte la trace des deux versions. Il suit souvent la conférence de 1953, dont il reprend des scènes et parfois des phrases entières ; il emprunte aussi à celle de 1949 des passages que la version publiée avait laissés de côté. On suivra donc ici le chemin de La Question de la technique, en recourant aux conférences de Brême chaque fois qu’elles éclairent ce que la conférence de Munich ne dit pas. Le quadriparti et la cruche de La Chose ont déjà fait l’objet d’un article de cette série (« – Êtres* & Le Quadriparti »), et l’article général « Êtres & Heidegger » a présenté le choix du mot « Système » pour rendre le Ge-stell ; on n’y reviendra qu’en passant.
Une remarque guidera la lecture. Le Système, tel que le décrit le livre de Juganville, articule quatre causes : matérielle, formelle, finale et motrice. Heidegger a surtout pensé la première : sous la technique moderne, tout étant devient fonds, stock disponible. Il a rarement parlé de la cause motrice, c’est-à-dire des machines et de la technique au sens étroit, et presque jamais de la cause finale. On verra que les reprises du livre de Juganville se concentrent là où Heidegger décrit le stock, et que ses corrections portent sur les deux autres causes.
Abréviations : « Êtres » désigne le livre de Juganville, Introduction radicale à la philosophie ; « QT » La Question de la technique, citée dans la traduction d’André Préau (Essais et conférences, Gallimard, 1958, p. 9-48) et dans sa pagination ; « GA 7 » les Vorträge und Aufsätze (Gesamtausgabe, vol. 7), pour les autres textes du recueil ; « SZ » Sein und Zeit, cité dans la pagination allemande ; « GA 79 » les Bremer und Freiburger Vorträge (Gesamtausgabe, vol. 79), dont on retiendra le cycle de Brême et, des conférences de Fribourg (1957), les seuls passages consacrés à la technique ; « GA 5 » les Holzwege (Chemins qui ne mènent nulle part, Gesamtausgabe, vol. 5). Pour ces autres textes, sauf mention contraire, les traductions de l’allemand sont nôtres. Conformément à l’usage de ce blog, les majuscules de Production Totalisante, Totalitaire, Totale et de Système sont rétablies dans les citations du livre de Juganville.
I. Du moyen à la cause
La conférence de 1953 s’ouvre sur une distinction : « La technique n’est pas la même chose que l’essence de la technique » ; et « l’essence de la technique n’est absolument rien de technique » (QT, p. 9). Heidegger en tire aussitôt une mise en garde : « Quand cependant nous considérons la technique comme quelque chose de neutre, c’est alors que nous lui sommes livrés de la pire façon » (QT, p. 10). Il examine alors la définition courante, qui fait de la technique un moyen pour des fins et une activité de l’homme. Cette « conception instrumentale et anthropologique de la technique » est « exacte d’une façon si peu rassurante » (QT, p. 10) : la centrale électrique du Rhin est un moyen, comme « une scierie travaillant dans une vallée perdue de la Forêt-Noire » (QT, p. 11). Mais « ce qui est simplement exact n’est pas encore le vrai » (QT, p. 11). Pour atteindre le vrai, Heidegger demande ce qu’est l’instrumental lui-même, et il le trouve dans la causalité : « Là où des fins sont recherchées et des moyens utilisés, où l’instrumentalité est souveraine, là domine la causalité. » D’où le retour aux quatre causes de la tradition, illustrées par une coupe d’argent destinée au sacrifice (QT, p. 12).
Le livre de Juganville parcourt le même chemin, mais en sens inverse. Il ne remonte pas de l’instrument à la cause ; il part des causes et en fait naître l’instrument. « La production est un système de quatre causes. Qu’est-ce qu’un système ? Un dispositif de causes solidaires les unes aux autres » (Êtres, p. 204). L’instrumentalité en est un dérivé : « Les instruments de production ont donné naissance à l’instrumentalité […]. À l’origine du couple moyen-fin qui définit l’instrumentalité, se tient le couple outil-œuvre, dont il est une abstraction » (Êtres, p. 212). Les deux pensées s’accordent donc sur le point d’arrivée : l’instrument est second, et la neutralité de la technique est une illusion. Le livre de Juganville le dit dans ses propres termes : « Que tout dépende de la finalité des moyens est une illusion. Les catégories de moyen et de fin proviennent de la production ordinaire […]. Ces catégories perdent leur légitimité dans la Production Totalisante. En effet, le problème n’est pas le bon ou le mauvais usage des machines […] mais l’attaque de la Production Totalisante sur les sens d’être » (Êtres, p. 246-247).
La version de Brême était plus explicite encore sur ce point. On y lit que la plupart des jugements portés sur la technique, qu’ils la maudissent comme une fatalité ou la célèbrent comme la rédemption de l’humanité, ont un défaut commun : « On considère la technique techniquement » (GA 79, p. 58). La thèse de la neutralité n’y échappe pas : « celui qui tient la technique pour quelque chose de neutre ne se la représente encore que comme un instrument », c’est-à-dire « instrumentalement, et donc techniquement » (GA 79, p. 59-60). L’essence de la technique, conclut Heidegger, n’est « ni un moyen pour une fin, ni elle-même une fin » : elle se tient « hors du domaine de la fin et du moyen, lequel est déterminé par l’action causale » (GA 79, p. 62). Bâtir habiter penser, recueilli dans le même volume que la conférence de 1953, ajoute que le schéma de la fin et des moyens, quoique exact, nous « masque les rapports essentiels » (GA 7, p. 148). Le livre de Juganville souscrit à la critique, mais non à l’issue : il ne place pas l’essence de la production hors de la causalité ; il borne la causalité, et avec elle le couple de la fin et du moyen, au domaine de la production.
Le désaccord porte sur le mot même de technique. Heidegger réserve le mot « essence » à ce qui, dans la technique, n’est rien de technique. Juganville répartit autrement les termes : « La technique appartient à la production. Technique signifie savoir-faire. […] La “technique” signifie couramment aujourd’hui encore autre chose : l’ensemble des savoir-faire et l’appareillage des outils, des instruments et des machines. Mais ceci ne concerne qu’une partie du processus de production : la cause motrice » (Êtres, p. 213). Ce que Heidegger appelle l’essence de la technique, Juganville l’appelle la production ; et la technique, au sens courant, n’en est plus qu’une cause parmi quatre.
II. Les quatre causes : deux lectures
Heidegger ne s’en tient pas à l’énumération scolaire des causes. Il en conteste la traduction. Ce que les Romains appelaient causa, les Grecs le nommaient aition : « ce qui répond d’une autre chose » ; la causalité grecque n’a « rien de commun avec l’opérer et l’effectuer », et les quatre causes sont « les modes, solidaires entre eux, de l’“acte dont on répond” » (QT, p. 12). L’argent est « co-responsable » de la coupe comme matière ; l’aspect de coupe, comme forme ; l’orfèvre, comme celui qui considère et rassemble les trois autres. Quant à la cause efficiente, « la doctrine d’Aristote ne connaît pas la cause que ce nom désigne, pas plus qu’elle n’emploie un terme grec correspondant » (QT, p. 14). On remarquera que le livre de Juganville parle toujours de « cause motrice », jamais de cause efficiente.
Une phrase de ce passage se retrouve, dans la traduction française, presque mot pour mot dans le livre de Juganville. Heidegger, à propos de la fin qui définit la coupe comme chose sacrificielle : « Ce qui dé-finit termine la chose. La chose ne cesse pas avec cette “fin”, mais commence à partir d’elle comme ce qu’elle sera après la fabrication » (QT, p. 14). Juganville, à propos de la table : « La chose produite est une fin parce que le processus de production s’y achève. La chose ne cesse pas avec cette fin, mais au contraire commence à partir d’elle » (Êtres, p. 210). Mais la phrase suivante sépare les deux lectures. Heidegger ajoute que le telos est un « mot qu’on traduit trop fréquemment par “but” et “fin” et qu’ainsi on interprète mal » (QT, p. 14). Juganville poursuit au contraire : « La chose est utile pour quelque chose. La chaussure est faite pour être portée, la table, pour être utilisée, la montre, pour lire l’heure » (Êtres, p. 210). Il garde ensemble l’achèvement et l’usage, que Heidegger dissociait.
L’écart se creuse ensuite. Heidegger dissout les quatre causes dans un « laisser-venir » (Ver-an-lassen) qui fait passer ce qui n’est pas encore présent à la présence, puis dans le dévoilement (QT, p. 15-17) : la causalité n’était qu’un premier pas vers l’aletheia. Juganville garde les causes. Il ne les tient pas pour une interprétation dépassable de l’être, mais pour la structure exacte d’un sens d’être, ou plutôt de deux : les choses et les aliments, seuls à être produits. « Seuls les produits ont un pourquoi : leur cause finale » ; les autres sens d’être « sont sans pourquoi » (Êtres, p. 221). Heidegger sort de la causalité pour penser la technique ; Juganville la garde pour penser la production, mais l’enferme dans son domaine.
III. Poièsis et physis
Le pas suivant de la conférence est le plus discuté. Heidegger cite Platon : « Tout faire-venir, pour ce — quel qu’il soit — qui passe et s’avance du non-présent dans la présence, est poièsis, est pro-duction » (Banquet, 205 b). Et il élargit aussitôt la production : elle « n’est pas seulement la fabrication artisanale, elle n’est pas seulement l’acte poétique et artistique » ; « la physis, par laquelle la chose s’ouvre d’elle-même, est aussi une pro-duction, est poièsis. La physis est même poièsis au sens le plus élevé », puisque la fleur a en elle-même ce qui la fait s’ouvrir, alors que la coupe d’argent l’a dans un autre, l’artisan (QT, p. 16). La production ainsi entendue est un dévoilement : « Ainsi la technique n’est pas seulement un moyen : elle est un mode du dévoilement » (QT, p. 18). Et la technè grecque, associée à l’epistèmè, est une connaissance qui dévoile : « le point décisif, dans la technè, ne réside aucunement dans l’action de faire et de manier, pas davantage dans l’utilisation de moyens, mais dans le dévoilement » (QT, p. 19).
Le livre de Juganville accepte la thèse centrale : « La production, en tant qu’elle fait venir à l’être une chose ou un aliment, est un mode du dévoilement, de la vérité » (Êtres, p. 214) ; « La production est un mode de dévoilement ; ce mode admet plusieurs types » (Êtres, p. 244). Mais il refuse l’élargissement. Les végétaux ne sont pas produits, pas même au sens le plus élevé : « Les végétaux ne se produisent pas car ce serait les comprendre à partir de la production alors que ces deux modes de venue à l’être contrastent radicalement. Un poirier n’est pas une usine à poires » (Êtres, p. 190-191). Et il ne fait pas de la technique un savoir supérieur au faire : elle est savoir-faire, au plus près de la main (Êtres, p. 213).
La version de Brême rend l’enjeu plus net. Dans Le Danger, Heidegger revient à la physis et distingue deux manières de venir en présence : l’escalier de pierre, établi par l’homme, et le rocher, pro-duit par la physis. « Ce qui se tient là par l’établissement humain vient en présence autrement que ce qui est pro-duit par la physis. Néanmoins, il est tentant de se représenter aussi ce qui est pro-duit et présent dans la physis comme quelque chose de fabriqué. » La physis apparaît alors « dans le caractère d’un stellen » (GA 79, p. 64-65), ce qui la rend parente du Ge-Stell. Heidegger nomme donc lui-même la pente qui fait comprendre le non-produit à partir du fabriqué. Mais il en tire une parenté d’essence entre la physis et le Ge-Stell. Pour Juganville, cette pente n’appartient pas à l’histoire de l’être : elle est la confusion même qu’il appelle l’ontologie de la production.
IV. Le stock : la cause matérielle
Vient ensuite la description de la technique moderne, et c’est ici que les deux pensées sont le plus proches. Elles partagent trois thèses. La première est que la technique moderne n’est pas une simple amélioration de l’ancienne : son dévoilement n’est plus une pro-duction, mais « une pro-vocation par laquelle la nature est mise en demeure de livrer une énergie qui puisse comme telle être extraite et accumulée » (QT, p. 20). La deuxième est que, sous cette provocation, tout ce qui est se montre comme « fonds » (Bestand), « commis à être sur-le-champ au lieu voulu » pour une « commission ultérieure » (QT, p. 23) — ce que le livre de Juganville appelle le stock : « les sens d’être ne sont plus que substance : stock » (Êtres, p. 252). La troisième est que ce changement n’épargne aucun domaine : la terre, le champ, l’air, le fleuve, la forêt, et l’homme lui-même. La conférence de 1953 l’illustre par une série de scènes que le livre de Juganville reprend presque toutes, dans le chapitre qu’il consacre à la Production Totalisante.
Le bassin houiller, le champ et l’air, d’abord. Heidegger : « L’écorce terrestre se dévoile aujourd’hui comme bassin houiller, le sol comme entrepôt de minerais » (QT, p. 20) ; le paysan d’autrefois, quand il semait le grain, « confie la semence aux forces de croissance et il veille à ce qu’elle prospère », mais « l’agriculture est aujourd’hui une industrie d’alimentation motorisée. L’air est requis pour la fourniture d’azote, le sol pour celle de minerais, le minerai par exemple pour celle d’uranium, celui-ci pour celle d’énergie atomique, laquelle peut être libérée pour des fins de destruction ou pour une utilisation pacifique » ; quant au charbon, « il est stocké, c’est-à-dire qu’il est sur place pour que la chaleur solaire emmagasinée en lui puisse être “commise”. Celle-ci est pro-voquée à livrer une forte chaleur, laquelle est commise à la livraison de la vapeur, dont la pression actionne un mécanisme et par là maintient une fabrique en activité » (QT, p. 21). Juganville : « L’écorce terrestre se dévoile désormais comme bassin houiller, le sol comme entrepôt de minerai. Le minerai est exploité pour fournir de l’uranium, celui-ci, pour fournir de l’énergie atomique, laquelle peut alimenter un pays en électricité ou le détruire » ; le charbon est stocké « pour que la chaleur solaire emmagasinée puisse livrer une plus forte chaleur, laquelle est exploitée pour la livraison de la vapeur, dont la pression actionne un mécanisme et par là maintient une usine en activité » ; l’air est exploité « pour la fourniture d’azote » (Êtres, p. 249). Et pour le champ : « Non, le paysan cultivait son champ. Désormais, l’ouvrier agricole exploite des plants. L’agriculture est une industrie motorisée » (Êtres, p. 251).
Le fleuve, ensuite. Heidegger : « La centrale n’est pas construite dans le courant du Rhin comme le vieux pont de bois qui depuis des siècles unit une rive à l’autre. C’est bien plutôt le fleuve qui est muré dans la centrale. Ce qu’il est aujourd’hui comme fleuve, à savoir fournisseur de pression hydraulique, il l’est de par l’essence de la centrale » (QT, p. 22). Le livre de Juganville reprend le passage à la lettre : « Et la centrale n’est pas construite dans le courant du fleuve comme le vieux pont de bois qui unit une rive à l’autre. C’est bien plutôt le fleuve qui est muré dans la centrale. Ce qu’il est aujourd’hui comme fleuve : le fournisseur de pression hydraulique, il l’est de par l’essence de la centrale » (Êtres, p. 257-258). Heidegger prévoyait une réplique : « Mais le Rhin, répondra-t-on, demeure de toute façon le fleuve du paysage. Soit, mais comment le demeure-t-il ? Pas autrement que comme un objet pour lequel on passe une commande, l’objet d’une visite organisée par une agence de voyages, laquelle a constitué là-bas une industrie des vacances » (QT, p. 22). Juganville : « Mais, muré dans l’usine d’énergie, le fleuve ne peut-il demeurer aussi fleuve du paysage ? Soit, mais comment le demeure-t-il ? Comme base de loisirs, donc encore comme espace exploité par l’industrie touristique » (Êtres, p. 274).
La forêt, enfin, et le garde forestier. Heidegger : « Le garde forestier qui mesure le bois abattu et qui en apparence suit les mêmes chemins et de la même manière que le faisait son grand-père est aujourd’hui, qu’il le sache ou non, commis par l’industrie du bois. Il est commis à faire que la cellulose puisse être commise », cellulose elle-même provoquée « par les demandes de papier pour les journaux et les magazines illustrés » (QT, p. 24). Juganville : « Et le garde forestier, qui en apparence suit les mêmes chemins que son grand-père, est lui aussi exploité par l’industrie du bois pour produire de la cellulose » (Êtres, p. 20). La scène revient plus loin, où l’arbre « n’est que bois pour meubles ou cellulose pour la publicité » (Êtres, p. 264), puis elle se dédouble : le marin pêcheur « qui, en apparence, se rend sur les mêmes lieux et à peu près de la même manière que le faisait son arrière-grand-père » est « en fait exploité par l’industrie de la pêche » (Êtres, p. 264-265). Dans la même page, Heidegger évoquait la « façon dont on parle couramment de matériel humain, de l’effectif des malades d’une clinique » (QT, p. 24) ; le livre de Juganville décrit l’hôpital comme un centre qui « gère administrativement un stock d’organismes » (Êtres, p. 246).
Sur ce terrain, l’accord est presque complet, et c’est bien là que se situe l’apport principal de Heidegger au livre de Juganville. Dans les termes de ce livre, ce que Heidegger décrit est la cause matérielle de la Production Totalisante : tout étant devient stock, matière première en attente. Heidegger a très peu parlé des autres causes. Il a rarement pensé la cause motrice, c’est-à-dire les machines et la technique au sens étroit ; et il n’a parlé qu’une fois, semble-t-il, de la cause finale, comme on le verra plus loin. L’article « La technique ou le capital ? Quelle cause domine le Système ? » l’a déjà relevé : Heidegger y figure comme le penseur du primat de la cause matérielle.
Deux nuances séparent pourtant les deux descriptions. D’une part, le livre de Juganville maintient que, à travers le stock, les sens d’être demeurent : « la différenciation ordinaire des sens d’être répliquera que le fleuve, parc d’attractions ou force hydroélectrique, demeure fleuve du paysage » (Êtres, p. 274) ; la Production Totalisante « laisse indemne l’irréductibilité des sens d’être » et « reste, malgré tout, un monde » (Êtres, p. 275). D’autre part, il se garde de toute nostalgie. Heidegger opposait, à Brême, le cercueil que fabriquait le menuisier du village de montagne, déposé à sa place dans la ferme où le mort demeure encore, à « une industrie funéraire motorisée de la grande ville » (GA 79, p. 26). Il prenait certes une précaution à propos de la ferme de la Forêt-Noire, qui ne signifie « nullement que nous devrions ou pourrions revenir à la construction de ces fermes » (GA 7, p. 162). Le livre de Juganville est plus net : « Il ne s’agit pas d’idéaliser le monde de l’artisanat qui avait lui aussi ses millions de morts et ses mondes détruits. Mais de penser une mutation ontologique » (Êtres, p. 263-264).
Les exemples d’Être et Temps
Pour décrire la Production Totalisante, le livre de Juganville ne puise pas seulement dans la conférence de 1953. Il reprend aussi des exemples d’Être et Temps. Au § 15, Heidegger décrit la manière dont la nature se découvre dans la préoccupation quotidienne, à travers l’usage des outils. L’ouvrage à fabriquer, une chaussure, renvoie à ses matériaux : il « dépend du cuir, du fil, des clous, etc. Le cuir à son tour est fabriqué à partir de peaux. Celles-ci sont prélevées sur des animaux que d’autres ont élevés » ; ainsi, dans l’usage, la « nature » est découverte avec l’outil, « la “nature” à la lumière des produits naturels ». Et Heidegger précise : « La forêt est réserve de bois, la montagne carrière de pierres, le fleuve force hydraulique, le vent est vent “dans les voiles” » (SZ, § 15, p. 70). Ce sont là, pour lui, en 1927, les manières ordinaires de rencontrer la nature, antérieures à toute objectivation scientifique.
Le livre de Juganville place ces mêmes exemples du côté de la Production Totalisante. La chaussure : « La production d’une chaussure par exemple, requiert du cuir, des fils, des clous. Le cuir est produit à partir de peaux, elles-mêmes prises sur des animaux, lesquels sont exploités. Et tout étant est alors compris à partir des catégories de la production » (Êtres, p. 251). La montagne, le fleuve et le vent : « Mais ne peut-on pas en dire autant de la carrière de pierre qui sert à la construction d’une cathédrale ? Non : la montagne n’était pas qu’un stock de matériau. Dans la Production Totalisante, les mers, les montagnes, les métaux, le vent, etc. sont matières premières. Non pas un fleuve mais de la houille blanche ou un moyen de transport ; non pas le vent mais une force éolienne » (Êtres, p. 250). La forêt, enfin : « Un menuisier, dont le comportement n’est pas réduit à la seule production, ne voit pas dans une forêt un stock de planches. De même, un berger ne voit pas un stock de gigots dans son troupeau (du moins jusqu’à une époque récente ; mais, corrélativement, les bergers et les menuisiers disparaissent) » (Êtres, p. 222).
Ce que Être et Temps décrivait comme la rencontre quotidienne de la nature, le livre de Juganville le lit donc comme le regard de la Production Totalisante. La forêt-réserve de bois et le fleuve-force hydraulique de 1927 annoncent le fonds de 1953 : le Rhin « fournisseur de pression hydraulique » (QT, p. 22). L’analyse de l’outil dans Être et Temps, qui devait arracher les étants à l’objectivation, les livrait déjà au stock. Heidegger distingue certes, dans le même paragraphe, une autre nature, restée cachée à cette découverte : la nature « qui croît et qui vit », qui « nous assaille » et « nous saisit comme paysage » ; et « les plantes du botaniste ne sont pas les fleurs de la haie » (SZ, § 15, p. 70). Mais cette nature-là reste elle-même pensée à partir de la production. Heidegger l’a montré dans les Problèmes fondamentaux de la phénoménologie : l’ontologie grecque comprend l’être à l’horizon de la fabrication, au point que même ce qui n’est pas produit, la physis, est pensé à partir du produit (voir l’article « Êtres*, l’ontologie de la production et la métaphysique »). Or Heidegger, s’il en fait le diagnostic, poursuit malgré tout cette ontologie de la production pour tout ce qui n’est pas le Dasein ; la conférence de 1953 le confirme en faisant de la physis une « poièsis au sens le plus élevé » (QT, p. 16). La fleur de la haie n’échappe au botaniste que pour s’ouvrir comme une pro-duction. Le livre de Juganville, lui, reprend bien l’opposition de la science et du paysage — « La botanique ne voit plus un bouquet de roses mais un tas mort d’althaea de la famille des malvacées » (Êtres, p. 187) ; toute détermination scientifique est abstraite et dépendante, « comme la géographie à l’égard du paysage » (Êtres, p. 57) —, mais il ne pense pas la fleur à partir de la production : la croissance est un sens d’être propre, et « un poirier n’est pas une usine à poires » (Êtres, p. 191). Ce que Heidegger appelait la nature « à la lumière des produits naturels » devient chez Juganville la Production Totalisante ; mais la nature qui croît ne devient pas pour autant, comme chez Heidegger, une production plus haute : elle relève d’autres sens d’être, les végétaux et les éléments.
La lettre et les mots substitués
La comparaison avec la traduction d’André Préau montre que ces reprises suivent le texte français phrase après phrase. Les tournures sont parfois identiques jusque dans le détail : « Mais ne peut-on en dire autant du vieux moulin à vent ? Non » (QT, p. 20) devient « Mais ne peut-on pas en dire autant du vieux moulin à eau ? Non » (Êtres, p. 259) et, à propos du champ, « Mais ne peut-on pas en dire autant du passage du soc de la charrue dans le champ ? Non » (Êtres, p. 251). Mais quelques mots, toujours les mêmes, sont remplacés, selon le procédé du détournement que l’article « Êtres & Debord » a décrit. Là où Préau écrit « commis », « requis » ou « pro-voqué », le livre de Juganville écrit « exploité », et c’est par ce mot que Marx entre dans le texte de Heidegger : « l’air est requis pour la fourniture d’azote » devient « exploité pour la fourniture d’azote » ; la chaleur « commise à la livraison de la vapeur » devient la chaleur « exploitée pour la livraison de la vapeur » (Êtres, p. 249). Là où Heidegger nomme la provocation comme le dévoilement qui régit la technique moderne, Juganville écrit : « Le dévoilement qui régit la Production Totalisante, la manière dont elle se déploie, est l’exploitation » (Êtres, p. 249). Or l’exploitation, le concept de Marx, est précisément ce que la conférence de Brême tenait pour « une simple apparence » (GA 79, p. 29). La « fabrique » devient une « usine ». La provocation qui pousse chaque chose « vers son utilisation maximum et aux moindres frais » (QT, p. 21) devient un dévoilement qui « vise l’exploitation maximum avec un argent minimum » (Êtres, p. 249) : l’argent, absent du texte de Heidegger, entre dans la phrase même. Et le « fonds » devient le « stock ». Ces substitutions ne sont pas de simples choix de style : elles inscrivent Marx dans la lettre même de Heidegger, et avec lui les deux causes que Heidegger laissait de côté : l’exploitation par la machinerie et la fin qu’est l’argent.
V. La machinerie et les rouages : la cause motrice
Sur la machine, la conférence de 1953 se contente d’une parenthèse : Hegel a défini la machine comme « un instrument indépendant », ce qui est exact « du point de vue de l’instrument artisanal » ; mais « du point de vue du fonds, la machine est absolument dépendante » (QT, p. 23). C’est dans la version de Brême que se trouve l’un des rares passages où Heidegger pense la machine pour elle-même. Les deux pensées s’y rejoignent sur deux thèses. La première est que la machine n’est pas un outil perfectionné : elle « n’est nullement une espèce plus compliquée d’outil et d’instrument […], à la différence du rouet de la paysanne ou de la roue à eau des rizières de Chine » (GA 79, p. 35). Juganville : « on ne se sert pas d’une machine comme on se sert d’un outil. La machine ne se réduit pas à une sorte d’outil ou d’attirail complexe » (Êtres, p. 253). La seconde est qu’il n’y a jamais une machine isolée : « les machines sont au sein d’une machinerie. Mais celle-ci n’est pas un amoncellement de machines » ; et « le Ge-Stell a d’avance supprimé toutes les places où se tenaient autrefois le rouet et le moulin à eau » (GA 79, p. 35). Juganville : « il n’y a jamais une machine parce qu’une machine implique toujours un engrenage de machines » ; « Appelons cet engrenage de machines : la machinerie » ; « Même là où le moulin tourne encore, la machinerie l’a déjà détruit : il sera bientôt abandonné » (Êtres, p. 255-256).
Ce qui distingue la centrale du moulin
C’est à partir de ce concept de machinerie que le livre de Juganville corrige deux arguments de la conférence de 1953. Le premier concerne le moulin. Heidegger, on l’a dit, définit la technique moderne par une provocation qui extrait l’énergie de la nature pour la stocker. Il se fait aussitôt à lui-même une objection : l’ancien moulin à vent ne faisait-il pas déjà de même, puisqu’il tirait parti de la force du vent ? « Mais ne peut-on en dire autant du vieux moulin à vent ? Non : ses ailes tournent bien au vent et sont livrées directement à son souffle. Mais si le moulin à vent met à notre disposition l’énergie de l’air en mouvement, ce n’est pas pour l’accumuler » (QT, p. 20). Le critère qui sépare l’ancienne technique de la moderne est donc, pour Heidegger, le stockage. Le livre de Juganville reprend la phrase en changeant de moulin : « Mais ne peut-on pas en dire autant du vieux moulin à eau ? Non, ses pales tournent bien dans le fleuve et sont directement livrées à son cours. […] Et si ses pales mettent bien à notre disposition l’énergie de l’eau en mouvement, ce n’est pas pour l’accumuler au sein d’une machinerie » (Êtres, p. 259). Mais il refuse le critère : « Pourtant, la différence essentielle n’est pas l’accumulation. La différence est que le moulin à eau n’est pas un rouage d’une machinerie » (Êtres, p. 259).
Le second argument concerne la centrale du Rhin. Le livre de Juganville, après avoir repris la comparaison du pont de bois et de la centrale, la juge mal construite : « la comparaison d’un pont et d’une centrale est biaisée […]. De surcroît, un pont n’est pas une machine. Le pont de bois doit être comparé à un pont d’autoroute. La centrale doit être comparée à un autre moyen de production : à un moulin à eau ou à une roue à godets qui utilisent eux aussi la force du courant » (Êtres, p. 258). Une fois la comparaison rétablie, l’écart ne tient plus à la différence entre un ouvrage d’art et une usine, mais à l’engrenage : la centrale et le fleuve sont intégrés à l’alimentation d’une scierie, qui intègre la forêt comme bois, lequel produit la vapeur d’une usine, qui fabrique les outils des machines, et ainsi de suite (Êtres, p. 259). D’où la conclusion : « Ce n’est pas en passant d’un outil à une machine que les sens d’être sont intégrés au Système mais en passant des outils à l’engrenage de la machinerie. La machinerie est au cœur du Système de la Production Totalisante » (Êtres, p. 259). Juganville corrige ainsi deux exemples de 1953 à l’aide d’un concept de 1949.
Pourquoi Heidegger pense peu les machines
On peut se demander si la formule qui ouvre la conférence — « l’essence de la technique n’est absolument rien de technique » — n’a pas aussi pour effet de détourner de la machine. Elle ne dit pas seulement que l’essence est d’un autre ordre que les appareils ; elle les rend secondaires par principe. Relève du « technique » « tout ce que nous connaissons en fait de tiges, de pistons, d’échafaudages, tout ce qui est pièce constitutive de ce qu’on appelle un montage » ; et le travail technique « répond toujours à la pro-vocation de l’Arraisonnement, mais n’est jamais ce dernier ni, encore moins, ne le produit » (QT, p. 28). L’Arraisonnement lui-même « n’est rien de technique, il n’a rien d’une machine » (QT, p. 32). La physique moderne, née au XVIIe siècle, précède les moteurs, mais elle est déjà « le précurseur de l’Arraisonnement » ; et la technique moderne, « plus tardive pour la constatation “historique” », est « antérieure pour l’histoire, du point de vue de l’essence qui est en lui » (QT, p. 29-30). Et la conférence de Brême précise que la machine vient de l’essence de la technique, non l’inverse (GA 79, p. 33-34). Une fois ces thèses posées, la machine n’est plus qu’une conséquence, dont l’analyse peut être épargnée — d’où la simple parenthèse qu’elle reçoit en 1953.
Heidegger ne l’ignore pas pour autant : il y a le passage de Brême sur la machinerie, et la question que pose Qui est le Zarathoustra de Nietzsche ? : « qu’est-ce que l’essence de la machine motrice moderne, sinon une forme de l’éternel retour du même ? » Et il ajoute aussitôt : « Mais l’essence de cette machine n’est rien de machinal, ni encore moins de mécanique » (GA 7, p. 122). La formule de 1953 revient ici, appliquée à la machine elle-même : Heidegger ne pense la machine qu’en la reconduisant aussitôt à l’être. Ce qu’il évite, c’est moins la machine que son analyse comme cause motrice : le moteur, le travail qui s’adapte à la machine, la division du travail. Penser les machines pour elles-mêmes, c’était entrer sur le terrain de Marx, dont Le Capital consacre un chapitre à « la machinerie et la grande industrie ». Il est remarquable que le mot de machinerie apparaisse justement dans la conférence de Brême où Heidegger écarte « le butin et le gain ». Le livre de Juganville, lui, reprend les deux : la machinerie, et un critère de la machine — un mouvement autonome qui guide le travail et auquel le travailleur doit s’adapter (Êtres, p. 253) — qui est celui de Marx.
La pièce et le rouage
Reste la place de l’homme. Heidegger le range parmi les « pièces » (Stücke) du fonds. Il distingue la pièce de la partie : la partie prend part au tout, la pièce est séparée des autres pièces, uniforme et remplaçable par une autre ; qu’on retire les voitures d’un parc automobile, et l’on n’a plus qu’« une sorte de cimetière de voitures », alors que dans le parc chacune est à sa place, pièce commandée d’un fonds (GA 79, p. 36). L’homme est, « à sa manière, pièce du fonds au sens strict » ; il est « remplaçable », et c’est ce qui lui permet de devenir le « fonctionnaire » d’une commande (GA 79, p. 37). Le livre de Juganville dit la même chose avec un autre mot : le rouage. Mais le déplacement est significatif. La pièce heideggérienne appartient au fonds, c’est-à-dire, dans les termes du livre de Juganville, à la cause matérielle : l’homme y est pensé comme un stock parmi d’autres, un « matériel humain ». Le rouage appartient à la cause motrice : « Dans la Production Totalisante, la cause motrice est constituée d’abord des machines et ensuite des travailleurs qui les font tourner, ou plutôt qui tournent auprès des machines qui produisent » (Êtres, p. 253). Le travailleur est « le producteur dépossédé de la production » ; il est aussi dépossédé de la fin de son travail, puisque « les écrous ou les circuits électroniques peuvent servir aussi bien dans un camion ou dans une arme que dans un réfrigérateur » ; et, lorsque le travail est si divisé qu’il ne sait plus ce qu’il collabore à produire, « il n’est plus alors qu’un rouage » (Êtres, p. 253-254). Heidegger voyait l’homme pris dans la matière du Système ; Juganville le voit pris dans son moteur. L’homme ne passe, selon lui, dans la cause matérielle qu’avec la Production Totalitaire : « La Production Totalitaire fait passer l’homme dans la cause matérielle. Jamais auparavant cela n’était survenu » (Êtres, p. 305) ; sa cause matérielle est « le genre humain » (Êtres, p. 286). Le « matériel humain » dont parlait Heidegger relève donc, chez Juganville, non de la Production Totalisante, mais de la Production Totalitaire.
Dans le même passage de Brême, Heidegger ajoute une phrase que la version de 1953 n’a pas conservée : « néanmoins, l’homme appartient au Ge-Stell d’une manière tout autre que la machine. Cette manière peut devenir inhumaine. L’inhumain est pourtant toujours encore inhumain. L’homme ne devient jamais machine » (GA 79, p. 37). Les italiques donnent le sens de la phrase : l’inhumain est bien une négation de l’humain, mais cette négation demeure une manière d’être homme ; seul un homme peut devenir inhumain. C’est cette formule que reprend le livre de Juganville : « Nous sommes des rouages au sein de la Production Totalisante. Mais nous sommes des rouages d’une manière tout autre que les machines. Si nous n’étions que des rouages, il n’y aurait plus de mal. Comment peut-on être à la fois rouage et homme ? En deux sens différents : L’inhumain est pourtant toujours encore inhumain » (Êtres, p. 275). Le livre de Juganville l’entend dans le même sens — « On ne peut déshumaniser que des hommes » (Êtres, p. 290) —, et la phrase qu’il intercale en indique l’usage : l’irréductibilité de l’existant n’est pas une consolation, elle est la condition même du mal. Heidegger disait l’inhumain « plus inquiétant, parce que plus malveillant » qu’un homme qui ne serait que machine (GA 79, p. 37) ; Juganville en fait le pivot de sa typologie du mal.
VI. Le marché : la cause finale
Une dernière question se pose aux deux auteurs dans les mêmes termes : à quoi tend la machinerie ? La conférence de Brême demande où aboutit la chaîne de la commande, et répond : « Elle n’aboutit à rien » ; elle « entre seulement dans son mouvement circulaire » (GA 79, p. 28-29). Le livre de Juganville : « définir la machine par le Système et le Système par la machine, n’est-ce pas tourner en rond ? Précisément » ; « Quelle est la finalité de ce système rotatif ? » (Êtres, p. 260). Les deux pensées s’accordent pour dire que le processus devient à lui-même sa propre fin. Juganville : « Le processus de la production lui-même devient désormais la finalité de la production. Une production pour la production : la production s’autoproduit » (Êtres, p. 268).
Mais Heidegger écarte expressément l’explication par le profit. On dit que la terre est « exploitée », et que l’exploitation est l’affaire des hommes ; c’est là « une simple apparence », car la commande, pensée en son essence, « ne vise nullement le butin et le gain, mais toujours le commettable » (GA 79, p. 29). Aux conférences de Fribourg, en 1957, il cite pourtant Marx — l’histoire universelle comme « production de l’homme par le travail humain » — et reconnaît que nul ne peut nier que « la technique, l’industrie et l’économie déterminent aujourd’hui de manière décisive toute la réalité du réel comme travail de l’autoproduction de l’homme » (GA 79, p. 94-95). Mais c’est pour reconduire aussitôt Marx à Hegel et au concept dialectique de travail, et pour faire du monde marxiste « un » domaine d’accueil de la technique moderne, non « le » domaine propre (GA 79, p. 140).
Une page de Chemins qui ne mènent nulle part fait exception. Dans « Pourquoi des poètes ? » (1946), Heidegger écrit : « L’humanité de l’homme et la choséité des choses se diluent, à l’intérieur du propos délibéré d’une production, dans la valeur mercuriale d’un marché qui non seulement embrasse, comme marché mondial, la terre entière, mais qui, en tant que volonté de volonté, tient marché dans l’essence même de l’être et fait ainsi venir tout étant au tribunal d’un calcul général dont le règne est plus tenace là même où les nombres ne paraissent pas en propre » (GA 5, p. 294 ; trad. W. Brokmeier). Le texte allemand dit : « Die Menschheit des Menschen und die Dingheit des Dinges lösen sich innerhalb des vorsätzlichen Herstellens in den Marktwert eines Marktes auf, der nicht nur als Weltmarkt die ganze Erde umspannt, sondern als der Wille zum Willen marktet im Wesen des Seins… » C’est, dans son œuvre, presque un hapax : la seule fois où la fin de la production est nommée comme marché mondial. Encore le marché y est-il aussitôt reconduit à la volonté de volonté, c’est-à-dire à une figure de l’être.
Le livre de Juganville fait de ce hapax une thèse. L’argent est la cause finale de la Production Totalisante : « L’argent uniformise les différences ontologiques en une indifférenciation des sens d’être » (Êtres, p. 261). Et la marchandise, comme Juganville l’a précisé dans nos entretiens, en est la cause formelle. Il ne choisit pas pour autant Marx contre Heidegger : « Le capital ou la technique ? Si, pour le capital les moyens de production sont neutres, la technique, quant à elle, est aveugle à la production d’argent. Mais pourquoi privilégier une cause sur les autres dans un système de causes qui, par définition, récuse toute causalité unique ? » (Êtres, p. 267). Le cercle heideggérien reparaît, mais transformé : « Les causes s’enchaînent en une causalité devenue spiralaire qui ravage davantage le monde à chaque tour » (Êtres, p. 268). Encore faut-il entendre ce « rien ». Le cercle qui n’aboutit à rien aboutit au rien : au nihilisme et à la « dévastation de la terre » (GA 7, p. 69). Dépassement de la métaphysique parle déjà d’un « mouvement circulaire de l’usure en vue de la consommation », qui est « le seul processus qui caractérise l’histoire d’un monde devenu non-monde » (GA 7, p. 94). Le cercle de Heidegger et la spirale de Juganville aboutissent ainsi au même lieu, la destruction. La différence tient au moteur : chez Juganville, c’est l’argent qui fait tourner la spirale. Et c’est ce qui permet au livre de Juganville de rendre compte plus précisément de ce que Heidegger désigne d’un seul nom. Parce qu’il distingue des types de production — Totalisante, Totalitaire, Totale — et, pour chacun d’eux, les quatre causes, il peut intégrer à la description ce que d’autres ont pensé de chaque cause : Marx pour la cause finale, l’argent et la marchandise ; Anders pour la cause motrice, la machinerie et le travailleur qui s’y adapte. Là où le cercle heideggérien reconduit toute la technique à un seul destin de l’être, la spirale de Juganville se laisse décomposer en ses causes, et chacune d’elles en ses phénomènes.
VII. Le Ge-stell et le Système
Le nom de Ge-stell, que Préau rend par « Arraisonnement », vient ensuite. Heidegger rapproche le mot de Gebirg, « le rassemblant » qui déploie les monts, et de Gemüt, ce qui rassemble nos humeurs : « cet appel pro-voquant qui rassemble l’homme (autour de la tâche) de commettre comme fonds ce qui se dévoile, nous l’appelons — l’Arraisonnement » (QT, p. 27). Il n’est « lui-même rien de technique », et la non-occultation qui s’y produit n’est « ni un acte humain ni encore moins un simple moyen inhérent à un pareil acte » (QT, p. 28). Le livre de Juganville, qui traduit Ge-stell par « Système », en reprend les deux négations : « L’exploitation n’est-elle pas toujours le fait de l’homme ? Ceci est une illusion qui repose sur la conception instrumentale de la Production Totalisante » (Êtres, p. 265) ; « Ni les hommes, ni les machines, ne sont la cause de la Production Totalisante » (Êtres, p. 266). Mais là où Heidegger renvoie à un destin du dévoilement, Juganville renvoie à la solidarité des causes : « La machinerie de la production dispose des sens d’être et n’est rien d’autre que le système des causes » (Êtres, p. 266).
Ni genre ni espèces
Un passage de la fin de la conférence éclaire un choix de méthode du livre de Juganville. Heidegger se demande en quel sens le Ge-stell est l’« essence » de la technique. Pas comme le genre commun à tout ce qui est technique, de même que l’arbre est le genre commun au chêne, au hêtre et au bouleau : sinon « la turbine à vapeur, la station émettrice de T. S. F., le cyclotron, seraient autant d’arraisonnements » (QT, p. 39). Le dévoilement pro-ducteur et le dévoilement pro-voquant ne sont pas non plus « des espèces qui, ordonnées entre elles, tomberaient sous le concept de dévoilement » ; mais « dans le dévoilement pro-ducteur, le dévoilement pro-voquant a son origine qui est liée au destin » (QT, p. 40). Plus haut, Heidegger avait dit des deux qu’ils « sont sans doute radicalement différents et demeurent pourtant apparentés dans leur être » (QT, p. 28).
Le livre de Juganville conserve la parenté, mais il la décrit autrement. La production est un mode de dévoilement qui « admet plusieurs types », et ces types se distinguent par deux critères : « ce qui est produit et la manière dont il est produit » (Êtres, p. 244). La Production Totalisante n’est donc pas l’envers destinal de la poièsis : c’est un type de production, descriptible par les mêmes quatre causes que la production ordinaire, mais transformées. Ce choix a une conséquence que la conférence de Heidegger ne permet pas : distinguer, à côté de la Production Totalisante, une Production Totalitaire et une Production Totale, qui ne se laissent pas réduire à la première.
VIII. Le danger
La conférence de 1953 en vient au danger. Tout dévoilement est un danger, parce que l’homme peut se méprendre sur ce qui se dévoile. Ainsi, là où toute chose apparaît dans la lumière de la connexion de cause à effet, « Dieu, vu à la lumière de la causalité, peut tomber au rang d’une cause, de la causa efficiens. Alors, et même à l’intérieur de la théologie, il devient le Dieu des philosophes » (QT, p. 35). Le livre de Juganville décrit le même mouvement comme l’aboutissement de l’ontologie de la production : si tout est causé, « qui produit ? Un étant par excellence : un Producteur divin qui n’est plus causé par rien d’autre que lui-même : cause de soi » (Êtres, p. 209). Le danger suprême, pour Heidegger, tient à ce que l’homme menacé d’être pris lui-même comme fonds « se rengorge et […] pose au seigneur de la terre », et croit ne rencontrer partout que lui-même, alors qu’il « ne rencontre plus nulle part son être » (QT, p. 36). « La technique n’est pas ce qui est dangereux. Il n’y a rien de démoniaque dans la technique, mais il y a le mystère de son essence » (QT, p. 37).
La conférence de Munich parle du danger en général. Celle de Brême en donnait des exemples, que la version publiée n’a pas repris et que le livre de Juganville, lui, reprend.
« Le Même »
La première version contenait une phrase qui a beaucoup été commentée : « L’agriculture est maintenant une industrie alimentaire motorisée, dans son essence la même chose que la fabrication de cadavres dans les chambres à gaz et les camps d’extermination, la même chose que le blocus et la réduction de pays à la famine, la même chose que la fabrication de bombes à hydrogène » (GA 79, p. 27). Dans La Question de la technique, la phrase s’arrête au premier membre : « L’agriculture est aujourd’hui une industrie d’alimentation motorisée » (QT, p. 21).
Le livre de Juganville connaît les deux états de la phrase. Au chapitre sur la Production Totalisante, il s’en tient à la version publiée : « L’agriculture est une industrie motorisée » (Êtres, p. 251). L’énumération complète revient plus loin, à la fin du dernier chapitre, une fois distingués les trois types de production et les trois types de mal : « Ainsi, sous l’empire de la totalité, le travail des champs n’est plus qu’industrie agro-alimentaire motorisée, le Même, quant à l’être, que la production de morts dans les camps d’extermination et la réduction de pays entiers par blocus à la famine, le Même que la production de bombes, le Même dans son essence qu’une centrale hydraulique, le Même qu’une scierie, etc. Les camps de destruction sont le Même quant à l’être que les vaisseaux spatiaux et les usines électroniques, les cerveaux désincarnés et les chimères, etc. » (Êtres, p. 311).
Trois traits distinguent cette reprise. Le premier est sa place. Le livre ne commence pas par l’identité, mais par une question : « Ne dit-on pas de ces camps qu’ils furent des “usines de cadavres” ? Mais pourquoi “usine” ? Quel sens donner à cette industrialisation de la mort ? […] Penser une ontologie de la production nous permettrait-il de penser le totalitarisme ? » (Êtres, p. 20). L’énumération de la page 311 vient au terme de trois cents pages qui ont séparé la Production Totalisante de la Production Totalitaire et de la Production Totale, le Mal Totalisant du Mal Totalitaire et du Mal Total. Le Même n’y efface pas des différences qui n’auraient pas été faites : il vient après elles.
Le deuxième trait est la glose qui suit immédiatement : « “Le Même” ne signifie pas que tous ces phénomènes se réduisent au même. Mais que la production totalise l’étant en totalité. On objectera que la singularité des événements est dissoute dans une structure générale. Mais il s’agit justement de penser la structure ontologique qui leur est commune. La production est leur essence homogène » (Êtres, p. 311). Heidegger avait pris une précaution comparable : « Le Même n’est jamais l’égal » ; il n’est pas « la coïncidence indifférenciée de l’identique », mais « le rapport de la différence » (GA 79, p. 52) ; et « … L’homme habite en poète… » oppose de même l’égal, qui « se reporte toujours sur l’indifférencié », au Même, qui est « l’appartenance mutuelle du différent » (GA 7, p. 196-197). La glose de Juganville ne reprend pas cette dialectique. Elle dit autre chose : la production est l’essence homogène de ces phénomènes, c’est-à-dire précisément ce qui les rend homogènes. Le Même n’est pas ici une catégorie de la pensée, mais le résultat de ce que la pensée décrit.
Le troisième trait est ce qui suit la glose : « L’ontologie est une éthique originelle négative qui affirme seulement, mais malgré tout, qu’il n’y a pas de bien sans différences ontologiques. Prendre en garde les sens d’être signifie les laisser être. L’ontologie met en question le Même par la pluralité des sens d’être et leurs irréductibilités les uns aux autres » (Êtres, p. 311-312). Chez Heidegger, le Même est le nom d’une pensée plus haute que l’égalité. Chez Juganville, le Même est ce que l’ontologie met en question. On notera enfin que la définition structurelle des camps, dans le livre de Juganville, retient elle aussi la famine : on y extermine « soit en les faisant mourir de faim, soit en industrialisant la mort » (Êtres, p. 285), et « une région entière peut être un camp si un blocus » empêche d’en sortir (Êtres, p. 284) — de sorte que la définition vaut pour le totalitarisme nazi comme pour le totalitarisme soviétique.
« Meurent-ils ? »
La troisième conférence de Brême, Le Danger, est restée inédite jusqu’en 1994. Heidegger y relève les « marques » d’une détresse que personne ne ressent : « Des centaines de milliers meurent en masse. Meurent-ils ? Ils périssent. Ils sont abattus. Meurent-ils ? Ils deviennent les pièces d’un fonds de fabrication de cadavres. Meurent-ils ? Ils sont liquidés sans bruit dans des camps d’extermination. Et même sans cela — des millions dépérissent aujourd’hui en Chine par la faim jusqu’à crever » (GA 79, p. 56). La réponse suit : mourir, c’est « porter la mort dans son essence » ; la mort est « l’abri de l’être » ; et partout règnent les « détresses massives de morts innombrables, horriblement non mourues » : « L’homme n’est pas encore le mortel » (GA 79, p. 56).
Le livre de Juganville reprend la question à deux reprises. D’abord à propos de la Production Totalitaire : « Que produit finalement la Production Totalitaire ? Une production de morts (parfois dans des usines de mort, parfois par la famine). […] Des millions de personnes meurent en masse. Meurent-ils ? Ce n’est plus la mort d’un homme mais la mort d’un matériau pour la production d’une nouvelle humanité. La mort même est déshumanisée » (Êtres, p. 289). Ensuite à propos du Mal Totalitaire : « Meurent-ils ? Ils ne périssent pas car le périr est le sens d’être de la mort des animaux. Meurent-ils ? […] la mort dans le Système est méconnaissable : elle n’est plus celle d’un existant mais n’est que la destruction anonyme d’un déchet qui n’aurait pas dû être. Pourtant, la Cause échoue à muter l’existence en produit. C’est pourquoi, malgré la déshumanisation, les exécutés meurent. La Production Totalitaire peut tuer un homme, mais elle ne peut pas le changer en autre chose » (Êtres, p. 306-307).
La question est la même ; la réponse est opposée. Pour Heidegger, les victimes ne meurent pas, parce que l’homme n’est pas encore le mortel : la mort au sens propre suppose un rapport à l’être qui fait défaut à l’époque entière. Pour Juganville, elles meurent, parce que l’existence est un sens d’être qu’aucune production ne peut muter. La dernière phrase reprend l’exergue que le livre emprunte à Robert Antelme : « Il peut tuer un homme, mais il ne peut pas le changer en autre chose » (Êtres, p. 7). Les deux pensées s’accordent sur un point : seul l’homme meurt, l’animal « périt » — « La Chose » le dit en toutes lettres : Das Tier verendet (GA 7, p. 180). Mais Juganville refuse d’appliquer ce verbe aux affamés que Heidegger voit « dépérir jusqu’à crever » : « C’est encore humainement que nous avons faim comme des loups ou que nous crevons comme des rats » (Êtres, p. 79). Même réduit à la faim la plus nue, l’existant ne change pas de sens d’être.
Au-delà du possible
Un autre texte du recueil de 1954, Dépassement de la métaphysique, formé de notes des années 1936-1946, éclaire ce que le livre de Juganville appelle la Production Totale. Heidegger y écrit que « l’homme est la plus importante des matières premières » et qu’« on peut s’attendre à ce que soient un jour construites des fabriques pour la production artificielle de matériel humain » (GA 7, p. 93). Juganville : « L’homme cherche à se produire totalement lui-même. On verra des fabriques pour la production artificielle de cette matière première : des usines de production de l’homme » (Êtres, p. 297). Et un peu plus loin dans le même texte : « La loi inapparente de la terre la garde dans la modération de l’éclosion et du déclin de toutes choses dans le cercle assigné du possible […]. Le bouleau ne dépasse jamais son possible. Le peuple des abeilles habite dans son possible. » Seule la volonté qui s’installe dans la technique « contraint la terre à sortir du cercle de son possible, vers ce qui n’est plus le possible et qui est donc l’impossible » (GA 7, p. 96). Juganville : « Autant de sens d’être, autant de genres de possibilités. Une pierre ne peut s’envoler, ni un homme s’enraciner. Chaque sens d’être se tient dans ses possibles. Chaque sens d’être se meut ontologiquement dans le cercle assigné de son possible : dans la dimension de son être. Mais la Production Totale engage les sens d’être à l’impossible » (Êtres, p. 307). Le cercle unique de la terre devient chez Juganville six cercles, un par sens d’être.
IX. Ce qui sauve
La Question de la technique ne s’achève pas sur le danger. Elle cite Hölderlin : « Mais, là où il y a danger, là aussi / Croît ce qui sauve » ; et « “sauver” est : reconduire dans l’essence » (QT, p. 38). L’essence de la technique est « ambiguë en un sens élevé » : l’Arraisonnement « pro-voque à entrer dans le mouvement furieux du commettre », mais il a lieu aussi dans « ce qui accorde » et qui maintient l’homme à « veiller sur l’essence de la vérité » (QT, p. 44-45). La conférence se tourne alors vers l’art, qui portait autrefois le nom de technè et qui, « apparenté à l’essence de la technique » et « foncièrement différent d’elle », pourrait être le domaine de « l’explication décisive avec elle » (QT, p. 47) ; elle se clôt sur une phrase célèbre : « l’interrogation est la piété de la pensée » (QT, p. 48).
Les conférences de Brême et de Fribourg précisent ce tournant. La technique « n’est pas un simple produit de la culture » (GA 79, p. 67). Elle ne sera « ni abattue, ni brisée », et l’homme ne saurait la surmonter, car « cela voudrait dire que l’homme est le maître de l’être » ; elle peut seulement être « surmontée » au sens où l’on surmonte une douleur (verwinden), à partir d’un autre destin que nul ne calcule d’avance (GA 79, p. 69). En 1957, Heidegger voit dans le Ge-Stell le « prélude » de l’Ereignis, qui rendrait possible, sans que l’homme puisse jamais la faire, une « reprise du monde technique hors de sa domination, pour le ramener au service » (GA 79, p. 125). Il juge que la réflexion qui se contente de promouvoir l’usage pacifique de l’énergie atomique « s’arrête à mi-chemin » (GA 79, p. 128). Et il conclut : « nous ne pouvons ni rejeter le monde technique d’aujourd’hui comme une œuvre du diable, ni l’anéantir, à moins qu’il ne s’en charge lui-même » (GA 79, p. 129).
Le livre de Juganville partage plusieurs de ces constats. Il écarte, comme Heidegger l’usage pacifique, l’espoir de « mobiliser » les appareils techniques « pour mettre fin à la misère et au travail » (Êtres, p. 246). Et il fait de l’incise de Heidegger une thèse : « On ne peut pas détruire le Système. Mais le Système s’autodétruit » (Êtres, p. 272). Là où Heidegger envisage, comme une éventualité, que le monde technique s’anéantisse lui-même, Juganville y voit la contradiction du Système : « La machinerie du capital a pour finalité la production infinie d’argent à partir d’une matière première finie » (Êtres, p. 272). L’effroyable n’est pas devant nous — Heidegger disait, dès la première conférence de Brême, qu’il « est déjà arrivé » et que la bombe atomique n’en est que le dernier rejet (GA 79, p. 4) — : « nous n’allons pas à la catastrophe puisque les derniers grands événements historiques sont des catastrophes aux millions de morts déjà survenues » (Êtres, p. 273). Et le danger éclaire : l’explicitation des sens d’être « n’arrive que maintenant parce qu’ils sont désormais menacés de confusion et même de destruction en totalité » (Êtres, p. 227). C’est la proposition du livre de Juganville la plus proche de la parole de Hölderlin.
Mais le livre ne dit nulle part que ce qui sauve croît avec le danger. Il demande au contraire : « Où est l’indemne, où est le sauf ? » (Êtres, p. 271). L’art n’y est pas non plus un domaine de salut : l’œuvre se distingue des autres choses par son « inutilité », elle est faite pour la contemplation (Êtres, p. 169), mais elle reste une chose parmi les choses. Et lorsque le livre envisage l’attitude, proche de la sérénité heideggérienne, qui consisterait à faire usage des choses techniques tout en les laissant à elles-mêmes, il objecte : « Mais comment accéder à l’hôpital sans passer par le pont ? Comment n’être pas accaparé sur une chaîne de production ? Qu’est-ce que conserver une distance à l’égard de l’électricité ? » (Êtres, p. 246).
Reste le laisser-être, où les deux pensées se rejoignent le plus nettement. Bâtir habiter penser précise ce que veut dire sauver : « laisser une chose libre dans son essence propre » ; sauver la terre « est plus que l’exploiter », et ne la soumet pas, « d’où il n’y a qu’un pas jusqu’à l’exploitation sans limites » (GA 7, p. 152). Le livre de Juganville : « Prendre en garde les sens d’être signifie les laisser être » (Êtres, p. 312). La différence tient à ce qui est laissé être : la terre, le ciel, les divins et les mortels, chez Heidegger ; six sens d’être irréductibles, chez Juganville. Elle tient aussi à ce qu’on en attend : chez Heidegger, un tournant qui ne dépend pas de nous ; chez Juganville, une « éthique originelle négative » qui n’annonce aucun salut.
Conclusion. De la technique à la production
Le livre de Juganville reprend de La Question de la technique son chemin, ses scènes et plusieurs de ses phrases : le moyen reconduit à la cause, la chose qui commence avec sa fin, le bassin houiller, le Rhin muré dans la centrale, le garde forestier. Il les reprend le plus souvent dans la lettre même de la traduction de Préau, dont il remplace seulement quelques mots — « exploité » pour « commis », « usine » pour « fabrique », « stock » pour « fonds », « argent » pour « frais » —, et ces mots suffisent à faire entrer dans le texte de Heidegger ce que celui-ci n’y mettait pas. L’accord est presque complet sur ce que Heidegger a surtout pensé : la cause matérielle, le devenir-stock de tout étant. Le livre de Juganville emprunte aux conférences de Brême ce que Munich a laissé de côté — la machinerie, l’inhumain, le Même, la question « Meurent-ils ? » — et il complète ce que Heidegger a peu pensé : la cause motrice, où l’homme n’est plus une pièce du fonds mais un rouage, et la cause finale, l’argent, que Heidegger n’a nommée qu’une fois. Il déplace aussi presque chaque reprise. L’essence de la technique devient la production, dont la technique n’est qu’une cause. La physis cesse d’être une poièsis. Le Ge-stell devient un Système de quatre causes. Le cercle qui n’aboutissait à rien devient une spirale mue par l’argent. Le Même devient ce que l’ontologie met en question. Et les victimes, que Heidegger disait ne pas mourir, meurent.
Plusieurs questions demeurent ouvertes. Dire que l’essence de la technique n’est rien de technique, n’est-ce pas aussi une manière de ne pas penser les machines, et avec elles le capital ? Peut-on, comme le fait le livre de Juganville, garder les quatre causes pour décrire la production sans retomber dans l’ontologie de la production qu’il dénonce, et à quelle condition leur domaine reste-t-il borné aux choses et aux aliments ? En faisant de la production « l’essence homogène » des usines, des camps et des laboratoires, échappe-t-on au nivellement que l’on décrit, ou faut-il précisément la pluralité des sens d’être pour que ce Même ne soit pas un égal ? Si les exécutés meurent, la mort doit-elle encore être pensée comme un rapport à l’être, ou suffit-il qu’elle soit la fin d’un existant pour que le Système échoue à la produire ? Et une éthique négative, qui n’attend aucun « ce qui sauve », suffit-elle à orienter une conduite dans un monde où même le moulin qui tourne encore est déjà pris dans la machinerie ?
Une dernière question, enfin, porte sur Heidegger lui-même. Il a toujours distingué le Dasein du reste de l’étant ; mais ce reste, ne l’a-t-il pas toujours pensé, comme Aristote, à partir de la production — la simple présence comme être du produit disponible, la physis comme « poièsis au sens le plus élevé » (QT, p. 16), la technique moderne comme une pro-duction devenue pro-vocation et étendue à la terre entière ? Et si l’art, la poésie et jusqu’à la fondation d’un État sont eux aussi pensés comme des modes de la poièsis, au point d’éclairer la forme que prit son engagement politique, qu’est-ce qui, chez lui, pourrait faire sortir de la production — sinon une production plus originelle, que nul ne peut faire advenir ? Le livre de Juganville répond autrement : on ne sort pas de la production par une meilleure production, mais en la bornant à son domaine, les choses et les aliments, et en laissant être ce qui n’est pas produit.
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.
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→ Lire aussi : – Êtres* & Le Quadriparti ; La technique ou le capital ? Quelle cause domine le Système ? ; Production Totalitaire & génocide