Contre la stratification, même assouplie par la culture
Bernard Lahire n’apparaît nulle part dans Introduction radicale à la philosophie, mais son projet le plus récent touche directement au terrain le plus disputé du livre : le rapport entre l’homme et l’animal.
Un projet anti-relativiste, qui rejoint le geste du livre
Les Structures fondamentales des sociétés humaines (2023) part d’un geste que le livre partage sur le fond : combattre le relativisme théorique au nom d’invariants universels. Lahire défend qu’il existe des lois générales des sociétés humaines, en partie enracinées dans la biologie — la dépendance prolongée de l’enfant humain, la partition sexuée —, contre le pluralisme théorique qui nierait toute possibilité de loi générale en sciences sociales. C’est la même ambition anti-relativiste que celle du livre de Juganville, appliquée cette fois aux sociétés plutôt qu’aux sens d’être.
Le geste précis de Lahire, et ce qu’il suppose
Lahire part des sociétés animales pour montrer que les sociétés humaines en dépendent — non par déterminisme strict, précise-t-il, puisque le culturel déploie le biologique d’une manière proprement infinie, capable de varier presque sans limite ce qu’il reçoit de la nature. Mais ce raffinement ne change rien à la structure du geste : il reste un geste de stratification, où le biologique fait fonction de socle et le culturel de modulation seconde. C’est très exactement ce que le livre récuse ailleurs, à propos de toute carte organisée en strates plutôt qu’en sens d’être irréductibles — Husserl, Scheler, Patočka en offraient déjà des versions, chacune écartée pour la même raison.
Le chien qui court avec nous
Le livre anticipe et démonte ce geste avec un exemple précis. Nous faisons une course avec notre chien vers un arbre : mêmes obstacles évités, même direction, même vitesse apparente. « Pourtant, malgré tout cela, il y a une différence abyssale » (p. 233). La vitesse de la course du chien et la nôtre peut bien être « la même » — mais elle mesurerait tout aussi bien celle d’une pierre lancée ou d’une mobylette : un étant en mouvement, abstraction faite des sens d’être. Le livre en tire une formule qui vaut comme réponse directe à toute méthode comparative de ce type : « un voisinage de deux sens d’être masque un abîme qu’aucune médiation ne peut franchir » (p. 233).
Le livre va plus loin, et anticipe presque littéralement l’objection que porterait Lahire : la course avec le chien rend-elle les animaux plus proches de nous que les végétaux, puisque nous ne faisons jamais la course avec un arbre ? Le livre l’accorde — « le rapport de l’animal à son milieu peut montrer une certaine correspondance avec le rapport de l’existant au monde » — mais tranche aussitôt : « Cela ne remet pas en cause l’irréductibilité des sens d’être mais conduit à comprendre que les différences ontologiques sont différentes entre elles » (p. 234-235). Une proximité relative entre certains sens d’être n’entame donc jamais l’abîme absolu qui les sépare tous.
La vache, le train, et l’historicité qui ne s’ajoute jamais après coup
Un second exemple porte plus directement sur l’historicité, et répond à ce qu’on pourrait objecter au nom d’un déploiement culturel infini du biologique. Une vache broute et regarde passer un train ; elle le différencie sur le fond de la prairie. Mais nous comprenons toujours déjà un train à partir de la révolution industrielle, du tourisme de masse, des performances de vitesse — si bien que « ce que signifie »voir » dans le cas de la vache et du nôtre est ontologiquement différent. Au sens strict, une vache ne voit jamais passer un train » (p. 181).
Ce que ce second exemple ajoute au premier est décisif pour Lahire : il n’y a jamais, chez l’homme, un acte de perception nu, antérieur à l’histoire, sur lequel viendrait ensuite se déposer la couche culturelle. Voir un train est déjà historique de part en part ; il n’y a rien à peler pour retrouver, en dessous, une perception plus simple, commune avec la vache. Et le livre fournit lui-même la formule qui condense ce refus de toute stratification biologie/culture : « les différences ontologiques sont plus originaires que les analogies organiques » (p. 180). Le concept d’organisme — le biologique comme fonds commun aux deux espèces — n’est jamais premier : c’est une abstraction seconde, qui présuppose déjà, pour se former, qu’on ait perdu de vue la différence ontologique originaire.
Ce que cela laisse à la méthode de Lahire, et ce que cela lui retire
Rien de tout cela n’invalide l’entreprise comparative de Lahire sur son propre terrain : reconnaître que certaines conduites se ressemblent d’une espèce à l’autre, et graduer des proximités — l’homme sans doute plus proche du chien que de l’étoile de mer sur cette échelle, comme le suggère déjà le livre à propos du chien et du végétal. Mais cette méthode ne peut, par construction, jamais atteindre l’abîme ontologique lui-même, puisque celui-ci ne se donne pas au niveau de la conduite observée de l’extérieur : il se donne immédiatement dans l’expérience ordinaire, avant toute comparaison scientifique entre espèces. C’est le même argument, presque mot pour mot, que celui déjà opposé à Viveiros de Castro et à Lévi-Strauss dans cette série : la comparaison peut multiplier les ressemblances sans jamais toucher au contraste des sens d’être, parce qu’elle ne joue pas dans le même registre.
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.