ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

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ÊTRES & POLANYI

Les marchandises fictives, ou l’extension indue vue depuis l’anthropologie économique

Karl Polanyi n’apparaît nulle part dans Introduction radicale à la philosophie — ni titre repris, ni concept technique identifiable. Cet article ne repose donc sur aucune dette textuelle avérée : c’est une convergence de diagnostic, repérée par la lecture — mais l’une des plus précises de toute cette série, une fois qu’on la formule avec exactitude.

Le désencastrement

La Grande Transformation (1944) décrit un renversement historique précis : dans toute société antérieure à la nôtre, l’économie restait « encastrée » dans les relations sociales — subordonnée à des logiques de réciprocité, de redistribution, de coutume. Le marché autorégulateur inverse ce rapport : ce ne sont plus les échanges qui obéissent à la société, c’est la société tout entière qui se retrouve encastrée dans son propre système économique. Polanyi nomme ce renversement le « désencastrement ». Le livre de Juganville ne parle jamais en ces termes, mais il décrit ailleurs un mouvement de structure comparable : les catégories de la production, nées de l’expérience de l’atelier, « s’échappent de cette expérience originaire » pour venir régir tout le reste — non plus un outil au service d’un usage circonscrit, mais un principe qui prétend désormais régir la totalité de l’étant.

Les marchandises fictives : un écho presque terme à terme

C’est là que la convergence devient la plus précise. Polanyi appelle « marchandises fictives » la terre, le travail et la monnaie — trois éléments que le marché traite comme des marchandises ordinaires, leur assignant un prix (la rente, le salaire, le taux d’intérêt), alors qu’aucun des trois n’a jamais été, à proprement parler, produit pour être vendu : la terre n’est l’œuvre d’aucune fabrication humaine, le travail n’est que l’autre nom de l’activité qui accompagne la vie elle-même, la monnaie n’est pas destinée, à l’origine, à faire l’objet d’un commerce.

C’est presque exactement la distinction que porte le livre de Juganville au sujet des quatre causes de la production : elles restent parfaitement légitimes pour penser les choses et les aliments, les deux seuls sens d’être réellement produits, mais leur extension aux hommes, aux animaux, aux végétaux ou aux éléments constitue une extension indue. Le travail chez Polanyi, ce sont les hommes eux-mêmes ; la terre, ce sont les végétaux, les animaux et les éléments. Les « marchandises fictives » de Polanyi désignent, par un autre vocabulaire et depuis un autre terrain — l’anthropologie économique plutôt que l’ontologie —, très exactement les sens d’être que le livre de Juganville refuse de voir soumis aux quatre causes.

Un point de méthode qui diverge : le double mouvement

Il faut noter une différence de structure, malgré cette proximité. Polanyi décrit un « double mouvement » : l’extension du marché autorégulateur provoque, presque mécaniquement, un contre-mouvement de la société qui cherche à se protéger — lois sociales, syndicats, régulations. C’est une prédiction de nature sociologique et historique, presque dialectique. Le livre de Juganville ne formule jamais rien de comparable : son éthique originelle négative ne prédit aucun contre-mouvement spontané, elle se contente de nommer ce qu’il faudrait empêcher, sans garantir qu’un sursaut collectif vienne nécessairement y répondre.


Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie. Comme pour le reste des sources rassemblées autour de la critique du capital, celle-ci rassemble une convergence repérée par la lecture, non une dette confirmée par l’auteur.