ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

ontologie phénoménologie herméneutique anthropologie philosophie

ÊTRES & SCHAPP

Une allusion furtive, au cœur du passage le plus disputé du livre

Wilhelm Schapp, phénoménologue longtemps resté dans l’ombre de Husserl dont il fut pourtant l’un des tout premiers élèves, ne laisse dans Introduction radicale à la philosophie qu’une seule trace — mais elle se love précisément dans le passage le plus délicat de tout l’ouvrage.

Empêtrés dans des histoires

Au chapitre 5, dans la section même où le livre affronte la question du relativisme culturel — celle des « chamanisme, animisme, totémisme, naturalisme » que nous avons longuement discutée à propos de Descola —, le texte écrit : « nous sommes empêtrés dans des histoires ». C’est, mot pour mot, le titre du livre le plus connu de Schapp, In Geschichten verstrickt, traduit en français sous le titre Empêtré dans des histoires : sa thèse centrale est que l’existence humaine n’est jamais une conscience nue mais toujours déjà prise, enchevêtrée, dans un tissu de récits qui la précèdent et la traversent — jamais un individu isolé face au monde, mais toujours quelqu’un pris dans une trame narrative plus vaste que lui.

Pourquoi cette allusion, à cet endroit précis

Ce n’est pas un hasard si cette référence surgit exactement au moment où le livre doit affronter la diversité des traditions et des cultures. La thèse de Schapp — que nous n’existons jamais hors des histoires qui nous portent, jamais depuis un point de vue nu et sans appartenance — vient renforcer, par un tout autre biais, l’inquiétude que le livre s’adresse à lui-même à cet endroit : notre propre accès à l’ordinaire est-il lui-même une histoire parmi d’autres, ou porte-t-il à autre chose ? L’allusion à Schapp ne résout pas la difficulté, mais elle en repère avec précision la nature.

La plus discrète des sources de cette série

Contrairement à Fink, dont le « jeu du monde » est repris jusque dans un titre de section, ou à Schütz, dont la typification structure tout un chapitre, Schapp n’apparaît qu’en une seule formule, presque en passant. C’est peut-être, de toute la série, l’emprunt le plus furtif — mais aussi l’un des plus précisément placés, puisqu’il intervient exactement là où le livre a le plus besoin de penser sa propre historicité.


Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie*, reconstituées à partir d’une lecture attentive du texte, en l’absence de tout appareil de notes dans l’ouvrage publié.*