Un concept mis à l’épreuve
Le chapitre 10 du livre de Juganville décrit ce qu’il nomme la Production Totalitaire — l’application des quatre causes aristotéliciennes à la coexistence humaine elle-même, une idéologie visant la fabrication d’un « homme nouveau » à partir du genre humain réduit à une matière première. On pourrait être tenté d’y voir un simple synonyme savant du génocide, ou à l’inverse une catégorie si large qu’elle finirait par recouvrir n’importe quel massacre organisé. Ni l’un ni l’autre : c’est un concept qu’il faut soumettre à ses objections les plus dures pour voir s’il tient.
Les références au livre de Juganville sont données sous la forme « Êtres, p. », d’après la pagination de l’édition des PUF. Les majuscules (Production Totalisante, Production Totalitaire, Système) sont celles du livre de Juganville avant que l’éditeur ne les supprime.
Une catégorie ontologique, pas juridique
Le génocide, défini juridiquement depuis la Convention de l’ONU de 1948, repose sur deux critères : une intention spécifique de détruire, et un groupe défini par la nationalité, l’ethnie, la race ou la religion « en tant que tel » — une définition qui exclut délibérément les groupes politiques et les classes sociales, exclusion obtenue sous la pression soviétique lors des négociations de la Convention. Juganville, lui, définit les camps en des termes qui ne nomment aucune idéologie particulière : « Le totalitarisme se définit par les camps […] Toutes les différences qui distinguent les types de régimes politiques et le totalitarisme ne sont que des aspects secondaires et accessoires » (Êtres, p. 284). Il prévoit explicitement : « La lutte des classes ou lutte des races ou un mélange des deux ou une autre encore feront une cause » (Êtres, p. 281). Cette formulation couvre trois cas que le droit traite très différemment : le totalitarisme nazi (race, génocide au sens plein), le totalitarisme soviétique (classe, que le droit ne reconnaît pas comme génocide), et un mélange des deux — les Khmers rouges, visés par ce « mélange des deux », comme Juganville nous l’a confirmé dans nos entretiens : leur persécution de classe contre les citadins se double d’une persécution ethnique contre les minorités vietnamienne, cham et chinoise. La Production Totalitaire est une catégorie ontologique, définie par une structure ; le génocide est une catégorie juridique, définie par une intention et un groupe protégé. Elle inclut le génocide comme l’une de ses variantes, sans s’y réduire.
Le camp, critère décisif — mais un camp qui n’a pas toujours des barbelés
Si le critère est seulement la préméditation et l’organisation, alors n’importe quel massacre planifié — y compris le génocide rwandais de 1994, avec ses listes, sa radio, ses milices, ses barrages — devrait en relever, et le concept perdrait toute force distinctive. Le critère décisif n’est pas la préméditation, c’est le camp — et plus précisément le camp d’extermination, distingué du camp de travail (qui relève, lui, de la Production Totalisante, la première extension de la production chez Juganville). C’est très exactement la thèse d’Arendt dans Les Origines du totalitarisme : le camp d’extermination y est l’institution centrale du pouvoir totalitaire, le lieu où se vérifie que « tout est possible ».
Mais il faut se garder d’entendre ce critère au sens le plus étroit — un enclos, des barbelés, des miradors. Le livre de Juganville donne lui-même du camp une définition volontairement plus large : « Un camp se définit comme un lieu pour la mort, un lieu duquel on ne peut sortir sans mourir. Ainsi, une région entière peut être un camp si un blocus empêche d’en sortir et contraint à mourir de faim » (Êtres, p. 284). Cette définition inclut d’elle-même l’Holodomor, la famine organisée par le pouvoir soviétique en Ukraine en 1932-1933 : aucun enclos gardé, mais des frontières régionales fermées, des réquisitions forcées, un blocus qui interdit toute fuite et contraint des millions de personnes à mourir de faim — très exactement le camp tel que Juganville le définit, sans qu’aucun élargissement extérieur au texte ne soit nécessaire. Le Rwanda, lui, n’a jamais pris cette forme : une extermination directe, de proximité, machette à la main, sans la médiation institutionnelle qu’installe un lieu, gardé ou non, dont on ne peut sortir sans mourir. Il reste un génocide au plein sens du droit ; il n’est pas une Production Totalitaire au sens technique et restreint du livre de Juganville.
La Production Totalitaire suppose la Production Totalisante
Il reste à expliquer pourquoi n’importe quel massacre systématique et prolongé n’en relèverait pas non plus, dès lors qu’il s’étend dans la durée. Juganville, lors de nos entretiens, a proposé un critère plus dur. Les quatre cas retenus — totalitarisme nazi (race), totalitarisme soviétique (classe), Chine maoïste et Khmers rouges, ces deux derniers reliés par une filiation directe puisque les Khmers rouges se réclamaient explicitement du modèle maoïste — ont en commun d’administrer déjà, avant même que l’extermination ne commence, la société entière selon une logique productive totalisante : parti unique, plan économique centralisé, endoctrinement systématique de toute la population, pas seulement du groupe visé. Le camp d’extermination n’est alors que le point le plus extrême de cette totalisation déjà à l’œuvre. Autrement dit : la Production Totalitaire suppose la Production Totalisante — elle en est la radicalisation, jamais un phénomène qui pourrait surgir seul. C’est un critère relationnel, pas une liste de traits à vérifier un par un : il suffit de se demander si une Production Totalisante précédait, dans tel cas précis, avant que la destruction ne s’y greffe. Le Rwanda d’avant 1994 n’avait connu aucune totalisation de ce genre — pas de plan centralisé, pas de parti unique administrant tout le corps social ; le génocide y survient donc sans ce socle préalable.
Une Production Totalisante qui peut se passer d’argent
C’est ici que le critère semble se fissurer au premier regard. Le totalitarisme nazi hérite sans rupture d’une économie capitaliste où l’argent reste la cause finale — le cas est net. Mais ni l’URSS ni la Chine maoïste n’ont l’argent pour cause finale : les deux régimes se construisent au contraire en rejetant le marché au profit de plans quinquennaux et de quotas fixés par l’État. Et les Khmers rouges détruisent la monnaie dès leur arrivée au pouvoir — l’un de leurs premiers gestes, en 1975, est de faire sauter la Banque nationale. Ce n’est pas, en apparence, la radicalisation d’une Production Totalisante préexistante : c’est sa destruction pure et simple.
Deux mouvements permettent de tenir malgré tout, et Juganville nous a dit les faire siens. Le premier, plus étroit : la notion de « capitalisme d’État », développée notamment par Tony Cliff dans la tradition trotskiste dissidente, permet de lire l’URSS comme une économie où l’accumulation de capacité productive et militaire, et les quotas de production, jouent le rôle fonctionnel que joue l’argent ailleurs — la bureaucratie comme classe capitaliste collective, la concurrence géopolitique remplaçant la concurrence marchande. Le second mouvement, plus général et plus solide, consiste à ne plus restreindre le critère à l’argent : ce qui définit la Production Totalisante, ce n’est pas la cause finale précise (argent, quotas, utopie agraire), c’est la mobilisation de toutes les ressources du pays — agriculture, industrie, population — comme matière première d’un seul projet productif. Avec ce critère élargi, la collectivisation forcée immédiate de toute la population et de toute la terre cambodgienne, dès la prise du pouvoir par les Khmers rouges, constitue elle-même une Production Totalisante — non une rupture à expliquer, mais une totalisation d’un autre type que la monétaire, qui bascule très rapidement vers l’extermination.
Le mot « mobiliser », encore une fois
Ce critère élargi — la mobilisation de toutes les ressources comme matière première d’un seul projet — rejoint un fil déjà tiré ailleurs dans cette série. Le verbe employé ici n’est pas un hasard de vocabulaire : c’est très exactement celui que le livre de Juganville utilise au moment où il introduit la Production Totalitaire elle-même, « le totalitarisme mobilise en effet toutes les ressources », déjà rapproché, dans l’article consacré aux frères Jünger, du concept de mobilisation totale forgé par Ernst Jünger, dont Heidegger reconnaît lui-même la dette dans sa propre pensée de la technique. La mobilisation n’est donc pas seulement le mécanisme par lequel une Production Totalisante bascule vers l’extermination : c’est un mot qui, dans le vocabulaire même de Juganville, relie ce chapitre à toute une généalogie déjà repérée ailleurs.
Une confirmation inattendue : l’Angkar
Un dernier détail, presque anecdotique, vient confirmer cette réponse. Le pouvoir khmer rouge se désignait lui-même du nom d’Angkar — littéralement « l’Organisation » —, une autorité anonyme et omniprésente, que les témoins décrivent comme invisible et pourtant partout agissante, et qui ne s’incarnait jamais dans un visage qu’on aurait pu nommer. C’est un équivalent presque parfait de ce que Juganville appelle le Système — sa traduction du Gestell heideggérien, préférée à « arraisonnement » pour parler à davantage de lecteurs, et qui porte cette même dimension d’autorité impersonnelle et totalisante. Les Khmers rouges avaient, dans leur propre vocabulaire, trouvé le mot pour désigner ce que le livre de Juganville théorise ailleurs sans le rattacher à eux : Angkar pourrait se traduire par « Système ».
Un peuple façonné comme une œuvre
Un autre rapprochement, déjà établi ailleurs dans cette série, éclaire d’un jour différent ce même « homme nouveau » que la Production Totalitaire prétend fabriquer. Philippe Lacoue-Labarthe, dans La Fiction du politique, nomme « national-esthétisme » l’entreprise consistant à façonner un peuple comme une œuvre d’art, selon un modèle contemplé, plutôt que de le laisser advenir de lui-même — une thèse que Walter Benjamin annonçait déjà en 1936 en diagnostiquant, dans le fascisme, l’aboutissement d’une esthétisation de la vie politique. C’est très exactement ce que réalise, au sens le plus littéral, la Production Totalitaire : un peuple entier mis en forme, selon les quatre causes de la production, en vue de l’« homme nouveau » qu’on prétend en tirer.
Un concept que les historiens délaissent, mais qui reste pertinent autrement
Reste une difficulté, qui ne vient plus de la structure du concept mais de l’historiographie elle-même : la notion de totalitarisme, née de la comparaison entre le régime nazi et le régime soviétique, est aujourd’hui contestée par des historiens — Johann Chapoutot, par exemple, en souligne les limites comme catégorie comparative, tant elle risque d’effacer les différences concrètes entre les régimes qu’elle prétend rapprocher. C’est une objection sérieuse, mais qui vise un usage du concept différent de celui de Juganville : l’historien cherche à expliquer des trajectoires nationales précises ; Juganville cherche une structure ontologique répétable, indépendante des trajectoires particulières qui l’incarnent.
Deux ouvrages confirment que cette structure garde toute sa pertinence même quand on abandonne le mot lui-même — à condition de s’en tenir à des cas qui relèvent bien de la Production Totalitaire au sens qu’on vient d’établir. Zygmunt Bauman, dans Modernité et Holocauste (1989), montre que la destruction de masse est un produit de la rationalité bureaucratique et industrielle moderne, non un accident qui y aurait fait irruption malgré elle. Christopher Browning, dans Des hommes ordinaires (1992), étudie un bataillon de police allemande dont les membres, sans passé idéologique particulier, sont devenus les exécuteurs directs de fusillades de masse — confirmant, dans un cas authentiquement totalitaire, que le mal y est bien « causé par des hommes ordinaires », comme l’affirme le livre de Juganville.
Jean Hatzfeld, dans ses livres sur le génocide rwandais, de Dans le nu de la vie à Un papa de sang, apporte un constat d’un autre ordre, qu’il faut se garder de confondre avec les deux précédents. Puisque le Rwanda de 1994 n’est pas une Production Totalitaire, le fait que ses bourreaux — des paysans ordinaires tuant leurs voisins à la machette, sans appareil bureaucratique comparable — présentent la même ordinarité que les hommes du bataillon 101 de Browning prouve quelque chose de plus large encore : l’ordinarité du bourreau déborde la catégorie de la Production Totalitaire, elle se retrouve aussi bien dans le génocide que dans le totalitarisme au sens plein. C’est une leçon plus inquiétante, en un sens : il ne suffit pas d’échapper à la Production Totalitaire pour échapper au risque que des hommes ordinaires deviennent des tueurs.
Ce qui reste au bout de l’examen
Une hiérarchie à trois paliers, chacun plus étroit que le précédent : le massacre, de tous les temps et de tous les lieux ; le génocide, défini par l’intention et le groupe protégé ; la Production Totalitaire, définie par la radicalisation d’une Production Totalisante déjà à l’œuvre sur la société entière, jusqu’au camp d’extermination. Un concept auquel les historiens hésitent de plus en plus à recourir comme catégorie comparative ; mais un concept qui, employé à ce niveau structurel plutôt qu’historique, résiste à l’objection la plus dure qu’on ait pu lui opposer.
Questions ouvertes
Si l’ordinarité du bourreau déborde la Production Totalitaire, quelle structure ontologique rend possible un génocide comme celui du Rwanda, qui ne suppose aucune Production Totalisante préalable ? Le Grand Bond en avant et sa famine relèvent-ils, comme l’Holodomor, de la définition du camp comme région fermée dont on ne peut sortir sans mourir de faim ? Et si la Production Totalitaire suppose la Production Totalisante, la Production Totale — celle des laboratoires — suppose-t-elle à son tour la Production Totalitaire, ou peut-elle s’en passer ?
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir d’une lecture attentive du texte, en l’absence de tout appareil de notes dans l’ouvrage publié.
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