La phénoménologie du quotidien, jusque dans ses exemples
Alfred Schütz occupe, dans Introduction radicale à la philosophie, une présence plus appuyée qu’on ne le remarque au premier abord — moins par un titre emprunté que par un concept technique qui revient des dizaines de fois, et par un exemple qui a manifestement inspiré l’une des scènes les plus mémorables du livre.
La typification, concept central
Le chapitre 4, consacré à la coexistence et à la compréhension d’autrui, s’appuie constamment sur le terme de « typification » : la compréhension d’autrui « s’accomplit dans la typification », il suffit de « trouver des motifs typiques de personnes typiques » pour comprendre un comportement « typique » surgi d’une situation « également typique », nos rapports aux autres se distribuent selon « des degrés d’anonymat et d’intimité ». C’est très précisément le concept central de la phénoménologie sociale de Schütz (Der sinnhafte Aufbau der sozialen Welt, puis ses travaux avec Thomas Luckmann) : la thèse que nous comprenons autrui non par un accès direct à sa conscience singulière, mais par des types sociaux appris, à des degrés variables d’anonymat — du contemporain lointain au proche intime.
Le monde de la vie, dans l’attitude naturelle
Le concept jumeau de « monde de la vie », donné dans « l’attitude naturelle », que le livre entend arracher à l’oubli pour en faire « le thème de la recherche », reprend le programme même de Schütz : reprendre et systématiser sociologiquement le Lebenswelt husserlien pour en faire l’objet d’une phénoménologie de la vie quotidienne — exactement le projet que revendique Introduction radicale à la philosophie pour lui-même.
Un chien nommé Rover, devenu un chien inconnu dans une clairière
Schütz illustre sa théorie de la typification par un exemple resté célèbre : son propre chien, Rover, qu’il peut se représenter tantôt comme cet animal précis, tantôt comme un exemplaire du type « chien », selon la situation. Le livre reprend une scène très proche en esprit, quoique transposée : un chien inconnu surgi dans une clairière à la tombée du jour, qu’on prend un instant pour un loup avant de reconnaître, plus tard, un simple husky. Dans les deux cas, la leçon est la même — les types ne sont jamais donnés une fois pour toutes, ils dépendent de la situation qui les fait apparaître, et l’incertitude porte toujours sur le sous-type (loup ou husky, Rover ou setter irlandais quelconque), jamais sur le sens d’être lui-même. On y croise même un certain chien appelé Fips (le nom du chien de Heidegger).
Une présence de fond plutôt qu’un emprunt isolé
Contrairement à des sources plus ponctuelles, Schütz n’intervient pas en un seul passage identifiable : sa présence irrigue toute l’analyse de la coexistence et de la compréhension d’autrui, du début à la fin du chapitre 4. C’est une dette méthodologique de premier plan, à l’échelle précise à laquelle le livre prétend lui-même travailler — celle du monde ordinaire et de ses situations les plus quotidiennes.
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie*, reconstituées à partir d’une lecture attentive du texte, en l’absence de tout appareil de notes dans l’ouvrage publié.*