ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

ontologie phénoménologie herméneutique anthropologie philosophie

ÊTRES & ARISTOTE

La source la plus ancienne, et la plus continûment présente

Si toutes les autres figures de cette série se laissent circonscrire à un chapitre, une scène ou un concept précis, Aristote occupe un statut différent dans Introduction radicale à la philosophie : il n’est pas une source parmi d’autres, il est le socle sur lequel toutes les autres viennent se greffer. Sa présence traverse le livre de la première à la dernière page, et elle est si continue qu’elle finit par se confondre avec la charpente même de l’ouvrage.

L’être se dit en plusieurs sens

La thèse d’ouverture du livre — il existe plusieurs façons irréductibles d’être, non une seule substance déclinée en degrés — reprend directement la formule la plus célèbre de la Métaphysique (livre Γ) : to on legetai pollachôs, l’être se dit en plusieurs sens. C’est le geste inaugural dont tout le reste découle : sans cette autorisation aristotélicienne à penser une pluralité de sens de l’être, la thèse des six sens d’être n’aurait pas de point d’appui dans l’histoire de la philosophie.

Les étants par nature contre les étants produits

C’est le texte le plus directement fondateur de toute la distinction que le livre établit entre les sens d’être donnés et les sens d’être produits. Au tout début de la Physique (livre II, chapitre 1), Aristote pose : « Parmi les étants, en effet, les uns sont par nature, les autres par d’autres causes. Sont par nature les animaux et leurs parties, les plantes et les corps simples, comme la terre, le feu, l’air et l’eau […] tous les étants par nature paraissent posséder en eux-mêmes un principe de mouvement et de stabilité […] tandis qu’un lit, un manteau […] en tant qu’ils sont produits par l’art, n’ont aucune tendance innée au changement. » C’est la matrice exacte de la distinction que le livre reprend pour séparer les quatre sens d’être simplement donnés (hommes, animaux, végétaux, éléments) des deux seuls sens d’être produits (choses, aliments) — le critère aristotélicien du principe de mouvement intérieur devenant, chez Juganville, le critère plus large de ce qui n’a pas besoin d’être fabriqué pour être ce qu’il est.

Les quatre causes, moteur de toute la troisième partie

C’est l’emprunt le plus systématique et le plus explicitement assumé de tout le livre. Le chapitre 7 reprend telle quelle la théorie aristotélicienne des quatre causes — matérielle, formelle, finale, motrice — développée dans la Physique et la Métaphysique, pour décrire la structure de toute production ordinaire : une matière mise en forme, en vue d’une fin, par une force motrice. Ce schéma, une fois posé, devient l’instrument de mesure de toute la troisième partie : chacune des trois extensions de la production — totalisante, totalitaire, totale — est décrite comme une transformation de ces quatre causes, appliquées d’abord aux choses et aux aliments, puis à la totalité du donné, puis à la coexistence humaine elle-même, puis aux sens d’être en tant que tels. Aucun autre emprunt du livre n’est à la fois aussi massif et aussi ouvertement revendiqué.

Trois articles plus tardifs de cette série prolongent directement ce socle aristotélicien. « Généalogie de la causalité » retrace comment ces quatre causes, déjà indûment étendues par Aristote lui-même aux étants naturels, ont ensuite été rétrécies par la modernité à la seule cause efficiente. « La Technique ou le Capital ? Quelle cause domine le Système ? » confronte huit auteurs qui privilégient chacun une seule des quatre causes, contre l’articulation à quatre du livre de Juganville. « Êtres et Leibniz » montre enfin comment le principe de raison suffisante achève ce rétrécissement, et comment la monadologie pousse à sa limite la stratification que le livre refuse par ailleurs.

La main, l’outil des outils

Au chapitre 2, la main est décrite comme organon organôn, l’outil des outils — une formule tirée presque mot pour mot du De l’âme (III, 8) : la main n’est pas un outil parmi d’autres, mais l’organe qui rend possible la fabrication de tous les autres outils, ce qui la place dans une position unique, à la charnière entre l’organe et l’instrument. C’est cette même scène qui sert ensuite de point de départ à la discussion sur la chair et l’auto-affection, où Merleau-Ponty et Henry interviennent tour à tour.

La privation, méthode discrète mais omniprésente

Moins visible que les quatre causes, la notion de stérésis — la privation, l’un des trois principes du changement chez Aristote aux côtés de la forme et de la matière — structure une bonne partie de la méthode descriptive du livre. Chaque sens d’être, du chapitre 4 au chapitre 6, est éclairé par ce qui lui manque : l’anesthésie pour la perception, le silence pour le langage, la chose cassée ou l’animal mort pour chaque sens d’être donné. C’est une application décentralisée, jamais nommée comme telle, mais reconnaissable à la régularité de la méthode.

Les quatre éléments

Le chapitre 6 reprend aussi, sans le citer, l’inventaire classique des quatre éléments — eau, terre, feu, air —, tel qu’Aristote le systématise notamment dans De la génération et de la corruption : « Il y a quatre éléments : eau, terre, feu, air ; ils constituent un sens d’être à quatre types. » Le livre s’en sert pour construire sa propre typologie des éléments comme l’un des six sens d’être, avant de montrer comment ils se mêlent ordinairement (la lave, la boue, la fumée d’un puits en feu).

Une présence qui ne se discute jamais frontalement — mais qu’il faut nuancer

Ce qui distingue le rapport du livre à Aristote de son rapport à toutes les autres sources, c’est l’absence de mise à distance critique frontale : Heidegger est repris puis parfois nuancé ; Levinas est retourné contre lui-même ; Henry est utilisé puis écarté. Aristote, lui, n’est jamais contesté comme auteur — mais il faut nuancer cette continuité apparente, parce qu’Aristote est aussi, malgré lui, l’origine de ce que le livre critique le plus durement dans sa troisième partie : l’extension du schème matière/forme, pensé d’abord pour l’artisan façonnant un objet, à l’ensemble de l’étant. C’est précisément la démonstration que Heidegger mène dans son cours de 1927, Les Problèmes fondamentaux de la phénoménologie (GA24), abondamment repris dans le livre : montrer comment la constitution onto-théologique de la métaphysique occidentale — matière, forme, jusqu’à la causa sui — prend sa source dans les catégories aristotéliciennes de la production, avant d’être généralisée bien au-delà de son terrain légitime.

Aristote est donc une figure double dans l’économie du livre : la source qui fournit les outils les plus féconds (les quatre causes, la privation, la pluralité des sens de l’être, la distinction même entre étants naturels et étants produits) et, simultanément, l’origine lointaine de l’erreur que ces mêmes outils permettent de corriger une fois retournés contre leur propre extension abusive. Le livre ne le dit jamais aussi frontalement, mais c’est bien Aristote qui fournit à la fois le remède et, pour une part, le poison.


Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.

→ Article suivant : Êtres & Axelos