ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

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ÊTRES & FINK

« Le jeu du monde », repris jusque dans le titre d’une section

Eugen Fink, l’assistant de Husserl qui fut aussi le co-animateur du séminaire de Heidegger sur Héraclite, occupe une place brève mais remarquablement précise dans Introduction radicale à la philosophie — une reprise à la fois lexicale et structurelle, rare dans sa netteté.

Le monde comme jeu, pas comme somme d’étants

Le chapitre 8 se referme sur une section intitulée « L’entrelacs des sens d’être et le jeu du monde ». Le texte y affirme : « le monde n’est rien d’autre que les sens d’être. Autrement dit, le monde est tout entier intervalle, espace de jeu. Ce jeu qui fait paraître les sens d’être, nous le nommons  »le monde ». » Et plus loin : les contrastes ontologiques entre les sens d’être « sont un jeu de contrastes : le jeu du monde ».

Ce que Fink appelle Weltspiel

C’est très précisément la thèse centrale de Fink dans son livre le plus important, Spiel als Weltsymbol (Le Jeu comme symbole du monde, 1960) : le monde n’est jamais un étant parmi d’autres, ni la simple somme des étants qu’il contient — il ne peut être saisi directement comme tel, il ne se manifeste que symboliquement, à travers le jeu. D’où sa formule centrale, le Weltspiel, le « jeu du monde » — l’expression même que reprend Juganville, jusque dans le titre de sa section. Chez l’un comme chez l’autre, le monde n’est pas une chose de plus à côté des étants : il est l’espace, l’intervalle, le jeu même par lequel les étants (chez Fink) ou les sens d’être (chez Juganville) peuvent apparaître et se différencier les uns des autres.

Trois autres passages, tous tirés de Nähe und Distanz

Un second texte de Fink, antérieur au Weltspiel, éclaire d’un autre jour l’ouverture même du livre de Juganville. Dans Nähe und Distanz (Proximité et distance, p. 148 ; éd. allemande, p. 181-182), Fink écrit : « tout ce qui est, le fondement terrestre et les hauteurs célestes, les dieux et les hommes, la terre et la mer, les animaux et les végétaux, les choses naturelles et les choses artificielles, les choses sensibles et les figures et nombres, les étants purs et simples et les créatures de la liberté, telles que les institutions par exemple ; tout cela l’homme l’interroge selon ce qui fait sa nature (eidos). »

C’est une liste rhapsodique — comme celle qu’on a déjà repérée chez Patočka —, mais celle-ci s’approche plus près encore de l’ouverture du livre de Juganville : « Le soleil et la lune, les astres et la voie lactée […] les cèdres et les chênes, les herbes et les buissons, les baleines et les oursins, les aigles et les moineaux […] les enfants et les nourrissons […] les rois et les mendiants… » Les deux textes partagent le même geste inaugural : énumérer la profusion du monde par accumulation de couples contrastés, avant de chercher ce qui l’ordonne.

Un peu plus loin dans le même livre (p. 300), Fink propose une seconde liste, cette fois organisée par cercles concentriques plutôt que par accumulation : « nous connaissons le domaine le plus vaste de la matière qui se montre à nous […] comme terre, eau, air, feu lumineux ; nous connaissons le domaine plus étroit du végétal, celui encore plus étroit de la vie animale et, dans celui-ci à nouveau, le règne humain […] comme le champs d’origine du monde  »historique-social ». » C’est presque la liste même des sens d’être du livre de Juganville — éléments, végétaux, animaux, hommes, avant que les choses n’y soient ajoutées par l’entremise du monde historico-social.

Enfin, dans un troisième passage du même ouvrage (p. 113-114), Fink distingue quatre modes d’être — « être-présent [Vorhandenheit] comme le mode d’être de quelque chose qui est comme une chose naturelle spatialement matérielle ; être-disponible [Zuhandenheit] comme le mode d’être de l’outil […] la vie comme la manière d’être du vivant au sens des plantes et des animaux, l’existence, comme la manière d’être de l’homme » — avant d’ajouter cet avertissement : « la non-différenciation de ces modes d’être ne passe pas seulement positivement à côté d’une interprétation ontologique adéquate, mais est une falsification avec des conséquences funestes. » C’est presque un résumé anticipé de tout ce que le livre de Juganville défendra sous le nom d’« éthique originelle négative » : maintenir les différences ontologiques, sous peine de conséquences graves.

Une méthode presque identique : l’ordinaire pratiqué sans y penser

Le plus frappant vient ensuite. Fink poursuit, toujours dans Nähe und Distanz : « Dans la vie quotidienne assurément, il manipule sans y penser ces différences — il les utilise, mais ne les pense pas spécifiquement. À la philosophie incombe cette tâche étrange d’arrêter, à partir de la distance d’un étonnement originaire, la compréhension de l’être pratiquée sans y penser dans la vie quotidienne, de l’ébranler et de la penser de part en part. »

C’est presque la définition même de la méthode que revendique le livre de Juganville : partir de ce que l’existence ordinaire différencie déjà, sans jamais le thématiser — l’homme distingue depuis toujours un animal d’une chose, sans y penser —, et faire de la philosophie la tâche de rendre explicite cette compréhension pratiquée. Le mot même d’« étonnement originaire » chez Fink fait écho à la section d’ouverture du livre, « Étonnante pluralité » — le même point de départ affectif, l’étonnement devant la profusion des étants, précède chez l’un comme chez l’autre tout travail conceptuel.

Aucune mesure donnée d’avance : un écho à l’anarchisme ontologique

Un dernier point, plus discret mais tout aussi précis, referme ce second rapprochement. Fink ajoute que cet examen philosophique doit se faire « quoiqu’aucune unité de mesure valide […] ne soit donnée d’avance, et que l’unité de mesure soit précisément le plus digne de question ». C’est très exactement ce que le livre de Juganville affirme des six sens d’être dans l’entretien : un « anarchisme ontologique », sans « arché qui les commanderait depuis un point plus haut » — aucune mesure, aucun principe premier, ne préexiste à l’examen lui-même.

Un emprunt à la fois lexical et structurel

C’est ce double emprunt — le mot rare (« jeu du monde », qui ne se rencontre nulle part ailleurs sous cette forme précise) et la thèse elle-même (le monde comme espace de jeu plutôt que comme étant) — qui rend la source du Weltspiel particulièrement solide, comparable en cela à la scène du marronnier chez Sartre ou à la distinction contagion/fusion affective chez Scheler. Les trois autres rapprochements, tous tirés de Nähe und Distanz, restent en revanche des convergences repérées par la lecture plutôt que des dettes confirmées par l’auteur — mais leur nombre, leur précision, et le fait qu’ils proviennent tous du même ouvrage, en font l’une des convergences les mieux appuyées de tout ce dictionnaire.

Une présence qui referme la description du monde ordinaire

Le Weltspiel n’intervient qu’à cet unique endroit du livre, mais c’est un endroit stratégique : la toute fin de la description positive du monde et de ses six sens d’être, juste avant que la troisième partie ne s’attaque à la manière dont ce même monde se trouve menacé par l’extension de la production. Le « jeu du monde » ferme ainsi, sur une note presque apaisée, la partie la plus descriptive du livre, avant que le ton ne devienne nettement plus sombre.


Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.

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