ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

ontologie phénoménologie herméneutique anthropologie philosophie

LA TECHNIQUE OU LE CAPITAL ? QUELLE CAUSE DOMINE LE SYSTÈME ?

Plusieurs auteurs, quatre causes, un seul moteur qui tourne

Le Système, tel que le construit le livre de Juganville, articule quatre causes aristotéliciennes distinctes — motrice, matérielle, formelle, finale. Or il existe, pour chacune de ces quatre causes prise isolément, au moins un auteur qui en a fait la cause déterminante « en dernière instance » — pour reprendre la formule d’Engels —, celle à partir de laquelle il faudrait comprendre le monde. Suivre ces voix dans l’ordre où elles s’objectent les unes aux autres — plutôt que de les juxtaposer — permet de mesurer ce que le Système du livre de Juganville rend possible : non pas une architecture figée où les quatre causes coexisteraient sans rapport de force entre elles, mais un moteur qui tourne, une image que l’auteur a lui-même proposée dans l’addendum de septembre à son entretien.

1. Neutralité de la technique : Lénine et un certain Marx

Le point de départ le plus naïf, et le plus commode à réfuter, est celui qui nie qu’aucune cause ne domine véritablement les autres : la technique y serait un pur instrument neutre, que seule la cause à laquelle on l’attelle rendrait exploiteur ou libérateur. Le marxisme orthodoxe en fournit la formulation la plus nette. Convaincu que la technique pouvait être séparée de son contexte d’exploitation pour servir une autre fin, Lénine résume tout son projet industriel dans une équation restée célèbre : « le socialisme = le pouvoir des Soviets + l’ordre des chemins de fer prussiens + la technique et l’organisation des trusts américains + l’enseignement public américain ». C’est très exactement ce que Heidegger appellera, dans La Question de la technique, la « conception instrumentale et anthropologique de la technique » — la représentation courante selon laquelle la technique n’est jamais qu’un moyen et une activité humaine, neutre en elle-même, que seule la fin poursuivie qualifierait. On en trouve d’ailleurs des traces chez un certain Marx lui-même — celui que range le champ cultivé et l’eau parmi les « instruments de production naturels », celui aussi que vise Axelos dans Marx penseur de la technique, quand il identifie chez lui l’idée que la technique elle-même n’est jamais en cause, seul son usage aliéné (capitaliste) l’étant : l’effort marxien ne viserait, selon Axelos, qu’« un déploiement désaliéné et total de la puissance de la technique ». Un instrument, par définition, reste second par rapport à la fin qu’il sert.

2. Le primat de la cause matérielle — Heidegger

Objection à cette neutralité supposée : Heidegger — source la plus systématiquement confirmée du livre sur ce terrain — montre comment l’étant tout entier tend à se trouver révélé comme Bestand, fonds disponible pour l’exploitation, dans l’époque de la technique moderne. Ce tout doit s’entendre sans restriction : le Rhin lui-même, écrit Heidegger, n’est plus le fleuve chanté par Hölderlin mais une réserve hydraulique au service d’une centrale électrique, disponible en amont comme en aval de la centrale ; la forêt devient réserve de cellulose pour le papier ; l’air, matière première pour l’azote ; le paysan, autrefois celui qui prenait soin d’un champ et le laissait fructifier, devient lui-même rouage d’une industrie alimentaire mécanisée. Aucun étant, aussi éloigné soit-il en apparence de toute utilité technique, n’échappe par principe à cette réquisition — c’est cette absence d’exception qui distingue le Bestand heideggérien d’un simple constat empirique sur l’exploitation de telle ou telle ressource : c’est le mode de dévoilement de l’étant en tant que tel qui a changé, non seulement la façon dont on traite certains étants en particulier. La matière, une fois entrée dans ce régime, n’est donc déjà plus neutre, quelle que soit la fin à laquelle on prétend l’atteler (une thèse voisine, par un tout autre chemin, chez Nicholas Georgescu-Roegen, The Entropy Law and the Economic Process, 1971, pour qui toute activité économique transforme irréversiblement un stock fini de matière et d’énergie en déchets).

La limite de cette hiérarchie tient cependant à son indifférence aux rapports sociaux qui organisent l’extraction : le même charbon, le même stock, peut être exploité selon des logiques radicalement différentes — signe qu’une autre cause reste à l’œuvre derrière la seule matière.

3. Le primat de la cause motrice : Anders et Ellul

La technique, chez Heidegger, ne désigne jamais particulièrement les machines ou l’industrie : c’est un mode de dévoilement de l’étant en général, dont la machine n’est qu’une manifestation parmi d’autres. Anders et Ellul développent une analyse plus concrète, centrée sur le rôle précis de la machinerie et des travailleurs qui y sont pris — soutenant chacun à sa manière que la technique, une fois parvenue à un certain seuil, échappe au contrôle des autres causes et devient elle-même la force motrice déterminante. Ellul précise ce qu’il entend exactement par cette domination : une autonomie proprement dite, pas une simple influence croissante. La technique, ce seuil franchi, fonctionne par « auto-accroissement », indépendamment du système économique ou politique qui la porte — quel que soit ce système, écrit-il, la technique y engendre les mêmes dérives, au point d’acquérir « son entité particulière, sa vie ». Anders situe cette même autonomie dans deux structures ordinaires de la production : la division du travail et la machinerie. « L’aggravation de l’actuelle division du travail nous condamne à nous concentrer sur d’infimes segments du processus d’ensemble », si bien que notre monde devient une gigantesque « machine totale », un « État technico-totalitaire ». Le mot machinerie, non simple machine, est le même que celui que l’article Heidegger relève déjà dans le livre : ce n’est jamais le simple passage de l’outil à la machine qui intègre les sens d’être au système marchand, mais le passage de la machine isolée à l’engrenage généralisé de la machinerie.

La course aux armements nucléaires de la guerre froide illustre ce même moment du Système à l’état pur : le programme soviétique s’est développé selon une logique de commandement bureaucratique largement indépendante de toute rentabilité, et l’Initiative de défense stratégique américaine, techniquement irréalisable à l’époque de son annonce, visait précisément à entraîner l’URSS dans une escalade technique que son économie ne pouvait plus soutenir — jusqu’à y contribuer à sa chute. La technique, ici, ne se contente pas de s’affranchir du capital : elle finit par le détruire.

4. Le primat des causes finale et formelle — Marx

C’est Marx, le premier, qui montre que le capitalisme obéit à une formule où l’argent n’est jamais un simple intermédiaire mais la fin même du procès : A-M-A’, selon la formule consacrée — l’argent qui s’échange contre une marchandise pour redevenir, au terme du circuit, davantage d’argent. Marx fournit ainsi au livre de Juganville cette cause finale sous sa forme la plus générale : l’argent comme équivalent universel qui rend commensurables des choses hétérogènes — une cause finale qui ne reste jamais abstraite, puisqu’elle prend nécessairement la forme concrète de la marchandise, Le Capital s’ouvrant d’ailleurs sur cette même équivalence, la richesse des sociétés capitalistes s’annonçant comme « une immense accumulation de marchandises ». Forme et fin ne sont donc jamais, chez Marx, deux causes concurrentes, mais les deux faces d’un seul et même primat — celui que Lukács et Debord, chacun à sa manière, ont ensuite radicalisé jusqu’à en faire la catégorie déterminante de la conscience elle-même.

C’est Malm qui porte l’objection la plus directe à l’autonomie de la technique défendue plus haut : dans Fossil Capital (2016), il montre que la vapeur l’emporte sur l’hydraulique dans l’industrie cotonnière britannique, non pour une supériorité technique intrinsèque — au contraire, écrit-il, la vapeur l’a emporté « malgré que l’eau soit abondante, meilleur marché et au moins aussi puissante ». La vraie raison tient au capital lui-même : exploiter l’énergie hydraulique exigeait des industriels une coordination entre eux — barrages, écluses, répartition du débit d’une même rivière entre plusieurs moulins —, une coopération à laquelle ils se refusaient obstinément, comme le montrent plusieurs tentatives avortées. La vapeur, elle, s’affranchissait de ce type de contrainte : elle permettait d’installer les usines dans les villes, là où s’entassait une main-d’œuvre surnuméraire, facilement remplaçable et donc disciplinable, plutôt que de dépendre d’une main-d’œuvre rurale plus rare, dispersée le long des cours d’eau et de ce fait moins malléable. C’est le capital qui choisit ainsi la technique, jamais l’inverse.

La limite de cette hiérarchie tient d’abord au fonctionnement ordinaire de l’URSS elle-même, dans ses phases où elle relève de la seule Production Totalisante et non de la Production Totalitaire : les plans quinquennaux s’y construisent en rejetant le marché au profit de quotas centralisés, l’argent n’y occupant jamais la place de cause finale que lui donne le capitalisme — la puissance productive et industrielle elle-même, cause matérielle et cause motrice combinées, occupant alors la place que l’argent occupe ailleurs. (On peut ajouter, mais ce n’est déjà plus tout à fait le sujet ici puisqu’il s’agit alors de Production Totalitaire, que celle-ci n’a pas davantage l’argent pour finalité : sa fin propre est la production d’un homme nouveau, comme le montre déjà l’article consacré à Production Totalitaire & Génocide — les Khmers rouges allant jusqu’à abolir purement et simplement l’argent, preuve la plus nette que ce n’est pas lui, dans ce cas, qui fait office de cause finale.)

Dépassement des apories : le moteur qui tourne

Aucune de ces hiérarchies, une fois fixée dans l’absolu, ne résiste à la confrontation avec les cas que les autres permettent d’éclairer. Mais ce n’est pas parce que ces auteurs se trompent sur le fond : c’est parce que chacun fige, en une vérité intemporelle, ce qui n’est jamais qu’une configuration parmi d’autres du même Système. Il faut noter, cependant, que l’historien Robert Linhart a montré que Lénine lui-même, en voulant s’approprier une technique qu’il croyait neutre — le point de départ même de ce parcours —, avait réinstallé sans le vouloir, au cœur des rapports de production soviétiques, la bureaucratie qu’il cherchait par ailleurs à combattre : la boucle se referme, la neutralité dont on était parti se révélant, jusque dans son propre échec, la thèse la plus intenable de toutes.

Il faut ajouter une précision, elle aussi apportée par l’auteur dans ce même addendum de septembre, qui distingue le livre de Juganville de ces auteurs eux-mêmes, sur un point de méthode plus fondamental encore que celui de la hiérarchie. Aucun d’eux ne choisit sa cause par un acte d’interprétation libre, plaquée de l’extérieur sur des phénomènes qui s’y prêteraient également bien ou mal : chacun désigne une cause réellement à l’œuvre, mais en l’isolant et en la faisant jouer seule. Le livre de Juganville, lui, ne choisit pas davantage les quatre causes comme une grille parmi d’autres qu’on pourrait tout aussi bien substituer par une autre. Il les retrouve, parce que le phénomène qu’il décrit — la production — comporte nécessairement une matière, une forme, une fin et une force motrice, dès lors qu’on a affaire à de la production et non à autre chose.

Le Système, tel que le construit le livre de Juganville, n’est pas une architecture statique où les quatre causes coexisteraient à parts égales et sans rapport de force entre elles : c’est un moteur qui tourne, où telle cause domine les trois autres à telle époque, avant qu’une autre ne prenne le relais — le capital qui sélectionne sa technique au moment de la révolution industrielle chez Malm, la technique qui s’émancipe de tout capital dans l’URSS des plans quinquennaux, l’idéologie qui subordonne à son tour la technique et le capital dans la Production Totalitaire. Chacun des auteurs rassemblés ici a ainsi raison pour le moment du Système qu’il a sous les yeux ; leur erreur commune n’est pas d’avoir mal vu leur propre moment, mais d’avoir pris l’instantané d’un moteur en marche pour une structure immobile. Seule une description à quatre causes distinctes, capables chacune de prendre tour à tour l’avantage sur les trois autres, permet de rendre compte de ce mouvement — plutôt que de devoir, à chaque nouveau cas, changer de philosophe pour en changer d’explication.


Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.