ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

ontologie phénoménologie herméneutique anthropologie philosophie

ÊTRES & SARTRE

Deux titres empruntés, un appareil conceptuel absent du livre — mais pas de la thèse

Sartre occupe, dans Introduction radicale à la philosophie, une place particulière parmi les sources du livre : sa présence est certaine et même assez marquée, mais elle se limite presque entièrement à deux textes précis — et elle laisse de côté, dans le livre publié du moins, tout ce qui fait la spécificité la plus connue de sa philosophie.

Un titre de section : L’être et le néant

Le chapitre 3 comporte une sous-partie intitulée « L’être et le néant » — reprise exacte du titre du maître-livre de Sartre (1943). Mais le contenu qui suit ce titre est en réalité un montage à plusieurs voix, où Sartre n’est pas la présence la plus déterminante. Le texte y distingue trois expériences fondamentales : l’angoisse, qui révèle le néant — avec la formule « le Néant lui-même néantit », calquée sur Qu’est-ce que la métaphysique ? de Heidegger (1929) bien plus que sur Sartre lui-même ; l’ennui profond, qui manifeste « l’étant dans son ensemble », emprunté au cours heideggérien de 1929-1930 ; et l’expérience de « l’il y a », un être neutre et impersonnel antérieur à tout existant singulier, qui est le concept central de Levinas dans De l’existence à l’existant. Le titre convoque donc Sartre, mais la construction conceptuelle qui suit lui doit finalement assez peu — un montage Heidegger/Heidegger/Levinas logé sous un intitulé sartrien.

La scène du marronnier, reprise de La Nausée

C’est au chapitre 6, à propos des végétaux, que Sartre intervient le plus substantiellement et le plus reconnaissablement : « un arbre est toujours déjà pour nous un végétal, par exemple un marronnier dans le jardin public. » Choisir précisément un marronnier, précisément dans un jardin public, ne doit rien au hasard : c’est la scène la plus célèbre de La Nausée (1938), celle où Roquentin, assis devant la racine noueuse d’un marronnier du jardin public de Bouville, fait l’expérience de la contingence pure de l’existence. Le livre reprend même, ailleurs, le vocabulaire propre de cette expérience — « la nausée du trop-plein d’être », « le répugnant bourgeonnement universel » — un écho assez fidèle du dégoût existentiel que Sartre associe à la découverte de l’être comme excès insupportable.

Un argument retrouvé : l’esclave et la reconnaissance

Un dernier emprunt mérite d’être signalé, celui-là bien présent dans le livre publié bien que sa provenance y soit devenue invisible. L’argument central du chapitre 12 sur le mal ordinaire — on ne peut traiter un homme comme un chien qu’à la condition de l’avoir d’abord reconnu comme un homme, l’ordre le plus brutal donné à un esclave présupposant toujours cette reconnaissance — reprend, dans sa structure et jusque dans son exemple historique (les planteurs qui refusaient d’instruire leurs esclaves dans la foi chrétienne pour mieux les traiter en sous-hommes), un raisonnement précis de la Critique de la raison dialectique. Contrairement au titre et à la scène du marronnier, cet emprunt-là ne laisse aucune trace de surface dans le livre — ni le nom de Sartre, ni le vocabulaire technique de la Critique — seule l’architecture de l’argument permet de remonter jusqu’à sa source.

Ce qui manque au livre publié — mais pas à la thèse

Voilà ce qui frappe, à première vue, dans le livre publié : l’appareil conceptuel le plus caractéristique de Sartre — l’en-soi et le pour-soi — n’y apparaît nulle part, même sous une forme paraphrasée. Mais la thèse doctorale dont le livre est issu, achevée en 2010 avec ses quelque deux mille citations, montre que cet appareil avait bel et bien été travaillé, puis abandonné au moment de la réécriture. On y trouve un examen développé de L’Être et le Néant : « le concept d’être [a] la particularité d’être scindé en deux régions incommunicables », illustré par l’exemple d’« une tasse » dont « la réalité […] c’est qu’elle est là et qu’elle n’est pas moi » — l’objet inerte d’un côté, la conscience comme pure spontanéité de l’autre, selon ce que Sartre appelle lui-même une « loi ontologique qu’il n’y ait que deux types d’existence : l’existence comme chose du monde et l’existence comme conscience ».

La thèse y oppose une objection precise, qui annonce déjà toute la méthode du livre publié : comment « faire droit à la pluralité des donations des phénomènes si une seule catégorie générale […] rassemble plusieurs phénoménalités » ? Comment réunir, sous la seule catégorie de l’en-soi, « les bières que transporte le garçon de café » et « les tables sur lesquelles il les dépose », et y faire entrer également « un marronnier, un chou-fleur, un coupe-papier, un arrêt de bus, un castor » ? C’est très exactement le reproche que le livre publié adressera plus tard à toute catégorie ontologique trop générale — et l’on retrouve ici, sous une forme embryonnaire, jusqu’au marronnier qui deviendra, dans le livre, la scène retenue de La Nausée. Sartre est donc doublement présent : par la critique de son dualisme, retravaillée puis effacée entre la thèse et le livre, et par la seule scène qui, de toute cette discussion, aura survécu à la réécriture.

La Critique de la raison dialectique : une trace, mais discrète

On pourrait s’attendre, dans la troisième partie du livre consacrée à la production et à ses trois extensions, à des traces plus massives de la Critique de la raison dialectique (1960) — le pratico-inerte, la rareté comme condition de toute dialectique historique, le groupe en fusion, la sérialité. Une recherche attentive n’en révèle aucune trace lexicale, pas même sous forme paraphrasée, dans le livre publié : ces concepts spécifiques ne semblent jouer aucun rôle direct. Seul l’argument sur l’esclave et la reconnaissance, signalé plus haut, s’y rattache — et encore, de façon entièrement invisible pour qui ne l’aurait pas déjà identifié.

Une présence à l’image du style du livre

Le rapport à Sartre illustre bien, en somme, la manière dont ce livre traite ses sources — et la manière dont il s’est lui-même construit à partir de la thèse qui l’a précédé : il retient d’un auteur ce qui frappe l’imagination — un titre, une scène inoubliable —, tout en laissant tomber, entre la thèse et le livre, l’essentiel de l’appareil critique qui avait pourtant servi à le penser. C’est une lecture par échantillons plutôt que par système, cohérente avec le refus général de toute citation : on ne doit rien paraître devoir à Sartre le philosophe du pour-soi et de la liberté, seulement à l’écrivain du marronnier et au titre le plus retentissant de la philosophie française du XXe siècle — même si, en coulisse, le travail critique sur le pour-soi a bien eu lieu.


Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir d’une lecture attentive du texte, en l’absence de tout appareil de notes dans l’ouvrage publié.