Paru en 1993, Time, Labor, and Social Domination de Moishe Postone propose une relecture d’ensemble de la théorie critique du Marx de la maturité, des Grundrisse au Capital. Sa thèse tient en une distinction : il y a d’un côté une critique du capitalisme du point de vue du travail, qui fait du travail la source transhistorique de toute richesse et attend l’émancipation de sa pleine reconnaissance ; il y a de l’autre une critique du travail dans le capitalisme, qui voit dans le travail, tel qu’il fonctionne dans cette société, le fondement même d’une domination impersonnelle. Le marxisme traditionnel a choisi la première voie ; Postone soutient que Marx a suivi la seconde. Il en résulte une lecture où la domination ne se ramène plus, en son fond, à celle d’une classe sur une autre, où la planification d’État ne dépasse pas le capital, où le prolétariat n’est pas le sujet de l’émancipation mais un élément constitutif de ce qu’il faudrait abolir, et où la production industrielle elle-même est dite « intrinsèquement capitaliste ».
On reconnaît là plusieurs traits de la troisième partie du livre de Juganville, consacrée à la Production Totalisante : un Système qui s’autonomise, une exploitation qui ne se réduit pas à l’exploitation de l’homme par l’homme, une socialisation des moyens de production qui laisse intact le productivisme. L’ouvrage de Postone, souvent rapproché de la critique de la valeur allemande (Robert Kurz, Anselm Jappe), relève d’ailleurs de cette famille de pensée dont Juganville, dans nos entretiens, a reconnu la parenté avec son propre livre : un marxisme qui abandonne la lutte des classes comme principe d’explication au profit d’une pensée du Système. Mais la confrontation exige d’emblée une précaution, qu’il suffit de poser une fois pour toutes : l’analyse de Juganville est ontologique — elle porte sur la manière dont les étants, en leurs différents sens d’être, viennent à l’être —, tandis que celle de Postone est une théorie sociale et historique des formes de médiation propres au capitalisme. Les mêmes mots (travail, matière première, temps, exploitation, totalité) n’y ont pas le même statut, et c’est souvent en suivant ces glissements de registre que l’on mesure le mieux la proximité et l’écart des deux pensées.
Abréviations. TLSD = Moishe Postone, Time, Labor, and Social Domination. A Reinterpretation of Marx’s Critical Theory, Cambridge University Press, 1993 (nous traduisons les citations ; la pagination est celle de l’édition originale). Êtres = Juganville, Introduction radicale à la philosophie, PUF. Les majuscules de Production Totalisante, Production Totalitaire, Production Totale et Système sont rétablies, y compris dans les citations du livre de Juganville.
I. Une domination sans visage
Le point de départ de Postone est une redéfinition de la domination. Chez Marx, écrit-il, la domination sociale dans le capitalisme « ne consiste pas, en son niveau le plus fondamental, dans la domination de gens par d’autres gens, mais dans la domination de gens par des structures sociales abstraites que les gens eux-mêmes constituent » (TLSD, p. 30). Cette domination « englobe et excède » la domination de classe ; c’est un pouvoir « sans véritable lieu personnel ou institutionnel concret » (TLSD, p. 386). D’où une formule frappante : le capital « pourrait concevablement exister sans capitalistes, mais il ne pourrait exister sans travail créateur de valeur » (TLSD, p. 357).
Le livre de Juganville arrive à une position voisine par un autre chemin. Il ne nie pas l’exploitation au sens ordinaire : « Le propriétaire des moyens de production (l’usine, les machines, les camions etc.) exploite une masse de travailleurs. » Mais il ajoute aussitôt : « les hommes – travailleurs, propriétaires et marchands – sont aussi exploités par le Système » (Êtres, p. 265). L’idée que l’exploitation serait toujours le fait de l’homme est une « illusion qui repose sur la conception instrumentale de la Production Totalisante » (Êtres, p. 265), c’est-à-dire sur l’idée que le Système serait un instrument entre les mains de quelques-uns. Et, comme chez Postone, les personnes sont interchangeables : « les plus gros exploiteurs ne sont pas indispensables au Système puisque mille autres les remplacent aussitôt » (Êtres, p. 272). La formule « L’argent a remplacé les hommes. Les hommes ne sont plus que des rouages de la production d’argent dans cet engrenage automate » (Êtres, p. 264) pourrait servir d’épigraphe au livre de Postone.
Les conséquences politiques sont semblables. Postone soutient que la propriété privée et le marché ne sont pas le cœur du capitalisme : la loi de la valeur peut être médiatisée administrativement, et le terme de « capitalisme d’État » se justifie pour une société où les rapports de distribution bourgeois ont été remplacés par une administration bureaucratique « qui reste soumise aux contraintes enracinées dans le capital » (TLSD, p. 393). Le « socialisme réellement existant » et le capitalisme interventionniste apparaissent alors comme « deux variantes assez différentes d’une phase commune du développement global du capital » (TLSD, p. 391-392). Le livre de Juganville écrit de son côté que « la socialisation des moyens de production (les centrales nucléaires autogérées, les banques nationalisées, la mise en commun des énergies fossiles, etc.) laisse croître le productivisme de la Production Totalisante » ; il conclut : « Il ne s’agit pas de dissoudre les rapports de production mais de comprendre que la Production Totalisante exploite tous les hommes » (Êtres, p. 272). Au sujet de l’URSS, Juganville a confirmé dans nos entretiens qu’il y voit un capitalisme d’État. L’expression soulève pourtant une difficulté : si le capital se définit par le circuit A-M-A’ — « Appelons la production d’argent comme finalité : le capital » (Êtres, p. 263) —, comment parler encore de capitalisme là où le marché a été aboli ? Postone adresse la même objection à Friedrich Pollock, qui qualifiait de capitaliste une société sans marché ni propriété privée, alors que ces deux traits étaient, pour le marxisme traditionnel, les caractères essentiels du capitalisme : qu’est-ce qui, en leur absence, reste capitaliste (TLSD, p. 99) ? La réponse de Juganville est de faire du Plan l’équivalent du marché : le Plan tient la place que le marché occupe dans le circuit du capital, et il fut en URSS un outil d’accumulation primitive et forcée. Postone fournit à cette équivalence son fondement théorique. Le marché, nécessaire à la genèse historique de la forme marchande, « n’a pas besoin de rester essentiel à cette forme » ; un autre mode de coordination, « administratif par exemple », pourrait remplir une fonction semblable, si bien qu’une fois établie, « la loi de la valeur pourrait aussi être médiatisée politiquement » ; abolir le marché et dépasser la valeur « ne sont pas identiques » (TLSD, p. 291). L’extension de la régulation bureaucratique aux domaines autrefois réglés par le marché n’est alors qu’« un changement dans la forme sous laquelle la loi de la valeur s’impose historiquement » (TLSD, p. 333, n. 73). D’où la lecture que Postone propose du « socialisme réellement existant » : une forme « alternative (et ratée) d’accumulation du capital » (TLSD, p. 7). Dans les pays de la périphérie du marché mondial, l’État a servi à « créer un capital total national », et la suspension de la libre circulation des marchandises, de l’argent et du capital fut l’un des seuls moyens par lesquels une « révolution du capital » pouvait y réussir (TLSD, p. 40). La chose avait d’ailleurs été nommée dès les années 1920 : l’économiste soviétique Evgueni Preobrajensky parlait d’une « accumulation socialiste primitive » (La Nouvelle Économique, 1926). Et lorsque le livre de Juganville décrit le totalitarisme, il précise : « Il ne s’agit pas d’une opposition entre socialisme et capitalisme, ni entre capitalisme d’État et libre entreprise ou sociétés de classes et sociétés sans classes » (Êtres, p. 285).
Il faut pourtant marquer le changement de registre. « Exploitation », chez Postone, désigne l’extraction de survaleur, qu’il intègre à une analyse plus profonde de la valeur ; chez Juganville, le mot reçoit d’abord un sens ontologique : exploiter, c’est dévoiler un étant comme matériau disponible pour la production, et c’est en ce sens que le garde forestier est « exploité par l’industrie du bois » (Êtres, p. 264) au même titre que l’arbre est réduit à « bois pour meubles ou cellulose pour la publicité ». Les deux livres convergent sur la dépersonnalisation de la domination ; ils ne la fondent pas sur la même chose.
II. Le sujet automate et la cause de soi
Pour décrire le capital, Postone reprend avec insistance les formules hégéliennes de Marx : la valeur devient un « sujet automate » (TLSD, p. 75), une « substance en mouvement » qui est sujet. Ce processus « engendre de vastes cycles de production et de consommation, de création et de destruction » ; le capital n’a pas de forme finale mais apparaît, « aux différentes étapes de son parcours en spirale », sous forme d’argent et de marchandises (TLSD, p. 269). Il est « aveugle, processuel et quasi organique », orienté par « le but de la production pour la production » (TLSD, p. 270). Dans la grande industrie, Postone relève que Marx décrit le système des machines comme « un vaste automate mû par un premier moteur qui agit de lui-même » (TLSD, p. 338) et l’usine comme un automate-sujet dont les ouvriers sont les organes conscients — autrement dit dans les mêmes termes que le capital, dont l’usine devient l’expression physique (TLSD, p. 345-346).
Le livre de Juganville emploie un vocabulaire étonnamment proche : « Le processus de la production lui-même devient désormais la finalité de la production. Une production pour la production : la production s’autoproduit. Le Système est la cause première, qui se cause elle-même, le premier moteur. Les causes s’enchaînent en une causalité devenue spiralaire qui ravage davantage le monde à chaque tour » (Êtres, p. 268). Et : « La machinerie du capital est le nom du Système de la Production Totalisante » (Êtres, p. 268). La spirale, l’automate, le premier moteur, la production pour la production : les images se répondent.
La rencontre est plus profonde encore lorsqu’on passe à la métaphysique. Postone conclut son analyse de la valeur par cette phrase : « Le capitalisme, tel que Marx l’analyse, est une forme de vie sociale dotée d’attributs métaphysiques — ceux du Sujet absolu » (TLSD, p. 156) ; il évoque en note l’hypothèse d’Alfred Sohn-Rethel liant la naissance de la philosophie grecque au développement de la monnaie et de la forme marchande (TLSD, p. 156, n. 90). Le livre de Juganville fait voir, lui, comment la métaphysique généralise les concepts de la production à l’étant en totalité : « Tout est causé, tout est productible dans le mouvement de la production. Mais qui produit ? Un étant par excellence : un Producteur divin qui n’est plus causé par rien d’autre que lui-même : cause de soi » (Êtres, p. 209). Et il ajoute : « la métaphysique est une ontologie de marchand » (Êtres, p. 210), parce que c’est le marchand qui voit dans la nature entière un stock à écouler.
Les deux trajets se croisent sans se confondre. Chez Postone, ce sont les formes sociales du capitalisme qui réalisent effectivement ce que la métaphysique pensait — le Geist hégélien est la forme mystifiée du capital. Chez Juganville, la métaphysique est d’abord une extension abusive des catégories de la production ordinaire à tous les étants, quels que soient leurs sens d’être ; puis la Production Totalisante accomplit réellement cette extension, de sorte que le Système devient, à la lettre, ce que la métaphysique attribuait à Dieu : une cause de soi. Dans les deux cas, ce qui fut d’abord pensé devient réel. Mais chez Postone la causalité va de la forme sociale vers la pensée, tandis que chez Juganville elle va d’une expérience ontologique — produire des choses et des aliments — vers une généralisation qui « incube » (Êtres, p. 209) un monde.
III. Le temps abstrait et les temporalisations
Le titre de Postone place le temps en premier, et ce n’est pas un hasard. La grandeur de la valeur se mesure par le temps de travail socialement nécessaire, et ce temps n’est pas un simple instrument de mesure : il est une norme abstraite qui s’impose aux producteurs. Postone distingue ainsi le temps « concret », fonction des événements — les heures variables des sociétés agraires, les temps du sacré — du temps « abstrait », qui est une « variable indépendante » divisée en unités constantes et sans qualité, dans laquelle les événements se produisent (TLSD, p. 201-202). Il en suit la naissance historique dans les cloches de travail des villes drapières du XIVe siècle, à la suite de Jacques Le Goff (TLSD, p. 209).
Le livre de Juganville décrit le travail dans la Production Totalisante en des termes qui recoupent exactement cette analyse : le travailleur « a fini son travail non pas quand le produit est terminé mais quand son temps de travail a été suffisamment productif ou a duré suffisamment longtemps. Le travail n’est que du temps d’énergie humaine indifférenciée » (Êtres, p. 253-254). Le temps ne mesure plus l’accomplissement d’un produit ; c’est le produit qui devient une fonction du temps. Postone écrit de son côté que, dans la grande industrie, le travail devient « à peine plus que la simple dépense d’énergie » (TLSD, p. 345), et que sa forme concrète « commence à ressembler » aux déterminations de sa forme sociale fétichisée, le travail abstrait — dépense de muscles, de nerfs (TLSD, p. 347).
Ce dernier point permet de lever une difficulté. Postone critique ceux qui lisent le « travail abstrait » de Marx comme une catégorie physiologique, une dépense d’énergie valable en tout temps : ce serait prendre pour une essence ontologique ce qui est une forme sociale (TLSD, p. 144-146). Or l’« énergie humaine indifférenciée » du livre de Juganville n’est pas une substance transhistorique de la valeur : elle décrit ce que le travailleur est devenu dans la Production Totalisante, par opposition au producteur de la production ordinaire. Juganville et Postone s’accordent ici pour dire que l’indifférenciation est un résultat historique, non une vérité de toujours.
Mais le livre de Juganville comporte aussi une pensée ontologique du temps, et c’est là que les registres divergent. « Autant de sens d’être, autant de temporalisations » (Êtres, p. 92) : les choses, les aliments, les vivants, les hommes ne sont pas dans le temps de la même manière, et le temps chronométrique est une abstraction obtenue par démondanéisation — « la spatialité – comme du reste la temporalité – est une abstraction du monde ordinaire » (Êtres, p. 48). Le temps « concret » de Postone est encore un temps social, réglé par les événements d’une communauté ; les temporalisations de Juganville sont des modes d’être. Et l’abstraction dont parle Juganville est d’abord celle du regard théorique, alors que celle de Postone est une abstraction réelle, opérée par une forme de vie. On peut cependant se demander si la Production Totalisante n’est pas précisément ce qui fait passer la démondanéisation du plan de la théorie à celui de la vie : un monde où le temps abstrait gouverne le travail des hommes et la croissance des tomates.
Reste le temps historique. Pour Postone, le capitalisme engendre une dynamique historique orientée qui lui est propre : le temps de travail socialement nécessaire est sans cesse redéterminé par la hausse de la productivité, si bien que la société court pour rester sur place, « poussée en avant dans le temps comme un perpétuel présent » (TLSD, p. 299). Toute théorie d’une logique de l’histoire comme telle projette sur le passé une dynamique qui n’existe qu’avec le capital, et « le capitalisme marque une rupture qualitative avec toutes les autres formes historiques de vie sociale » (TLSD, p. 271). Le livre de Juganville affirme de même une rupture unique : le feu, l’agriculture, la domestication sont des révolutions civilisationnelles, « pas une révolution ontologique » ; « La production pour la production constitue la seule révolution de l’histoire de l’humanité, de l’histoire du monde. Le Système est le seul véritable révolutionnaire » (Êtres, p. 292). La convergence est réelle, mais ce qu’on appelle « rupture » n’est pas pensé au même niveau : chez Postone, une forme de médiation sociale sans précédent ; chez Juganville, une mutation dans « la manière dont les étants viennent à l’être » (Êtres, p. 292).
IV. Le travail : objet de la critique, non son point de vue
La thèse centrale de Postone est que le travail, dans le capitalisme, est l’objet de la critique et non son point de vue. Le « travail » au sens d’une activité qui constitue la société et la richesse en général est une projection rétrospective : ce qui semble ontologique « est en réalité historiquement spécifique au capitalisme » (TLSD, p. 167). Dans les sociétés traditionnelles, l’activité productive est prise dans des rapports sociaux qui lui donnent sens ; c’est seulement dans le capitalisme que le travail devient une médiation sociale autonome.
Le livre de Juganville ne parle pas d’abord de travail mais de production, et c’est significatif. La production ordinaire se dévoile selon quatre causes — une matière, une forme, une finalité, une force motrice — et son agent est le producteur. Le travailleur n’apparaît qu’avec la machine : « puisque ce n’est plus le producteur qui produit, il faut l’appeler autrement : un travailleur. Le travailleur est le producteur dépossédé de la production : il est aliéné » (Êtres, p. 253). Et encore : « Le producteur produisait des produits. Le travailleur travaille sur les machines qui produisent des marchandises » (Êtres, p. 253). Le livre de Juganville ne critique donc pas le capitalisme au nom du travail : il critique ce que devient la production quand le producteur devient travailleur. Sur ce point, il échappe à la cible principale de Postone, l’ontologie du travail du marxisme traditionnel ; son ontologie est celle de la production ordinaire, non celle du travail.
Une remarque de Postone éclaire une page du livre de Juganville. Dans le capitalisme, écrit-il, deux nécessités se confondent : la nécessité de toujours produire pour vivre et la nécessité, propre à ce régime, de vendre son travail pour acquérir ses moyens de consommation ; leur confusion donne l’apparence d’une nécessité transhistorique — « il faut travailler pour survivre » (TLSD, p. 161). Le livre de Juganville, décrivant le cycle de la production et de la consommation ordinaires (« produire du pain permet de gagner son pain qui à son tour permet de manger du pain »), refuse déjà de réduire ce cycle à la survie : « Les aliments (et les choses) ne sont jamais seulement le strict nécessaire » (Êtres, p. 175). Ni l’un ni l’autre ne pense le rapport aux aliments à partir de « moyens de subsistance ».
Sur l’instrumentalité, les deux livres paraissent d’abord se contredire. Postone écrit : « Le travail social comme tel n’est pas une action instrumentale ; le travail dans le capitalisme, en revanche, l’est » (TLSD, p. 180). Le livre de Juganville soutient au contraire que les catégories de moyen et de fin « proviennent de la production ordinaire : elles rendent raison de l’usage d’un outil » et qu’elles « perdent leur légitimité » dans la Production Totalisante (Êtres, p. 246-247). Mais le mot n’a pas le même sens. Chez Postone, l’instrumentalité est celle que décrivait Horkheimer : un monde de moyens sans fins substantielles, où la production devient « un moyen en vue d’un moyen » (TLSD, p. 181). Chez Juganville, le rapport de moyen à fin est une structure de la production ordinaire, où l’outil sert une fin déterminée — la table, le pain. Or c’est précisément cette structure qui se défait quand la production cesse « d’être qualitativement différenciée pour devenir quantitativement infinie : de l’argent à produire » (Êtres, p. 263). Ce que Postone nomme instrumentalisation, le livre de Juganville le décrit comme la perte de légitimité des catégories de moyen et de fin. L’opposition est de vocabulaire ; le diagnostic est le même.
Le détournement de l’abeille et de l’architecte en offre une autre illustration. Marx distinguait le pire architecte de la meilleure abeille par le fait que le premier construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la cire. Postone remarque que cette définition du procès de travail n’est pas transhistorique : la suite du Capital montre comment, dans le capitalisme, « précisément les aspects d’abord présupposés comme proprement “humains” — par exemple la finalité — deviennent des attributs du capital » (TLSD, p. 279). Le livre de Juganville retourne le critère : ce qui distingue l’architecte de l’abeille, « ce n’est pas qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche mais que personne ne confond un insecte et un homme » ; puis il ajoute entre parenthèses : « (en revanche, le travailleur est bien dépossédé de sa tête en tant que prolongement de la machine) » (Êtres, p. 232). La parenthèse rejoint exactement Postone : la tête passe du côté de la machine. Mais la phrase principale va plus loin que lui : la différence de l’homme et de l’animal ne repose sur aucun critère, fût-il historique ; elle est donnée avec les sens d’être eux-mêmes.
V. Machines, matière première et cause motrice
Postone reprend de Marx la gradation de la coopération, de la manufacture et de la grande industrie. Dans la manufacture, les ouvriers se servent encore de leurs outils ; dans la fabrique, « la machine se sert de lui » (TLSD, p. 345, citant Le Capital). Le livre de Juganville fait de cette différence un critère : « L’outil le plus compliqué reste au service de la main qu’il ne peut ni guider ni remplacer. La machine la plus primitive guide le travail et peut même le remplacer » (Êtres, p. 166 ; cf. p. 253). Pour Postone, cette inversion n’a rien de technique : la forme de la production industrielle est « l’expression matérialisée d’une forme abstraite de domination sociale » (TLSD, p. 348), et Marx reprochait déjà aux « apologistes » de l’économie de confondre l’application capitaliste des machines avec les machines elles-mêmes (TLSD, p. 341). Le livre de Juganville refuse lui aussi l’« ambivalence » des choses techniques : « Que tout dépende de la finalité des moyens est une illusion » (Êtres, p. 246).
Une formule de Postone semble pourtant heurter de front le livre de Juganville. Du point de vue de la valorisation, le travail n’est plus l’agent actif du procès de production mais sa « matière première » : il est « l’objet de la production », et cette inversion est « réelle, et non métaphorique » (TLSD, p. 325, 335). Or le livre de Juganville écrit que le Système « exploite l’homme, non pas en tant que matière première pour produire une chose ou un aliment (quoique cela puisse arriver), mais en tant que cause motrice » (Êtres, p. 265). La contradiction n’est qu’apparente. La « matière première » de Postone est celle de la valorisation : ce que le capital absorbe, c’est du temps de travail. La cause matérielle de Juganville est ontologique : ce dont un produit est fait. Dans la Production Totalisante, l’homme reste cause motrice — rouage auprès des machines ; il ne devient cause matérielle que dans la Production Totalitaire, où les hommes sont traités comme un matériau. La distinction des registres permet ici de garder ce que Postone dit du temps extorqué sans effacer ce que Juganville distingue entre la fabrique et le camp.
Il en va de même pour les machines. Pour Postone, elles produisent une immense richesse matérielle mais ne créent aucune valeur : elles ne transmettent que celle qui a servi à les produire (TLSD, p. 343). Le livre de Juganville écrit que « ni les animaux ni les machines ne travaillent » (Êtres, p. 186). La proximité est réelle, mais là encore les fondements diffèrent : chez Postone, une thèse sur la valeur comme forme sociale ; chez Juganville, une thèse ontologique — le travail relève de l’existence, et même lorsque la machine remplace le travailleur dans la cause motrice, ils restent ontologiquement différents.
VI. Marchandise, argent et valeur
Le livre de Juganville décrit la marchandise comme « une quantité d’argent » et l’argent comme ce qui « uniformise les différences ontologiques en une indifférenciation des sens d’être » (Êtres, p. 261). Postone, citant Marx, parle de l’argent comme du grand niveleur et de la circulation comme d’une « grande cornue sociale » où tout entre pour en ressortir sous forme d’argent (TLSD, p. 266-267). Il décrit aussi, à propos de la nature, une transformation accélérée des matières premières qualitativement particulières en « matière », en « supports qualitativement homogènes de temps objectivé » (TLSD, p. 312). Juganville et Postone décrivent la même homogénéisation, mais l’un la pense comme une indifférenciation des sens d’être, l’autre comme une réduction au temps de travail.
Les deux livres reprennent aussi la distinction marxienne des circuits Marchandise-Argent-Marchandise et Argent-Marchandise-Argent augmenté. Dans la production ordinaire, écrit Juganville, il y a bien des marchandises, mais leur production « est un moment de l’échange. Sortie du marché, la marchandise redevient chose à utiliser ou aliment à consommer » ; dans la Production Totalisante, au contraire, « on n’y échange pas des marchandises mais des quantités d’argent, pour produire davantage d’argent », et « Appelons la production d’argent comme finalité : le capital » (Êtres, p. 262-263). Postone s’accorde avec ce caractère secondaire de l’échange dans les sociétés précapitalistes : il cite Marx rappelant que, dans les communautés anciennes, l’échange privé n’apparaît que comme une exception « superficielle et secondaire » (TLSD, p. 131-132).
Une phrase du livre de Juganville crée cependant une friction. Après avoir affirmé que, « quels que soient les rapports de production », la production s’accomplit selon les quatre causes, il ajoute : « Le temps passé à la production sert à déterminer le prix d’une chose ou d’un aliment sur un marché ou, du moins, à leur échange » (Êtres, p. 214). Lue avec Postone, cette phrase semble étendre à toutes les époques la détermination de la valeur par le temps de travail — ce que Marx reprochait précisément à Adam Smith, qui transférait « la validité réelle de cette détermination de la valeur aux temps pré-adamiques » (TLSD, p. 131). Mais une autre lecture est possible, et Postone en fournit lui-même l’outil : il distingue une « économie du temps », simple mesure descriptive que toute société peut pratiquer, et la domination du temps propre à la valeur, où le temps devient une norme objective (TLSD, p. 378-379). La remarque de Juganville peut relever de la première : l’artisan qui tient compte des heures passées pour fixer son prix ne vit pas sous la loi de la valeur. Le « du moins » de la phrase va dans ce sens.
VII. L’illimitation et la destruction
Les deux livres font de la croissance sans fin le trait décisif de leur objet. Pour Postone, la valeur engendre une croissance « accélérée, sans limites, emballée », indissociable d’une destruction croissante de l’environnement (TLSD, p. 311). La transformation de la matière en unités de temps objectivé est un processus « à sens unique, plutôt que cyclique » ; la production capitaliste est comme une agriculture sur brûlis à un niveau « supérieur », qui consume les sources de la richesse matérielle puis passe ailleurs, minant « la terre et le travailleur » (TLSD, p. 382-383). Et il conclut : « Le rêve qu’implique la forme capital est celui d’une illimitation totale, un fantasme de liberté comme libération complète de la matière, de la nature. Ce “rêve du capital” devient le cauchemar de ce dont il s’efforce de se libérer — la planète et ses habitants » (TLSD, p. 383).
Le livre de Juganville oppose de même le cycle de la production et de la consommation ordinaires à la Production Totalisante, qui « cherche à produire la Terre sans qu’il y ait plus rien d’improductible » (Êtres, p. 252), dont les produits sont des ersatz « produits pour être détruits et reproduits le plus rapidement » (Êtres, p. 270), et dont la contradiction est formulée ainsi : « La machinerie du capital a pour finalité la production infinie d’argent à partir d’une matière première finie. On ne peut pas détruire le Système. Mais le Système s’autodétruit. La logique totalisante détruit pour produire et produit pour détruire » (Êtres, p. 272). Le « rêve du capital » de Postone et cette contradiction entre l’infini de l’argent et le fini de la matière disent la même illimitation.
Mais c’est ici que les deux pensées se séparent le plus nettement quant à l’issue. Pour Postone, la contradiction fondamentale du capitalisme n’est pas celle d’une richesse infinie et d’une matière finie : c’est celle qui oppose la valeur, liée à la dépense de temps de travail immédiat, aux capacités productives générales que le capital a accumulées sous une forme aliénée. Cette contradiction n’entraîne aucun effondrement automatique (TLSD, p. 359) ; elle ouvre un écart « entre ce qui est et ce qui pourrait être » (TLSD, p. 360), qui fonde à la fois la possibilité d’une transformation et celle de la critique elle-même. Le point de vue de la critique est donc « temporel, plutôt que spatial » (TLSD, p. 361) : il ne réside dans aucun groupe social existant, mais dans une possibilité historiquement engendrée. Postone peut ainsi soutenir que ni l’affirmation des savoirs scientifiques et techniques existants ni leur « négation abstraite » ne conviennent (TLSD, p. 364), et que la possibilité d’une société libérée se trouve dans le potentiel du « travail mort » lui-même (TLSD, p. 357, n. 122). Le socialisme ne serait pas organisé « comme une métamachine » fondée sur le travail humain direct, et libérer les forces productives des contraintes de la valeur reviendrait à « libérer la vie humaine de la production » (TLSD, p. 372).
Le livre de Juganville ne fait pas ce pari. Il récuse l’idée qu’on pourra mobiliser les techniques « pour mettre fin à la misère et au travail » (Êtres, p. 246), et sa « mégamachine » (Êtres, p. 256) n’a pas de double potentiel. La formule de Postone sur la libération de la vie humaine à l’égard de la production rencontre pourtant l’une des intentions les plus constantes du livre de Juganville : laisser être ce qui n’est pas produit. Mais là où Postone attend cette libération d’un retournement des capacités accumulées par le capital, Juganville constate une autodestruction du Système, sans que celle-ci soit une libération.
VIII. Ontologie et spécificité historique
La divergence de fond tient à la place de l’ontologie. Postone ne cesse de dénoncer comme projection ce qui se présente comme transhistorique. Une dialectique transhistorique, écrit-il, « doit être fondée ontologiquement », dans l’Être comme tel (Engels) ou dans l’être social (Lukács) ; l’idée d’une réalité essentiellement dialectique ne peut alors être ni expliquée ni fondée, seulement « présupposée métaphysiquement » (TLSD, p. 140) ; il n’y a pas de « théorie sociale déterminée valable transhistoriquement » (TLSD, p. 259) ; la théorie de Marx suggère même que « la forme de la constitution sociale du sens » est historiquement spécifique et met en question « les théories transhistoriques et transculturelles de la constitution du sens » (TLSD, p. 398). Il critique enfin les approches phénoménologiques qui opposent au sujet désincarné de la modernité un homme « en réalité » toujours inséré dans des contextes déterminés, sans expliquer d’où leur vient cette vue supérieure (TLSD, p. 78).
Le livre de Juganville assume au contraire une ontologie transhistorique. Les sens d’être demeurent à travers les époques ; la production ordinaire se dévoile selon les quatre causes « pour tous, partout et toujours » (Êtres, p. 214), et il en était ainsi « depuis que le monde est monde, c’est-à-dire depuis qu’il y a des hommes » (Êtres, p. 10). Postone y verrait-il une de ces projections qu’il dénonce ? Trois éléments invitent à nuancer.
D’abord, Postone lui-même ne renonce pas à tout transhistorique. Il admet « certains principes très généraux et indéterminés (par exemple le travail social comme condition préalable de la reproduction sociale) » (TLSD, p. 259), et il rappelle qu’une forme de travail concret médiatisant les rapports des hommes et de la nature est, selon Marx, une nécessité de toute vie sociale (TLSD, p. 380). Il ne s’agit donc pas, chez lui, de nier toute constante, mais de refuser qu’une constante générale serve à expliquer une forme sociale déterminée.
Ensuite, le livre de Juganville n’ignore pas l’historicité : « L’historicité du monde s’étend jusqu’aux structures catégoriales du donné lui-même » (Êtres, p. 153). Ce qui demeure, ce ne sont pas des contenus — le mouton sacrifié à un dieu n’est pas celui qui, ailleurs, incarne l’âme d’un ancêtre (Êtres, p. 153) — mais la différence même des sens d’être, que l’histoire module sans l’abolir.
Enfin et surtout, les deux livres partagent une même structure critique : chacun dénonce une fausse universalisation. Postone montre que le marxisme traditionnel projette sur toute l’histoire une forme de travail propre au capitalisme ; le livre de Juganville montre que la métaphysique projette sur tous les étants les catégories d’une région de l’expérience, la production. Dans les deux cas, ce qui était particulier se donne pour universel — et dans les deux cas cette projection n’est pas une simple erreur de pensée, puisque le capitalisme chez l’un, la Production Totalisante chez l’autre, la rendent réelle. De même, la totalité n’est pour aucun des deux une catégorie à réaliser : Postone n’affirme ni ne nie son existence, il en fait la marque du capital, qu’il s’agirait d’abolir (TLSD, p. 388) ; le livre de Juganville réserve la totalisation au Système.
La différence demeure pourtant sur le point de vue de la critique. Postone distingue trois formes de critique socialement constituées dans le capitalisme : la première, enracinée dans les formes traditionnelles que le capitalisme détruit ; la deuxième, fondée sur l’écart entre les idéaux de la société moderne et sa réalité ; la troisième, la sienne, fondée sur l’écart entre les possibilités engendrées par le capitalisme et son effectivité (TLSD, p. 392). Le livre de Juganville n’entre dans aucune de ces cases. Il n’est pas nostalgique — « Il ne s’agit pas d’idéaliser le monde de l’artisanat qui avait lui aussi ses millions de morts et ses mondes détruits » (Êtres, p. 263-264) —, il ne mesure pas le monde à des idéaux, et il ne fonde pas sa critique sur les potentialités du Système. Son point de vue est le contraste entre la production ordinaire et la Production Totalisante, et, plus profondément, l’irréductibilité des sens d’être que le Système nivelle. Juganville le dit sans détour : notre époque est « maléfique parce que nous n’avons plus besoin d’être maléfiques pour faire le mal » ; le monde de la Production Totalisante « est structurellement maléfique » (Êtres, p. 304). C’est peut-être une quatrième forme de critique, que la typologie de Postone ne prévoit pas : une critique ontologique.
Questions ouvertes
La confrontation fait apparaître une parenté plus forte qu’on ne l’attendrait entre une ontologie phénoménologique et une relecture de Marx : une domination impersonnelle qui déborde les classes, un Système automate qui se cause lui-même, un temps de travail devenu indifférencié, une illimitation qui détruit la terre et les hommes, une rupture unique dans l’histoire. Elle laisse aussi plusieurs questions ouvertes.
- La production ordinaire selon les quatre causes est-elle l’un de ces « principes très généraux et indéterminés » que Postone admet, ou une théorie transhistorique déterminée qu’il récuse ? Et si l’historicité s’étend jusqu’aux structures catégoriales du donné, où passe exactement la ligne entre ce qui varie et ce qui demeure ?
- Si le Système s’autodétruit sans que cette destruction soit une libération, d’où peut venir une issue ? Faut-il, comme Postone, chercher dans ce que la Production Totalisante a accumulé — savoirs, techniques — un potentiel qui excède sa forme présente, ou le livre de Juganville exclut-il tout reste de ce genre ?
- Le temps passé à la production qui sert à déterminer un prix dans la production ordinaire relève-t-il d’une simple économie du temps, ou annonce-t-il déjà la domination du temps abstrait ? Et à quel moment l’une bascule-t-elle dans l’autre ?
- Une critique fondée sur l’irréductibilité des sens d’être peut-elle se passer d’une théorie de la manière dont le Système se reproduit à travers les actions de ceux qu’il domine — ce que Postone appelle la dialectique de la structure et de l’action —, ou les deux approches gagneraient-elles à se compléter ?
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