ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

ontologie phénoménologie herméneutique anthropologie philosophie

LES THÈSES DU LIVRE

Avant de partir à la recherche de ses sources, il faut d’abord savoir ce que le livre affirme. Cette section en résume les grandes lignes, chapitre après chapitre, pour qui n’en aurait pas encore fait la lecture complète.

L’introduction pose la question centrale — combien y a-t-il de façons fondamentalement différentes d’être quelque chose ? — et récuse d’emblée l’image d’une hiérarchie graduée (la pierre, puis le vivant, puis l’homme) au profit de celle des couleurs primaires : plusieurs sens d’être irréductibles, jamais des degrés d’une même substance. Elle annonce aussi l’enjeu le plus grave du livre, en filigrane dès ces premières pages : la menace d’une décoloration généralisée sous l’effet de la production industrielle, jusqu’à la question la plus dure — un abattoir peut-il servir de modèle pour penser un camp d’extermination ?

La première partie (« Le monde ordinaire et la condition humaine ») établit la méthode : revenir à l’expérience la plus ordinaire plutôt qu’aux sciences, à l’aide des situations archi-ordinaires — la faim, la noyade — qui raréfient un rapport au monde pour en révéler la structure. Elle affirme que l’homme seul existe, quand tout le reste est seulement, sans hiérarchie de valeur entre les deux, et décrit les structures fondamentales de l’existence — la naissance comme commencement radical, la mort comme non-événement, la coexistence comme condition de toute compréhension.

La deuxième partie (« Êtres et monde ») dégage les six sens d’être — hommes, animaux, végétaux, éléments, choses, aliments — et montre qu’ils s’entrelacent toujours sans jamais se confondre. Elle introduit la théorie aristotélicienne des quatre causes (matière, forme, fin, force motrice) pour décrire la production ordinaire des choses et des aliments, les deux seuls sens d’être qui ne sont pas simplement donnés.

La troisième partie (« Totalité et production ») est le cœur critique de l’ouvrage. Elle décrit trois extensions successives de la production, qui ne se remplacent jamais mais s’additionnent : la production totalisante, qui réduit la totalité du donné en stock et fait de l’argent la cause finale de tout ; la production totalitaire, qui applique cette même structure à la coexistence humaine elle-même, avec les camps pour cause motrice et un « homme nouveau » pour cause finale ; la production totale, qui s’attaque enfin aux sens d’être en tant que tels pour les faire muter plutôt que de simplement les exploiter. Cette partie développe aussi une échelle du mal à quatre degrés, du mal ordinaire (qui confirme l’irréductibilité des sens d’être plutôt qu’il ne l’entame) jusqu’au mal total, où l’être lui-même deviendrait le mal.

La conclusion referme le livre sur une « éthique originelle négative » : il n’y a de bien possible qu’à la condition de maintenir les différences ontologiques entre les sens d’être. Le tout dernier mot du livre est un néologisme qui condense cette trajectoire entière — l’ontocide.