ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

ontologie phénoménologie herméneutique anthropologie philosophie

ÊTRES & HENRY

Une pensée utilisée, puis écartée — dans la même scène

Michel Henry occupe, dans le livre publié, une place plus double qu’il n’y paraît d’abord. Sa pensée intervient à deux reprises, dans un seul et même passage : une première fois pour être reprise et mise au service d’une critique, une seconde fois pour être explicitement écartée.

Une critique reprise : l’incohérence du touchant et du touché

Au chapitre 2, dans le passage sur la main qui en touche une autre — la scène de la réversibilité tactile empruntée à Merleau-Ponty —, le livre relève un « va-et-vient des mutations ontologiques » qui « demeure incompréhensible » : un renversement où le pouvoir de faire voir passe, de façon incohérente, du touchant au touché, puis retour. Cette description précise de l’instabilité entre les deux mains reprend une critique que Henry adresse lui-même à l’analyse merleau-pontienne, notamment dans Incarnation (2000). Le livre s’appuie sur cette objection pour fragiliser la scène de Merleau-Ponty, avant d’en tirer sa propre conclusion : il est impossible qu’une main devienne chair, puisqu’elle n’a jamais été autre chose que sentante.

Une thèse écartée : l’auto-affection

Mais Henry ne reste pas seulement un allié de circonstance : quelques lignes plus loin, dans ce même passage, le livre se retourne contre lui. Il pose la question suivante : la main se donnerait-elle « immédiatement comme vie en une auto-affection » ? La réponse est nette : « Non : si la main n’est pas un intermédiaire entre le monde et nous, elle n’est pas pour autant hors monde. »

L’« auto-affection » est le concept central de la phénoménologie de Henry, développée notamment dans L’Essence de la manifestation (1963) et Incarnation : sa thèse est que la vie véritable — la chair vivante, sentante — se révèle dans une auto-affection radicalement immanente, une expérience de soi antérieure à tout rapport au monde, à toute extériorité, à toute « ek-stase ». C’est une opposition frontale à Heidegger et à Merleau-Ponty, pour qui le rapport au monde constitue au contraire la structure la plus originaire de l’existence. En répondant « non » à cette question, tout en maintenant que la main « sent toujours déjà », le livre choisit le camp heideggéro-merleau-pontien contre celui de Henry : la chair sentante n’est jamais coupée du monde, mais elle n’a pas non plus besoin, pour sentir, de passer par un intermédiaire quelconque avec lui.

Une seconde thèse écartée : le primat de l’affectivité

À la thèse de l’auto-affection s’ajoute un second rejet, plus général : le chapitre 4 refuse « un primat d’une modalité sur les autres : ni de la perception, ni de l’affectivité, ni du langage. Bien plutôt, les modalités de compréhensions du comportement sont-elles cooriginaires » (p. 104). C’est un rejet de la thèse centrale de Henry lui-même, pour qui l’affectivité — au sens de l’auto-affection radicale de la vie — précède et fonde toute autre forme de manifestation, y compris la perception et le langage. Le livre lui préfère la cooriginarité des trois compréhensions, directement héritée des existentiaux heideggériens (Verstehen, Befindlichkeit, Rede), qui refusent également toute hiérarchie entre eux. Henry se trouve ainsi écarté deux fois dans le même chapitre : une première fois sur l’auto-affection comme mécanisme, une seconde fois sur l’affectivité comme structure première.

Un allié pour une critique, un adversaire pour la suivante

Ce double mouvement — emprunter à Henry sa critique de Merleau-Ponty, puis retourner contre Henry lui-même sa propre thèse positive — donne à sa présence dans le livre une allure inhabituelle parmi les sources de cette série. Ce n’est ni un allié constant (comme Husserl), ni un adversaire désigné une fois pour toutes (comme Agamben ou Patočka) : c’est une pensée dont le livre se sert ponctuellement, dans un même mouvement, pour démolir une scène puis pour refuser la solution que cette même pensée y proposerait.

Le principe de contraste, dans le débat français sur les principes

Un dernier point mérite d’être signalé, qui déplace la présence de Henry vers un débat plus large. Une section du livre porte pour titre « Le principe de contraste » — une manière de proposer, pour l’ensemble de l’ouvrage, un principe méthodologique qui lui soit propre. Ce geste s’inscrit dans un débat que Jean-Luc Marion a systématisé dans Réduction et donation (1989) comme une succession de principes rivaux, chacun cherchant à radicaliser le précédent : le « principe de tous les principes » de Husserl (Ideen I), selon lequel toute intuition originairement donatrice fait autorité par elle-même ; le déplacement qu’opère Heidegger de cette autorité vers la compréhension et le cercle herméneutique, l’étant ne se donnant jamais nu mais toujours déjà à travers un rapport à l’être qui la précède ; et le propre principe de Marion, radicalisant les deux précédents — « autant de réduction, autant de donation » —, la donation elle-même comme plus originaire que l’intuition husserlienne et que la compréhension heideggérienne. Henry s’inscrit également dans cette suite, avec son propre principe fondé sur l’auto-affection radicale de la vie plutôt que sur l’intentionnalité. Le « principe de contraste » du livre entre ainsi en concurrence avec toute cette lignée, sur le même terrain qu’elle : non plus l’intuition, la compréhension, la donation ni l’auto-affection comme structure ultime de toute manifestation, mais le contraste entre sens d’être irréductibles — un cinquième terme dans une querelle qui comptait déjà quatre voix avant lui.

La Barbarie, contre la réduction scientifique de la vie

Un titre supplémentaire vient étoffer cette présence : La Barbarie (1987), l’essai où Henry dénonce la culture contemporaine, la science en particulier, pour avoir réduit la vie à sa seule dimension objective et mesurable, oubliant qu’elle est d’abord ce qui « s’éprouve soi-même ». C’est l’un des textes qui nourrissent le refus du livre de voir la science se substituer, en droit, au monde ordinaire qu’elle présuppose sans jamais le penser — Henry y montre que le savant lui-même ne peut jamais échapper au monde sensible : il doit encore tourner les pages de son livre, manipuler un appareil, lire un graphique, avant même de pouvoir formuler le moindre résultat scientifique.

Une dette plus large, au-delà des passages identifiables

Il faut ajouter un point que le texte seul ne suffit pas à établir entièrement, mais que l’auteur assume directement : sa dette envers Henry ne se limite pas aux passages précis qu’on peut circonscrire. Henry fait partie des penseurs — non le seul, mais l’un des plus affirmatifs — qui ont défendu l’irréductibilité entre sens d’être en soutenant que la Vie est irréductible au Monde, même si cette irréductibilité ne porte, chez lui, que sur deux termes là où le livre en distingue six. Sur ce point, la dette porte sur le principe d’irréductibilité lui-même, indépendamment du mécanisme — l’auto-affection — que le livre rejette par ailleurs. L’auteur reconnaît également devoir à Henry une certaine compréhension de Marx, sans que cela implique une adhésion à sa thèse propre sur l’auto-affection.


Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.

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