Une table mise au pluriel, pour signaler une crise
Kant occupe, dans Introduction radicale à la philosophie, une présence brève mais d’une précision remarquable : un seul titre de section, mais dont la modification la plus infime — un pluriel là où l’original est au singulier — porte à elle seule tout le sens du passage.
Une table, des tables
Le chapitre 5 comporte une section intitulée « Des tables de catégories ». C’est une allusion directe à la Table des catégories que Kant établit dans la Critique de la raison pure — sa liste des douze catégories de l’entendement, qu’il prétend dériver systématiquement des formes du jugement, par opposition aux dix catégories d’Aristote, qu’il juge « ramassées » au hasard de la rencontre, sans principe de dérivation qui en garantisse la nécessité ou l’exhaustivité — ce que Kant appelle une liste rhapsodique.
Pourquoi le pluriel, précisément à cet endroit
Mais le livre ne parle jamais d’une table de catégories : il en parle toujours au pluriel. Ce choix n’est pas un hasard de style. Le passage qui porte ce titre est celui, précisément, où le livre affronte le vertige du relativisme culturel — la question de savoir si chaque culture, chaque époque, ne disposerait pas de sa propre table de catégories, incommensurable aux autres : « Autant d’époques, autant de lieux, autant de tables de catégories, autant de mondes ? » Le pluriel kantien mis en scène ici n’est donc pas une simple erreur d’accord : c’est l’expression grammaticale exacte de la crise que ce chapitre traverse — non plus une table unique et nécessaire comme chez Kant, mais une pluralité de tables candidates, dont aucune ne peut a priori revendiquer l’autorité que Kant accordait à la sienne.
Un carrefour avec Descola et Scheler
C’est très exactement dans ce même passage que le livre convoque, sans le nommer, le problème que pose l’anthropologie de Philippe Descola — le chamanisme, l’animisme, le totémisme, le naturalisme comme autant de « tables » rivales — avant d’y répondre par la méthode comparative empruntée à la sociologie de la connaissance de Max Scheler. Le titre kantien mis au pluriel fonctionne ainsi comme la charnière exacte entre l’aspiration à une catégorisation nécessaire, que Kant incarne, et le doute relativiste que le livre doit ensuite désamorcer.
Une réserve qui vaut aussi contre Marion
Cette méfiance envers la table kantienne vaut aussi, par ricochet, pour Jean-Luc Marion, qui décrit dans Étant donné (1997) le phénomène saturé « au fil conducteur » des catégories de Kant — en les inversant, certes, mais sans quitter la grille logique qu’il renverse. Là où Marion inverse des catégories héritées, le livre de Juganville tire les siennes des comportements ordinaires. (Voir l’article « Êtres & Marion ».)
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.