ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

ontologie phénoménologie herméneutique anthropologie philosophie

ÊTRES & MERLEAU-PONTY

Une présence reprise, puis retournée contre elle-même

Merleau-Ponty occupe une place singulière parmi les sources de Introduction radicale à la philosophie : il est l’un des rares dont la présence ne se limite pas à un emprunt silencieux ou à un titre glissé en clin d’œil — il est aussi, à un moment précis, directement pris à partie sur son propre terrain, à travers l’exemple même qu’il avait rendu célèbre.

La compréhension perceptive : contre l’atomisme sensoriel

Le chapitre 4, consacré à la compréhension perceptive, prend pour cible ce que Merleau-Ponty appelait, dans Phénoménologie de la perception (1945), « l’hypothèse de constance » : l’idée qu’il existerait, à la base de toute perception, des sensations atomiques et neutres (une couleur, un son isolés) que l’esprit assemblerait ensuite pour former des objets signifiants. Le livre reprend ce refus presque terme à terme : nous ne percevons jamais une somme de qualités sensibles brutes que nous rapporterions après coup à un homme, un animal ou une chose — nous percevons d’emblée un visage, un chien, une chaise, chacun selon son sens d’être propre, sans étape intermédiaire de construction. C’est le même geste anti-atomiste, appliqué cette fois non plus à la perception d’un objet isolé mais à la reconnaissance immédiate des sens d’être eux-mêmes.

Matière, vie, esprit : trois ordres, pas trois substances

Un texte plus ancien de Merleau-Ponty, La Structure du comportement (1942), éclaire d’un jour supplémentaire son rapport au livre — davantage par contraste que par emprunt direct. Merleau-Ponty y distingue trois dialectiques, celle du système physique, celle de l’organisme animal, et celle du travail humain, qui « projette entre l’homme et les stimuli physico-chimiques des  »objets d’usage » […] des  »objets culturels » […] qui constituent le milieu propre de l’homme ». Mais il refuse d’en faire trois substances superposées : « il faut en réalité comprendre la matière, la vie et l’esprit comme trois ordres de signification […]  »le physique »,  »le vital » et  »le psychique » ne représentaient pas trois puissances d’être, mais trois dialectiques. » C’est une carte qui évite la stratification substantielle — en cela proche du refus que le livre de Juganville oppose lui-même à toute hiérarchie des sens d’être —, mais qui reste, pour finir, en deçà de leur irréductibilité radicale : chez Merleau-Ponty, la mer elle-même « contient toutes sortes de figures de l’être » et « évoque une série de variantes possibles », jusqu’à ce que « la chair », dit-il, mérite « le vieux terme d’élément, au sens où on l’employait pour parler de l’eau, de l’air, de la terre et du feu » — une chair qui finit par absorber tous les sens d’être en une seule étoffe commune, précisément ce que le livre de Juganville refuse.

L’entrelacs : un emprunt qui structure tout le livre

C’est sans doute l’emprunt le plus discret et pourtant le plus massif : le mot même d’entrelacs, qui organise toute la deuxième partie du livre — l’entrelacs des choses, puis l’entrelacs des sens d’être qui clôt la description du monde ordinaire — reprend directement le titre d’un chapitre du dernier grand texte de Merleau-Ponty, Le Visible et l’invisible (1964, posthume) : « L’entrelacs — le chiasme ». Merleau-Ponty y pense la réversibilité du voyant et du visible, du touchant et du touché, comme un tissu continu où aucun terme ne précède l’autre — une intrication (le chiasme) plutôt qu’une simple juxtaposition. Le livre transpose cette structure du corps propre à l’échelle du monde entier : les six sens d’être ne sont jamais simplement juxtaposés, ils s’entrelacent dans chaque situation concrète, sans qu’aucun ne se laisse jamais isoler ni réduire aux autres — mais sans jamais, non plus, se fondre dans la chair unique que Merleau-Ponty leur assignait.

L’avant-propos de la Phénoménologie de la perception, le paysage contre la géographie — et une greffe de Sartre en son cœur

Un emprunt plus substantiel encore se loge dans l’avant-propos de Phénoménologie de la perception (1945), où Merleau-Ponty écrit : « Revenir aux choses mêmes, c’est revenir à ce monde avant la connaissance dont la connaissance parle toujours, et à l’égard duquel toute détermination scientifique est abstraite, sensitive et dépendante, comme la géographie à l’égard du paysage où nous avons d’abord appris ce que c’est qu’une forêt, une prairie ou une rivière. »

Le livre, à la page 56, conserve l’architecture complète de cette phrase — son ouverture, sa comparaison finale, la forêt, la prairie, la rivière — mais en remplace la clause centrale par une citation de Sartre, empruntée à un tout autre texte (« Une idée fondamentale de la phénoménologie de Husserl : l’intentionnalité », Situations I, 1947) : « Revenir à l’arbre, c’est revenir à la poussière sèche du monde et de la terre rude à l’égard desquels toute détermination scientifique est abstraite et dépendante, comme la géographie à l’égard du paysage, où nous avons d’abord appris ce que c’est qu’une forêt, une prairie ou une rivière. » Ce n’est donc jamais un simple emprunt de thèse — la priorité du monde perçu sur son élaboration théorique —, c’est une greffe précise, où la phrase merleau-pontienne sert de cadre à une citation de Sartre insérée en son point exact.

Une thèse écartée : le primat de la perception

Il faut nuancer cette dette par un rapport plus critique, symétrique à celui qu’on trouve envers Henry ou Gadamer. Le chapitre 4 affirme : « on ne peut soutenir non plus un primat d’une modalité sur les autres : ni de la perception, ni de l’affectivité, ni du langage. Bien plutôt, les modalités de compréhensions du comportement sont-elles cooriginaires » (p. 104). C’est un rejet explicite de la thèse la plus connue de Merleau-Ponty, celle qu’il défend en 1946 dans sa conférence « Le Primat de la perception et ses conséquences philosophiques » : que la perception serait la structure fondamentale à partir de laquelle il faudrait comprendre toutes les autres formes de rapport au monde. Le livre reprend cette même cooriginarité de l’analytique heideggérienne des existentiaux pour refuser toute hiérarchie entre perception, affectivité et langage — y compris celle que Merleau-Ponty lui-même avait défendue.

Il faut néanmoins reconnaître à la compréhension perceptive un rôle particulier, sans pour autant lui accorder le primat que Merleau-Ponty lui accordait. C’est elle qui vient pallier un reproche classique fait à Heidegger — celui d’avoir manqué la dimension charnelle du Dasein, reproche que la propre philosophie de la chair de Merleau-Ponty avait contribué à populariser. Mais cette réponse à l’objection ne revient pas à consacrer la perception comme lieu exclusif de l’incarnation : l’existant du livre est toujours déjà incarné, aussi bien lorsqu’il est affecté que lorsqu’il parle. La chair n’est donc pas le privilège d’une seule compréhension parmi les trois — c’est une dimension qui les traverse toutes, même si c’est la compréhension perceptive qui la rend le plus immédiatement visible.

Une scène reprise, puis fragilisée par une autre voix

C’est au chapitre 2 que le rapport à Merleau-Ponty se complique. Le livre reprend l’exemple le plus célèbre de sa dernière philosophie — une main qui en touche une autre, et qui, sentant qu’elle est touchée, cesserait d’être une simple chose pour devenir chair, sentante. Chez Merleau-Ponty, cette expérience de la réversibilité tactile est l’un des passages les plus commentés de toute son œuvre tardive : le corps propre y bascule, dans l’instant même du toucher, du statut d’objet à celui de sujet sentant, dans un chiasme qui n’est jamais résolu ni stabilisé.

Mais le livre ne conteste pas cette scène en son nom propre : il s’appuie sur une objection qui n’est pas de lui. Il retient qu’entre le touchant et le touché s’opère un « va-et-vient des mutations ontologiques » qui « demeure incompréhensible » — un renversement où le pouvoir de faire voir passe, de façon incohérente, d’un terme à l’autre. Cette description de l’incohérence est empruntée à Michel Henry, dont la critique de la réversibilité tactile merleau-pontienne (développée notamment dans Incarnation) pointe précisément cette instabilité entre les deux mains. Juganville reprend cette critique pour en tirer sa propre conclusion, plus radicale que celle de Henry lui-même : « Il est impossible à une main de devenir chair, parce qu’elle n’a jamais été autrement. Aucune main ne se met soudain à sentir mais sent toujours déjà. » Poser un premier temps où la main serait chose, suivi d’un second temps où elle deviendrait chair, c’est encore céder à une abstraction que la méthode archi-ordinaire entend exclure d’emblée.

C’est donc une critique à trois voix plutôt qu’un simple face-à-face : Merleau-Ponty propose la scène de la réversibilité ; Henry en pointe l’incohérence interne ; Juganville reprend cette seconde critique pour affirmer, contre les deux, une immédiateté sans bascule ni devenir — la main n’a jamais été autre chose que sentante, il n’y a rien à raconter.

Une source qu’on prend, et qu’on laisse fragiliser par une autre

Merleau-Ponty occupe ainsi, dans l’économie du livre, une place à part : ni simplement adopté (comme Husserl ou Heidegger), ni simplement écarté (comme Patočka ou Agamben), mais repris dans sa méthode et son vocabulaire — l’entrelacs, le refus de l’atomisme perceptif, l’avant-propos de 1945 — au moment même où son exemple le plus emblématique est fragilisé par une autre voix, et où sa propre tentative d’éviter la stratification (matière, vie, esprit comme « ordres » plutôt que substances) est jugée encore insuffisante, puisqu’elle finit par absorber tous les sens d’être dans la seule chair du monde. C’est peut-être la marque d’une dette d’autant plus profonde qu’elle se permet, à l’endroit précis où elle est la plus reconnaissable, de laisser un tiers — ou le livre lui-même — en contester la solidité.


Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.

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