ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

ontologie phénoménologie herméneutique anthropologie philosophie

ÊTRES & HUSSERL

La méthode plutôt que les thèses

Si l’on cherchait, parmi toutes les voix qui traversent Introduction radicale à la philosophie, celle dont la présence est la plus fondamentale et pourtant la moins spectaculaire, ce serait sans doute celle d’Edmund Husserl (1859-1938). Il n’apparaît ni comme une thèse qu’on discute (comme Descola ou Agamben), ni comme un concept qu’on emprunte ponctuellement (comme la contagion affective de Scheler). Il est plus profondément enfoui que cela : Husserl fournit la méthode même par laquelle le livre entend construire toutes ses autres thèses, y compris les plus heideggériennes d’entre elles.

Le mot d’ordre, rappelé trois fois

« Choses mêmes » revient au moins trois fois dans le livre, dès l’ouverture : « Cette ontologie a d’abord pour tâche [de revenir aux] choses mêmes », « Retourner aux choses mêmes signifie remettre le [monde ordinaire à sa juste place] », « Revenir aux choses mêmes, c’est d’abord le désaveu [des faux problèmes] ». C’est très exactement le mot d’ordre fondateur de toute la phénoménologie husserlienne — Zu den Sachen selbst!, « Aux choses mêmes ! » — rappelé ici comme le principe directeur qui commande tout le projet du livre.

La découverte la plus importante : la réduction archi-ordinaire, apparentée à la variation éidétique

C’est ici que la présence de Husserl cesse d’être un simple slogan méthodologique pour devenir l’architecture même du livre. Le concept le plus original de l’ouvrage — les situations archi-ordinaires — n’est pas une invention ex nihilo. Le texte le nomme lui-même, à un moment clé, la réduction archi-ordinaire, et il en décrit le mécanisme dans des termes qui reprennent, par leur structure générale, la méthode husserlienne de la variation éidétique : « Nous pouvons faire varier notre rapport au monde […] Ces variations, parfois imaginatives, font ressortir la structure de ce rapport au monde […] La radicalisation des variations bute sur de l’invariable […] cette réduction […] laisse les situations s’entre-éclairer d’elles-mêmes. »

Une troisième voie, ni imaginative ni éidétique

Il faut corriger ici ce qu’on vient d’affirmer un peu vite. La variation éidétique husserlienne repose sur deux traits solidaires : elle est imaginative — on fait varier librement en fantaisie, non dans le réel — et elle vise une essence universelle, un invariant valable pour tout cas possible du phénomène considéré.

Or la réduction archi-ordinaire n’a ni l’un ni l’autre de ces deux traits. Les situations qu’elle mobilise sont réellement vécues, jamais imaginées. Et elle ne vise jamais un invariant valable pour tout étant en général : elle fait apparaître, par contraste régional, la structure d’un seul sens d’être à la fois.

C’est donc une troisième voie, apparentée à la variation éidétique par sa structure générale — varier pour faire apparaître, par soustraction, ce qui ne varie pas — mais distincte d’elle sur ses deux traits définitoires : réelle plutôt qu’imaginaire, régionale plutôt qu’universelle.

Une seconde comparaison : la réduction par l’angoisse

Une autre réduction mérite d’être mise en regard. Chez Heidegger, l’angoisse accomplit, elle aussi, structurellement, une opération de réduction : elle met hors-jeu, elle fait s’affaisser l’ensemble des étants sans exception, ne laissant subsister que le néant. C’est une réduction, mais totale et annihilante.

La réduction archi-ordinaire s’oppose à celle-ci exactement comme elle s’oppose à la variation éidétique, mais pour une raison inverse : là où la variation éidétique reste trop générale (universelle, mais purement imaginaire), la réduction par l’angoisse est trop radicale (réelle, mais totale et annihilante). La réduction archi-ordinaire tient le milieu entre les deux.

Il faut préciser un dernier trait, qui touche moins à l’étendue de la réduction (totale ou régionale) qu’à la façon dont elle s’accomplit — une différence que Gadamer permet de nommer précisément : chez Husserl, la réduction reste une méthode au sens plein du terme, une technique que le sujet applique volontairement, par un acte délibéré de suspension. Chez Heidegger, rien de tel : l’angoisse n’est jamais convoquée, elle survient à l’existence, qui la subit plutôt qu’elle ne l’accomplit par un geste maîtrisé. C’est très exactement ce qui distingue aussi la réduction archi-ordinaire de la variation éidétique, au-delà du seul critère de réalité déjà relevé : la faim ou le risque de noyade ne sont jamais appliqués comme une méthode, ils adviennent à l’existence, qui n’a aucune prise sur leur survenue.

Pourquoi c’est malgré tout de la phénoménologie

C’est précisément parce que cette troisième voie reste, malgré ses écarts, une authentique réduction que le livre peut légitimement se réclamer de la phénoménologie, alors même qu’il s’écarte et de Husserl et de Heidegger sur la nature précise de cette réduction.

Une eidétique qui s’assume historique

Le texte va jusqu’à nommer explicitement cette opération hybride : « cette eidétique historique, cette ontologie traversière, est la structure invariante du monde ». La formule est presque une provocation faite à Husserl lui-même, chez qui l’eidos est par définition intemporel, soustrait à toute historicité — un problème qu’on retrouve, sous d’autres formes, dans le recours du livre à Gadamer (l’horizon et les préjugés) et à Scheler.

Une troisième source, en amont de Heidegger lui-même : Dilthey et l’herméneutique de la facticité

Il faut remonter plus haut encore que Sein und Zeit pour trouver la source la plus profonde de cette exigence méthodologique. C’est une formule de Dilthey, Das Leben legt sich selber aus, « la vie s’interprète elle-même », que le jeune Heidegger reprend et travaille phénoménologiquement dans ses cours de Fribourg (1919-1923), sous le nom d’herméneutique de la facticité. Le principe : il ne faut jamais laisser une idée préconçue de la théorie prescrire par avance aux phénomènes ce qu’ils doivent être — il faut laisser les phénomènes eux-mêmes faire émerger les catégories qui leur conviennent. C’est le rôle de ce que Heidegger appelle l’indication formelle (formale Anzeige).

Le livre de Juganville revendique cette même exigence pour sa propre méthode, avec une netteté qui laisse peu de place au doute. Dès l’introduction du concept même de situation archi-ordinaire, le texte pose : « sous peine de rater les phénomènes, les catégories doivent provenir de domaines originaires » (p. 69). Et il précise, quelques lignes plus loin : « il faudrait trouver une façon de faire émerger les contrastes élémentaires de telle sorte qu’ils apparaissent d’eux-mêmes : il faudrait que les catégories ordinaires et archaïques soient données » (p. 69) — puis, plus loin encore : « il faudrait que l’expérience elle-même modifie sa luminosité : que l’existence ordinaire se charge des variations d’éclairage, qu’elle soit son propre révélateur » (p. 69). Le principe est repris presque à l’identique plus loin : « les sens d’être sont des catégories données avec le monde » (p. 159), avant la formule la plus explicite de toutes : « Bien loin d’intervenir avec des procédés méthodologiques, la réduction archi-ordinaire laisse les situations s’entre-éclairer d’elles-mêmes » (p. 160-161).

C’est très exactement le renversement diltheyen-heideggérien : ne jamais partir des théories héritées ni des procédés méthodologiques qu’on appliquerait au monde depuis l’extérieur, mais laisser les catégories être données par l’existence elle-même, qui devient ainsi son propre révélateur.

Le critère par esquisse : conscience et réalité

Un autre texte de Husserl, moins visible dans le livre publié mais déterminant pour comprendre à quoi le livre s’oppose, mérite d’être signalé. Dans Idées directrices pour une phénoménologie, Husserl distingue « l’être comme vécu et l’être comme chose », selon un critère de donation précis : « un vécu ne se donne pas par esquisse », alors que la chose transcendante ne se donne jamais que « par le moyen d’apparences ». Cette « distinction la plus radicale de toutes les différenciations d’être » organise ensuite, chez Husserl, trois couches emboîtées — la nature matérielle, la nature animale, puis le monde de l’esprit.

C’est précisément ce type d’architecture — riche, mais organisée en strates superposées plutôt qu’en sens d’être irréductibles les uns aux autres — que le livre de Juganville écarte : où classer, dans cette architecture à trois couches, la différence entre un cèdre et une tulipe ? La critique implicite que le livre adresse à ce type de stratification, y compris husserlienne, rejoint celle qu’il adresse à Scheler ou à Jonas pour la même raison.

Le monde de la vie, en filigrane

Une dernière présence, plus diffuse, mérite d’être signalée : le vocabulaire du monde ordinaire, de l’« attitude naturelle » et de la « crise des sciences » doit beaucoup au Lebenswelt husserlien — cette thèse de la Krisis (1936) selon laquelle chaque science repose sur des concepts fondamentaux qui découpent une région de l’étant sans jamais interroger cette région elle-même. Cette veine husserlienne se retrouve redoublée, dans le livre, par la sociologie phénoménologique d’Alfred Schütz.

Une présence sans visage

Ce qui frappe, en somme, dans le rapport du livre à Husserl, c’est son caractère entièrement fonctionnel. La réduction archi-ordinaire, apparentée à la variation éidétique sans s’y réduire, est le levier méthodologique sans lequel aucune des six couleurs primaires de l’ontologie du livre ne pourrait prétendre à autre chose qu’à une simple intuition arbitraire.


Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.