Des clins d’œil, pas des citations
À côté des sources philosophiques, qui traversent Introduction radicale à la philosophie absorbées et sans nom, quelques allusions littéraires viennent ponctuer le texte d’une manière très différente : reconnaissables seulement au lecteur qui possède déjà la formule exacte à chercher, elles fonctionnent comme une signature discrète plutôt que comme un emprunt de méthode.
Rimbaud : la réalité rugueuse
Le chapitre 1 écrit que les savoirs empruntés aux sciences « nous détournent d’étreindre la réalité rugueuse ». C’est la reprise quasi littérale de la formule la plus célèbre d’Une Saison en enfer (« Adieu ») : Rimbaud y renonce à ses rêves de mage et de voyant pour se dire « rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ». L’écho est particulièrement bien choisi : le geste rimbaldien, abandonner les envolées visionnaires pour revenir au concret, épouse exactement le geste philosophique du livre, qui abandonne l’abstraction scientifique pour retrouver le monde ordinaire.
Mallarmé : la fleur absente de tous les bouquets
Au chapitre 2, à propos de la communication des abeilles indiquant la position d’une fleur, le livre écrit que nous, les hommes, « évoquons la fleur absente de tous les bouquets ». C’est un écho direct de la formule la plus célèbre de Mallarmé, dans Crise de vers : le mot fait surgir la fleur idéale, absente de toute fleur particulière — exactement ce qui distingue, pour le livre, la compréhension langagière humaine de la communication animale, qui ne fait qu’indiquer une position réelle.
Machado : l’hétérogénéité essentielle de l’être
La conclusion du livre affirme qu’« il y a une essentielle hétérogénéité de l’être », fondement de la pluralité des sens d’être. Cette formule doit sans doute une part de sa densité à Antonio Machado — non pas le poète des Proverbios y cantares, mais l’auteur de Juan de Mairena, où le poète invente deux personae philosophiques, Juan de Mairena et Abel Martín, à travers lesquels il développe une doctrine qu’on résume couramment sous le nom d’« hétérogénéité essentielle de l’être ».
Segalen : le désert croît et le divers décroît
Au chapitre 6, décrivant les forêts appauvries en biodiversité, les sols morts, les océans vidés de vie, le livre conclut : « Le désert croît et le divers décroît. » La seconde moitié de la phrase est la reprise presque intégrale de la formule qui donne tout son sens à l’Essai sur l’exotisme de Victor Segalen : son inquiétude devant l’homogénéisation du monde, la disparition progressive du Divers — la diversité des formes, des cultures, des paysages — sous l’avancée d’une modernité uniformisante. La première moitié, elle, résonne aussi avec un vers célèbre de Nietzsche, « le désert croît », que Heidegger commente longuement dans ses cours sur le nihilisme européen comme l’image même de l’achèvement du nihilisme — une résonance qui reste plus incertaine que la dette envers Segalen, faute d’un marqueur aussi précis, mais qui ferait de cette phrase, si elle est avérée, un montage à deux voix plutôt qu’un emprunt simple.
Proust : d’Être à ontocide, une architecture entière
Un dernier écho dépasse la simple formule empruntée : c’est une architecture tout entière, reproduite plutôt que citée. À la recherche du temps perdu s’ouvre sur « Longtemps, je me suis couché de bonne heure » et se referme sur « dans le Temps » — le roman entier construit comme une cathédrale autour d’un seul mot qui l’encadre d’un bout à l’autre. Le livre fait le geste inverse et complémentaire : son chapitre d’ouverture, intitulé « Être signifie de plusieurs manières », commence très exactement par le mot « Être » ; sa conclusion se referme, mot pour mot, sur un néologisme qui condense toute la trajectoire de l’ouvrage : « La totalité, qui met en cause les sens d’être, est un ontocide. » De l’Être à sa négation possible — l’ontocide —, c’est toute l’architecture du livre qui se love, à la manière proustienne, entre son premier et son dernier mot.
Une couche de lecture réservée aux initiés
Ce qui frappe, en rassemblant ces cinq échos, c’est leur fonction commune : chacun intervient exactement à l’endroit où l’argument philosophique atteint son point le plus sensible — le retour au concret contre l’abstraction (Rimbaud), la spécificité du langage humain (Mallarmé), la conclusion ontologique du livre entier (Machado), la disparition du divers sous la production (Segalen), et jusqu’à l’architecture générale de l’ouvrage lui-même (Proust). Ce ne sont jamais des ornements gratuits : ce sont des formes empruntées à des voix littéraires pour couronner, au moment le plus dense, un argument philosophique qui, par ailleurs, ne cite jamais aucun philosophe.
Cet article fait partie d’une série consacrée à Introduction radicale à la philosophie, l’ouvrage de Gilles de Juganville.