Une présence critique plutôt qu’une source adoptée
Hans Jonas occupe, dans Introduction radicale à la philosophie, une place différente de la plupart des figures de cette série : ce n’est pas tant un auteur dont le livre reprendrait les thèses que l’un de ceux contre lesquels il se construit — tout en lui devant, sur un point précis, un vocabulaire partagé.
Un « catalogue de l’être » construit sur le métabolisme
Jonas présente son propre projet en des termes qui annoncent, presque malgré eux, l’ambition du livre de Juganville : construire un « catalogue de l’être » à partir d’un fil conducteur unique. « Ma thèse : l’essence de la réalité s’exprime de la manière la plus complète dans l’existence proprement organique de l’organisme, non pas dans l’atome, ni dans la molécule […] mais bien dans l’organisme vivant […] À partir de ce point il devient possible de développer une théorie de l’Être. » Ce fil conducteur, chez Jonas, est le métabolisme : « le fait d’exister en échangeant avec son milieu de la matière, qui est incorporée provisoirement, utilisée et rejetée » — propriété qu’il érige en critère ontologique de tout ce qui vit, et qu’il relie directement à l’apparition, dans l’univers, d’un authentique « principe de liberté ».
C’est à partir de ce même métabolisme que Jonas distingue ensuite le végétal de l’animal, par « trois signes caractéristiques » : « liberté de mouvement, perception, sentir » — puis l’animal de l’homme, par la differentia specifica de l’image, seule capable, selon lui, de manifester « non pas une différence de degré, mais la totale différence d’essence avec l’animal ». Ce sont, presque terme à terme, les critères que le livre de Juganville reprend à son compte pour distinguer, lui aussi, végétaux, animaux et hommes — sans toutefois jamais les faire dériver d’un unique fil conducteur organique comme le fait Jonas.
Un désaccord de fond : la stratification ontologique
Toute la philosophie biologique de Jonas — développée dans Le Phénomène de la vie — repose sur l’idée d’une émergence graduée : la liberté surgit peu à peu de la matière organique, se love déjà, à l’état d’ébauche, dans le métabolisme le plus élémentaire, avant de s’épanouir pleinement dans la conscience humaine. C’est une ontologie stratifiée, où l’homme se comprend au bout d’un continuum qui va de la matière à la vie, puis de la vie à la conscience — Jonas parle lui-même d’une « diversité de la vie existante » se présentant « comme une échelle ascendante », où l’« on trouvera toujours indispensable l’idée de stratification, de la superposition progressive des niveaux ». C’est très exactement la position que le livre récuse avec le plus de constance : nulle stratification, nul continuum de degrés entre les sens d’être. Seul l’homme existe ; les animaux vivent, les végétaux croissent — chacun selon un sens d’être qui lui est propre et irréductible aux autres, sans qu’aucune hiérarchie de valeur ne s’établisse entre exister, vivre et croître. Sur ce point précis, Jonas n’est pas une source que le livre suivrait : c’est l’un des adversaires les plus construits contre lesquels il précise sa propre thèse — au même titre que Scheler dans son texte le plus tardif, contre lequel le livre se construit selon une logique tout à fait comparable.
Une réflexion sur la technique qui reste importante
Il faut néanmoins reconnaître à Jonas une importance qui dépasse ce désaccord. Sa réflexion sur la responsabilité à l’égard des générations futures, développée dans Le Principe responsabilité face à l’ampleur inédite du pouvoir technique moderne, infuse la manière dont le livre pense la production totale et ses conséquences pour l’avenir de l’humanité — même si cette influence se loge davantage dans l’esprit général de la troisième partie que dans une formule identifiable.
Les générations, un carrefour avec Schütz
Un passage du chapitre 8 affirme que le monde commun est ce que nous partageons « non seulement avec nos contemporains, mais aussi avec ceux qui sont passés — nos prédécesseurs — et avec ceux qui viendront après nous — nos successeurs ». Cette structure temporelle du monde commun doit sans doute autant à Schütz, dont la phénoménologie sociale distingue précisément prédécesseurs, contemporains et successeurs comme strates du monde social, qu’à la préoccupation proprement jonassienne pour les générations futures menacées par le pouvoir technique. Les deux préoccupations se rejoignent ici sans qu’il soit facile, ni peut-être nécessaire, de les démêler entièrement.
Une présence à double face
Jonas illustre ainsi un cas de figure que peu d’autres sources de cette série présentent aussi nettement : une pensée qu’on retrouve à la fois combattue sur son terrain le plus fondamental (l’ontologie stratifiée du vivant) et mise à contribution ailleurs — le vocabulaire même du métabolisme et des trois critères distinguant végétal, animal et homme, l’éthique de la technique et des générations à venir. Ce n’est ni un allié ni un simple repoussoir, mais les deux à la fois, selon l’endroit du livre où l’on regarde.
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir d’une lecture attentive du texte, en l’absence de tout appareil de notes dans l’ouvrage publié.