Un point d’appui methodologique, au tout début du livre
Léo Strauss n’occupe, dans Introduction radicale à la philosophie, qu’une place restreinte — mais elle se situe à un endroit stratégique : l’ouverture même du livre, là où se joue la légitimité de toute la méthode qui suivra.
Le monde ordinaire précède l’attitude théorique
Dès le chapitre 1, le livre affronte une objection qu’il faut désamorcer avant toute chose : les sciences, en décrivant le monde à travers leurs propres catégories, ne fondent-elles pas elles-mêmes ce monde ordinaire dont elles seraient censées être issues ? Le texte tranche : « toutes les sciences présupposent, antérieurement à elles-mêmes, un monde qui n’est pas un résultat d’une attitude théorique mais qui, au contraire, la précède ». C’est le socle même de toute la démarche du livre — l’ordinaire comme fil conducteur, avant toute abstraction théorique.
Cette thèse reprend un argument central de Droit naturel et histoire (Natural Right and History, 1953), l’ouvrage le plus connu de Strauss : sa critique du positivisme et de l’historicisme s’ouvre précisément sur l’idée que le monde de l’expérience commune n’est ni le produit d’une théorie ni réductible à elle, contrairement à ce que suppose une certaine philosophie des sciences trop confiante en sa propre autofondation. C’est dans le sillage de cette discussion que le livre développe l’exemple de la table scientifique et de la table ordinaire — lequel doit d’ailleurs une partie de sa formulation à Heidegger (Qu’est-ce qu’une chose ?) autant qu’à Strauss, les deux références se succédant dans le même mouvement argumentatif.
Léo Strauss n’est donc pas, dans ce livre, une source développée sur plusieurs chapitres : c’est un point d’appui ponctuel, mobilisé au moment précis où le livre a besoin d’assurer la légitimité de son geste inaugural — revenir à l’ordinaire plutôt qu’aux sciences — avant de pouvoir déployer le reste de son argumentation.
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie*, reconstituées à partir d’une lecture attentive du texte, en l’absence de tout appareil de notes dans l’ouvrage publié.*