ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

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ÊTRES & FRESSOZ

Historien des sciences, des techniques et de l’environnement, directeur de recherche au CNRS et enseignant à l’EHESS, Jean-Baptiste Fressoz a construit en une quinzaine d’années une œuvre d’une remarquable cohérence. Elle tient en une conviction : les sociétés industrielles n’ont pas détruit leurs environnements par ignorance, et l’histoire de cette destruction n’est ni celle d’un éveil progressif de la conscience écologique, ni celle d’une succession ordonnée de techniques. De L’Apocalypse joyeuse (2012) à Sans transition (2024), en passant par L’Événement Anthropocène (2013, avec Christophe Bonneuil) et Les Révoltes du ciel (2020, avec Fabien Locher), Fressoz démonte les récits rassurants de la modernité.

Le livre de Juganville croise cette œuvre en plusieurs points, parce qu’il situe lui aussi à la révolution industrielle une rupture sans précédent et qu’il décrit la mobilisation de tous les étants par un Système qui ne connaît plus de limites. Mais il le fait sur un autre plan : l’analyse de Fressoz est historique, elle porte sur des dispositifs, des acteurs, des controverses et des quantités ; celle de Juganville est ontologique, elle porte sur la différenciation des sens d’être et sur le système des quatre causes de la production. Les mêmes mots (« énergie », « stock », « système », « exploitation ») n’ont donc pas toujours le même sens chez l’un et chez l’autre. Cet aperçu, écrit à partir de recherches et non d’une lecture complète des ouvrages, se contente d’indiquer les principaux points de rencontre. La confrontation détaillée avec L’Événement Anthropocène fait l’objet d’un article séparé, « – Êtres* & L’Événement Anthropocène ».

Les références au livre de Juganville, Introduction radicale à la philosophie. Mots, êtres et choses (PUF, 2024), sont données sous l’abréviation « Êtres, p. ».

I. La désinhibition et le mal sans méchants

L’Apocalypse joyeuse. Une histoire du risque technologique s’attaque à la thèse, défendue par Ulrich Beck et Anthony Giddens, d’une modernité qui ne serait devenue « réflexive » qu’à la fin du XXe siècle. En étudiant l’inoculation et la vaccine, l’industrie chimique, le gaz d’éclairage ou les machines à vapeur entre la fin du XVIIIe et le milieu du XIXe siècle, Fressoz montre que les contemporains savaient parfaitement les dangers des innovations, et qu’ils en débattaient. Le problème historique n’est donc pas celui d’une prise de conscience, mais celui de la « désinhibition » : comment est-on passé à l’acte malgré ce savoir ? La réponse tient dans une série de « petites désinhibitions modernes » : des normes de sécurité qui légitiment le fait accompli plutôt qu’elles n’empêchent le danger, des procédures d’expertise, des discours rassurants, une régulation par l’indemnisation qui transforme la pollution en affaire de compensation financière, ou encore un hygiénisme qui impute à la misère les maladies que les riverains imputaient aux fumées.

Le livre de Juganville rejoint ce refus du récit d’éveil, mais il pense autrement la place du savoir. Si la connaissance des dangers ne protège de rien, c’est que le mal de la Production Totalisante ne dépend d’aucune intention : « Notre époque est maléfique parce que nous n’avons plus besoin d’être maléfiques pour faire le mal. Nous sommes maléfiques avant toute action maléfique ; notre comportement est d’emblée maléfique » (Êtres, p. 304). Fressoz cherche les dispositifs par lesquels, à chaque fois, on surmonte une inhibition ; Juganville décrit une structure qui n’a plus besoin qu’on la surmonte, puisque nous en sommes déjà les rouages. Les deux analyses ne s’excluent pas : les « petites désinhibitions » pourraient être l’histoire par laquelle le Système s’est installé, et le Système le résultat qui rend désormais ces désinhibitions superflues. Mais la différence de registre demeure : chez Fressoz, il y a toujours quelqu’un qui désinhibe, un chimiste ministre ou un conseil de salubrité ; chez Juganville, « ni les hommes, ni les machines, ne sont la cause de la Production Totalisante » (Êtres, p. 266).

II. Les révoltes du ciel et les forêts

Les Révoltes du ciel. Une histoire du changement climatique (XVe-XXe siècle), écrit avec Fabien Locher, poursuit la même démonstration sur le terrain du climat. Dès les défrichements de Madère et des Canaries au XVe siècle, les Européens pensent que l’action humaine, et d’abord la destruction des forêts, peut modifier les climats. Cette conviction accompagne la colonisation, nourrit les grands débats français autour de la Révolution sur la vente des bois nationaux et le dérèglement des saisons, et sert surtout à gouverner les usages de la nature : au nom de la stabilité du climat, on restreint l’accès des villageois et des peuples colonisés aux forêts. Le thème s’efface à la fin du XIXe siècle, à mesure que la question se dépolitise. Les deux historiens en tirent une conséquence importante : le changement climatique ne marque pas, comme le soutient Dipesh Chakrabarty, la fin d’un grand partage entre l’histoire humaine et celle de la nature, car la modernité n’a jamais cessé de penser leur interaction.

Le livre de Juganville ne connaît pas non plus ce grand partage, mais pour une raison ontologique : « Le monde naturel est une abstraction » (Êtres, p. 51), et, là où la tradition voit la nature, il distingue des éléments, des végétaux et des animaux, entrelacés avec les choses, les aliments et les hommes. Le climat des Révoltes du ciel est un rapport entre deux de ces sens d’être, les végétaux et les éléments : la forêt et l’air, la forêt et la pluie. Ce que Fressoz et Locher montrent, c’est que ce rapport fut très tôt pris dans l’administration des hommes et des terres. Juganville en décrit l’aboutissement : dans la Production Totalisante, une forêt n’est plus qu’« une réserve ligneuse plantée selon une essence à forte productivité » (Êtres, p. 255), et le garde forestier lui-même, qui « en apparence suit les mêmes chemins que son grand-père, est lui aussi exploité par l’industrie du bois pour produire de la cellulose » (Êtres, p. 20). Quant au climat, il n’est plus seulement un élément à préserver mais un produit : « On cherche désormais à climatiser le climat » (Êtres, p. 249).

III. Sans transition : l’accumulation et l’engrenage

Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie (2024), traduit en anglais en 2025 sous le titre More and More and More, couronné par le prix du Sénat du livre d’histoire, élargit une thèse déjà esquissée dans L’Événement Anthropocène. L’histoire de l’énergie n’est pas celle de transitions du bois au charbon, puis du charbon au pétrole, mais celle d’additions : on n’a jamais brûlé autant de charbon, de pétrole, de gaz et même de bois qu’aujourd’hui. Surtout, les énergies ne se succèdent pas, elles vivent en symbiose. Les mines de charbon ont consommé des quantités prodigieuses de bois pour étayer leurs galeries ; les chemins de fer ont eu besoin de traverses ; la forêt moderne dépend à son tour des engrais, des pesticides et des machines du pétrole. Quant au mot même de « transition », Fressoz en retrace l’histoire, des technocrates américains aux modèles de substitution des années 1970 : il a servi à présenter le futur comme le résultat d’un progrès technique, et donc à différer la seule question décisive, celle de l’abandon des énergies fossiles.

C’est sans doute avec ce livre que le rapprochement est le plus éclairant. Le livre de Juganville soutient que les types de production ne se remplacent pas mais se cumulent : « tous les types de productions s’accumulent » (Êtres, p. 294). Et ce que Fressoz appelle la symbiose des énergies, Juganville le décrit comme l’engrenage des machines : une exploitation forestière commence avec les abatteuses, se poursuit dans la scierie, et « les déchets sont broyés et transportés pour l’industrie papetière » ; pour fonctionner, toutes ces machines « nécessitent toujours d’autres machines produisant de l’énergie. Depuis qu’il y a des machines, il y a toujours plus de machines » (Êtres, p. 255). Le bois des galeries de mine est un exemple parfait de ce que Juganville appelle la machinerie : la forêt n’y est plus un végétal, mais la matière première de la cause motrice d’une autre industrie.

Les deux analyses se séparent pourtant sur la manière de compter. L’histoire « holistique » que propose Fressoz mesure en tonnes et en joules les flux qui traversent les sociétés : la sueur des esclaves, le travail des paysans, les pâturages des chevaux. C’est précisément ce que le livre de Juganville considère comme l’indifférenciation propre au Système, celle où « le travail n’est que du temps d’énergie humaine indifférenciée » (Êtres, p. 254) et où l’homme, le cheval et la houille deviennent une même grandeur, alors que, rigoureusement, « ni les animaux ni les machines ne travaillent » (Êtres, p. 186). L’historien a besoin de cette mise en équivalence pour faire apparaître l’ampleur des flux ; l’ontologie y voit le signe de ce qu’il s’agit de penser. Il en va de même pour la question politique. Fressoz montre que la « transition » est l’idéologie d’une procrastination ; le livre de Juganville voit dans les solutions techniques la même fuite en avant : « On réclame la géo-ingénierie pour sauver le climat […]. Pour éviter des catastrophes, on en précipite d’autres » (Êtres, p. 273). Mais là où Fressoz, sans proposer de scénario, laisse ouverte la voie d’une sortie politique des énergies fossiles, Juganville tient qu’« on ne peut pas détruire le Système », lequel, en revanche, « s’autodétruit » (Êtres, p. 272).

Questions ouvertes

Les « petites désinhibitions » que décrit Fressoz sont-elles la genèse historique du Système, ou bien le Système est-il ce qui, une fois installé, rend la désinhibition inutile ?

Si les énergies vivent en symbiose et que les machines forment un engrenage, une énergie renouvelable peut-elle être autre chose qu’un rouage supplémentaire ? Ou bien, pour reprendre la question du livre de Juganville, « qu’est-ce que conserver une distance à l’égard de l’électricité ? » (Êtres, p. 246) ?

Une histoire qui compte en joules le travail des hommes, des bêtes et du charbon peut-elle penser ce qui les distingue, ou doit-elle s’en remettre pour cela à une autre discipline ?


Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même (citations, concepts ou structures argumentatives), indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.

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