ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

ontologie phénoménologie herméneutique anthropologie philosophie

– Êtres* & L’Encyclopédie des Nuisances (la revue)

De novembre 1984 à avril 1992 ont paru quinze fascicules d’une revue qui empruntait à Diderot et d’Alembert son sous-titre : Encyclopédie des Nuisances. Dictionnaire de la déraison dans les arts, les sciences et les métiers. Issue du courant situationniste et dirigée par Jaime Semprun, elle avait choisi l’ordre alphabétique. Elle alla ainsi d’« Ab absurdo » à « Abrenuntio » sans jamais atteindre l’article « Abstraction » qu’elle s’était promis. Son propos tenait dans une phrase du « Discours préliminaire ». Il s’agissait de « juger sur pièces » la production marchande, car celle-ci « a en effet assez transformé le monde pour qu’il soit possible d’apprécier ce qu’elle nous a apporté, et pas encore assez pour qu’il soit impossible de se souvenir de ce dont elle nous a privé » (EdN n° 1, p. 3). Article après article, la revue examine l’alimentation, l’habitat, le sol, l’élevage, le nucléaire et la langue elle-même comme autant de « nuisances ». Elle n’y voit pas des excès accidentels, mais la production centrale d’un monde.

Le livre de Juganville s’ouvre sur une inquiétude voisine : « Toutes les couleurs ne se confondraient-elles pas aujourd’hui en nuances grisâtres, œuvre de l’affadissement du monde par la production industrielle ? » (Êtres, p. 19). Les deux entreprises décrivent le même désastre, et souvent à partir des mêmes exemples. Elles ne le pensent pourtant pas dans les mêmes termes. La revue le pense en termes d’histoire : séparation, dépossession, spectacle, comparaison entre ce qui était et ce qui est. Juganville le pense en termes d’être : pluralité des sens d’être, contraste ontologique, quatre causes de la production et mutations de celle-ci. Ce déplacement n’est pas une simple affaire de vocabulaire. Il permet de répondre à l’objection qui n’a cessé de poursuivre la revue, celle de la nostalgie. Il donne aussi un fondement à ce qu’elle réclamait sans parvenir à le fonder : le retour à l’expérience ordinaire du monde.

Abréviations. Les références à la revue sont données sous la forme « EdN n°, p. ». La pagination est continue sur l’ensemble du premier tome (fascicules 1 à 13). Elle reprend au début du second (fascicules 14 et 15). Les encarts, paginés à part en chiffres romains, sont signalés comme tels. Les références au livre de Juganville, Introduction radicale à la philosophie, sont données sous la forme « Êtres, p. ». Les majuscules de Production Totalisante, Totalitaire et Totale, de Système et de Mal sont rétablies, y compris dans les citations.

I. Deux inventaires du désastre

La convergence des inventaires frappe d’abord. La revue procède par ordre alphabétique, Juganville par sens d’être. Mais si l’on range les articles de la revue selon les six sens d’être, on obtient un commentaire presque terme à terme de la troisième partie du livre.

Les aliments d’abord. L’article « Abat-faim » pose qu’avec « les récents progrès de la technique, la totalité de la nourriture que consomme la société moderne en est venue à être constituée uniquement d’abat-faim » (EdN n° 5, p. 96). Le constat se résume d’une phrase : « Il y a eu du goût, mais il n’y en a plus » (p. 100). Quelques années plus tard, la revue reprend le mot d’ordre situationniste selon lequel le bifteck serait un jour dépassé : « nous n’avons rien gagné au-delà du bifteck, et […] nous avons perdu le bifteck » (EdN n° 11, p. 274). Juganville, de son côté, décrit les tomates modifiées pour la récolte mécanique : « Il s’agit désormais de faire pousser de la sauce concentrée pour produire de l’argent » (Êtres, p. 244). Il nomme le résultat : les choses et les aliments du Système sont « faussement différents et vraiment uniformes. Ces produits uniformes sont dégradés : des ersatz » (Êtres, p. 270).

Les animaux. Selon l’article « Abatage », « l’élevage industriel tend à réduire les animaux à un simple agglomérat de matière organique, où les manifestations de la vie deviennent visiblement marginales » (EdN n° 5, p. 107). Juganville demande à quel moment le cochon conduit à l’abattoir n’est plus que du « minerai de viande » (Êtres, p. 20). Avec la Production Totale, la réponse tombe : « on élève de la viande, on produit de la viande en vie » (Êtres, p. 296).

Les végétaux. L’article « Aborner », sans doute l’un des plus beaux de la revue, retrace la ruine d’une « civilisation du sol ». Celle-ci savait produire en France « deux mille sortes de poires et trois mille de pommes » (EdN n° 13, p. 316). Il conclut que « tout ce que produit l’agriculture industrielle, plante ou animal, n’est en définitive qu’un agglomérat non viable d’éléments de matière vivante en sursis » (p. 319). Juganville décrit les « déserts verts », ces alignements de troncs où plus aucun oiseau ne séjourne : « Le désert croît et le divers décroît » (Êtres, p. 187). Avec la Production Totale vient la « farine sur pied, résistante aux pesticides » (Êtres, p. 295).

Les éléments. Dans l’article « Aborder », une lettre ouverte au préfet signée « Un Tard-Avisé » énumère ce qui a été volé : « ce qui était considéré autrefois comme bien inaliénable de la communauté, offert à tous, et dont même le plus pauvre pouvait jouir : la pureté de l’air et celle de l’eau, la vigueur des arbres et la beauté des paysages, le silence et le chant des oiseaux. Aujourd’hui les pluies sont toxiques » (EdN n° 12, p. 307). Juganville tire la conséquence ontologique du nucléaire : « Il ne s’agit plus du même monde avec le nucléaire mais du monde du nucléaire » (Êtres, p. 266). Il ajoute que la Production Totale produit les éléments eux-mêmes : « l’énergie nucléaire ou les bombes atomiques sont la production de soleils » (Êtres, p. 295).

Les choses. L’aggloméré, selon la revue, est le « digne produit » de son monde « par sa structure interne en miettes comme par son maquillage superficiel en bois authentique » (EdN n° 5, p. 106). Juganville oppose le vieux pont de pierre, qui « manifeste les rives », au pont d’autoroute qui « s’efface dans sa fonctionnalité ». La différence entre eux « n’est pas celle entre deux étants mais entre deux mondes » (Êtres, p. 245-246).

Les hommes enfin. La revue dénonce « les dégoûtantes manipulations auxquelles s’emploient les valets de l’entreprise de production du novhomme, ce mutant que doivent satisfaire toutes les délices du spectacle marchand » (EdN n° 6, p. 116). Juganville décrit le même mutant, « adapté au marché d’un monde lui-même mutant » (Êtres, p. 297).

La revue a elle-même nommé ce qui relie ces exemples : « L’uniformisation marchande s’emploie à tout corrompre afin qu’aucune qualité directement accessible ne puisse plus faire à l’autorité des falsificateurs l’injure d’une existence indépendante » (EdN n° 14, p. 4). L’uniformisation est le mot même par lequel Juganville ouvre son livre, sous le titre « Effrayante uniformité » (Êtres, p. 18-20). Quant à cette qualité qui serait accessible sans médiation et qui existerait de façon indépendante, elle ressemble fort à ce que Juganville appelle le donné.

La convergence va plus loin que les exemples. L’article « Abeille » voit dans le miel corrompu le symptôme d’une société « qui s’applique à tout corrompre, comme s’il s’agissait de démontrer aux hommes que rien ne leur est réellement donné, qu’il leur faut désormais tout conquérir » (EdN n° 7, p. 137). Au lendemain de Tchernobyl, l’article « Abîme » écrit : « La différence entre l’histoire et la nature, que nous faisons l’une et non pas l’autre, s’est abolie dans la dépossession » (EdN n° 8, p. 168). On ne saurait mieux dire ce que Juganville appelle la Production Totale. Encore faut-il disposer d’une ontologie qui distingue ce qui est donné de ce qui est produit. C’est le cas du livre de Juganville : « Parmi ces sens d’être, les choses et les aliments sont produits, et eux seuls » (Êtres, p. 10). « Les végétaux, les animaux, les éléments et nous-mêmes ne sommes pas produits mais donnés chacun selon son sens d’être » (Êtres, p. 274).

C’est ici que la différence de cadre devient sensible. La revue pense le donné sous un terme unique, la nature, qu’elle oppose à l’histoire. L’article « Aborner » formule en ces termes l’alternative qui s’ouvre avec l’agriculture moderne. « L’une vise […] un perfectionnement du donné selon ses propres lois mieux connues, une humanisation de la nature. L’autre prend ce même donné pour l’homogénéiser et le réduire à ce que valide le calcul économique, et dans ce carcan rigide recompose une autre réalité en juxtaposant quelques éléments fonctionnels séparés de l’ancienne » (EdN n° 13, p. 316). La seconde branche de l’alternative décrit très exactement la Production Totalisante. Mais la première reste prise dans le couple de la nature et de l’histoire. Ce couple ne connaît que deux termes, quand Juganville en distingue six. Les adversaires de la revue ne s’y sont pas trompés. En 2001, les auteurs de Contre l’E.d.N. lui reprochaient d’avoir fait de la Nature un absolu, l’unique adversaire de la technique, et demandaient si la Nature était devenue « le dernier sujet historique ». L’objection porte contre la revue. Elle ne porte pas contre une ontologie qui ne connaît pas la Nature, mais des éléments, des végétaux et des animaux, chacun irréductible aux autres.

II. Comparer ou contraster

La méthode de la revue repose sur une notion qu’elle n’a cessé de reprendre, le point de comparaison. Dans « Histoire de dix ans », elle écrit : « Là comme en matière de nourriture ou d’habitat, il s’agit de supprimer le point de comparaison » (EdN n° 2, p. 44). Cinq ans plus tard, elle résume ainsi sa tâche : « En commençant à exposer ce que supprimaient et ce qu’apportaient les multiples progrès dont la nature exacte reste indiscutée, nous avons tenté de donner les moyens de les mesurer » (EdN n° 14, p. 4). Celui qui a goûté un vrai pain sait ce que vaut le pseudo-pain. Que ce souvenir disparaisse, et le pseudo-pain devient le pain.

La faiblesse de ce point de comparaison lui fut aussitôt opposée. Dans une lettre de décembre 1986 que la revue a eu l’honnêteté de publier, trois lecteurs résumaient sa thèse. L’ennemi s’attacherait à « supprimer le point de comparaison, notion essentielle chez vous », pour priver les individus « du substrat de l’expérience sensible de l’authentique » (EdN n° 12, p. 293). Ils objectaient : « Un « point de comparaison » peut être utile pour juger de la qualité des tomates ou de la bière, mais en ce qui concerne la vie historique […] il devient parfaitement inopérant » (p. 294). Ils voyaient même dans le principe de comparaison la démarche du consommateur qui pèse le pour et le contre avant d’acheter. Jaime Semprun répondit que la revue ne retenait du passé « que ce qui contenait une promesse de réalisation humaine encore riche de sens aujourd’hui ». Il s’agissait d’« élaborer de bric et de broc un langage (des significations, des valeurs) utilisable pour affirmer ce qui sera toujours irréductible à l’appauvrissement planifié de la vie » (p. 296). La réponse est juste, mais elle laisse indéterminé son critère. Qu’est-ce qui sera « toujours irréductible » ? Tant que le critère est une comparaison entre époques, il dépend de la mémoire. Et la mémoire est précisément ce que la revue voit se détruire.

Le contraste, chez Juganville, ne compare pas des époques. Il est ontologique : « Les sens d’être apparaissent par contraste les uns par rapport aux autres. Le contraste fait apparaître. Le contraste est le principe de l’apparaître » (Êtres, p. 67). Le camion contraste sur le parking de voitures, le silence de la pièce avec le brouhaha du couloir. Les animaux contrastent avec les végétaux, les choses avec les aliments, et cela en toute époque et en tout lieu. Le critère n’est donc pas le souvenir d’un état antérieur. C’est une structure présente dans toute situation. La revue avait pourtant aperçu la ressource que Juganville met au centre de sa méthode. L’article « Ablette » s’ouvre sur ce constat : « Dans une époque de privation, […] nous ne prenons une conscience si nette de l’existence des choses les plus diverses que parce qu’elles nous manquent soudain presque totalement » (EdN n° 10, p. 209). Pour Juganville, la privation ne renvoie pas à un passé perdu. Elle est une situation archi-ordinaire qui fait apparaître un sens d’être : « le béton gris et pollué d’une mégapole rend somptueux un îlot de verdure » (Êtres, p. 70). « Toute privation au sein d’un sens d’être est une modalité de ce sens d’être et le confirme par là même » (Êtres, p. 196). « Avec la privation, les contrastes ontologiques s’accentuent » (Êtres, p. 187). Le manque dont parle la revue ne prouve pas que c’était mieux avant. Il montre ce qui est.

Il existe bien, chez Juganville, un second contraste, qui ressemble davantage à celui de la revue. Il oppose l’existence ordinaire et sa production d’un côté, la Production Totalisante, Totalitaire et Totale de l’autre. Mais ce contraste n’est pas chronologique : il est structurel. Il distingue des types de production selon deux critères, « ce qui est produit et la manière dont il est produit » (Êtres, p. 244), et non des âges du monde. C’est pourquoi Juganville peut écrire : « Il ne s’agit pas d’idéaliser le monde de l’artisanat qui avait lui aussi ses millions de morts » (Êtres, p. 263). Il peut aussi tourner contre toute nostalgie une question sans réplique : « Les machines ont aboli l’esclavage (abolir les machines, serait-ce rétablir l’esclavage ?) » (Êtres, p. 257). Ce qu’il oppose à la Production Totalisante n’est pas un passé, mais l’irréductibilité des sens d’être, qui traverse toutes les époques. Entre le fleuve muré dans la centrale et le fleuve des dieux antiques, « se tient la trans-historicité de l’élémental » (Êtres, p. 274). Le « toujours irréductible » que Semprun cherchait à affirmer « de bric et de broc » reçoit ici un nom et une structure.

La revue a cherché une autre parade au reproche de passéisme : le sens commun. Elle en appelle à Hannah Arendt et à la formation d’un « domaine de relations communautaires qui donne son sens au sens commun ». Ce domaine permettrait de condamner l’innovation technique autoritaire « sans plus se laisser impressionner par l’inepte reproche de passéisme » (EdN n° 14, p. 13). L’argument est équivoque. S’il s’agit du bon sens, il ne prouve pas grand-chose, car le bon sens varie selon les époques et les lieux. Juganville l’écarte dès les premières pages : « Mais le bon sens de quelle époque et de quel lieu ? » (Êtres, p. 29). S’il s’agit du partage d’un monde commun, l’argument est fort, mais il suppose une ontologie de ce monde commun. Juganville la fournit : « Le sens commun est l’expérience ordinaire des sens d’être » (Êtres, p. 72). « Le sens commun est toujours déjà un monde commun et le monde commun, toujours déjà un sens commun : le commun s’origine dans les sens d’être » (Êtres, p. 196). Le monde commun est l’entrelacs des sens d’être (Êtres, p. 238). C’est lui qui donne prise contre le Système, non la mémoire d’un âge meilleur.

Le dernier fascicule de la revue, paru en avril 1992, permet de mesurer cet écart. L’article « Abracadabra » y établit un diagnostic que Juganville pourrait contresigner : « Le monde des sensations communes, qui n’avait jusque-là été mis en doute que par quelques philosophes, a été, cette fois universellement et pratiquement, récusé par le développement scientifique et technique » (EdN n° 15, p. 37). « Avec la perception sensible et ses certitudes, c’est le meilleur de l’expérience humaine accumulée qui est frappé d’inanité » (p. 38). D’où un programme : « un projet émancipateur dans notre époque ne peut prendre corps qu’en replaçant au centre du monde, par sa critique comme par son programme, l’expérience sensible aujourd’hui réduite à presque rien » (p. 39). L’appel est d’allure phénoménologique. La revue convoque Koyré, Arendt et Valéry, pour qui notre espace, notre temps et notre causalité n’ont plus de sens « là où notre corps est impossible ». Mais elle ne dit pas ce qu’est ce monde sensible qu’il faudrait replacer au centre. Juganville part du même renversement : « Il importe de comprendre l’univers de la science grâce au monde du sens commun, et non pas l’inverse » (Êtres, p. 46). Il ne réduit pourtant pas ce monde à des sensations. Le comportement ordinaire est à la fois perceptif, affectif et langagier, sans primat de la perception (Êtres, p. 104), et ce qu’il comprend, ce sont des sens d’être. Ce qui a été récusé par les sciences, ce n’est pas d’abord un fonds de sensations. C’est la différence entre les choses, les aliments, les éléments, les végétaux, les animaux et les hommes. Le monde ordinaire, d’ailleurs, n’est pas un paradis préscientifique : il est « occupé et envahi depuis longtemps » par les sciences, jusque dans les « puces électroniques » (Êtres, p. 48). On ne retourne pas en deçà des sciences. On comprend leur univers à partir du monde où elles prennent place.

Cette précision répond à une seconde objection de Contre l’E.d.N. Ses auteurs raillaient chez la revue la croyance en un ancien « rapport supposé direct au monde » et une « promenade phénoménologique » qui n’aurait pas quitté sa première station. La revue n’était pas si naïve : dès le premier fascicule, elle notait que la sensation n’est pas un donné brut : « c’est bien la sensation qui nous instruit, mais cet éducateur a lui-même été éduqué » (EdN n° 1, p. 11). Juganville le dit aussi : « nul affect ou perception ne s’extrait de l’histoire » (Êtres, p. 105). Mais seule une ontologie permet de tenir ensemble les deux affirmations : nos perceptions sont historiques, et ce qu’elles comprennent ne l’est pas tout entier. La pluralité des sens d’être est cette structure invariante « qui traverse une infinité de mondes finis » (Êtres, p. 314).

III. Un Système sans centre

Pour la revue, la nuisance n’est pas d’abord un polluant. Dès le « Discours préliminaire », elle nomme « la nuisance qui contient toutes les autres » : que les hommes soient « si bien séparés des moyens et des résultats de leur activité qu’ils en ignorent la nature exacte ». Elle ajoute : « Ce n’est rien d’autre qu’un mode de production » (EdN n° 1, p. 11). La nuisance est donc un mode de production, et non pas une technique ou une substance. Juganville dirait un type de production. La Production Totalisante « est une production, c’est-à-dire une venue à l’être de produits par un dispositif des causes solidaires entre elles » (Êtres, p. 266).

C’est sur ce point que la critique adressée à la revue est la plus instructive pour la confrontation. Les auteurs de Contre l’E.d.N. lui reprochaient d’avoir fait de la technique un sujet autonome, doué d’un « programme » et d’intentions, au détriment des rapports sociaux. Selon eux, ce n’est pas la technique qui s’est autonomisée, mais les rapports sociaux eux-mêmes. Les deux thèses ont en commun de chercher une cause première. Juganville récuse cette recherche elle-même : « Le capital ou la technique ? […] pourquoi privilégier une cause sur les autres dans un système de causes qui, par définition, récuse toute causalité unique ? » (Êtres, p. 267). Ni les machines, ni les hommes, ni l’argent ne sont à eux seuls la cause de la Production Totalisante : « L’exploitation est due à toutes les causes » (Êtres, p. 266). Le Système ne se fonde que sur son propre état antérieur : « Le Système est la cause première, qui se cause elle-même, le premier moteur » (Êtres, p. 268). Penser la Production Totalisante à partir des quatre causes échappe à la fois au fétichisme de la technique et au primat des rapports sociaux.

Un tel Système n’a pas de centre. La revue l’avait dit de la démocratie spectaculaire en une formule frappante. Celle-ci « apparaît comme une sphère effroyable dont la périphérie est partout, et le centre nulle part : on sait que le pouvoir est ailleurs, mais personne ne sait où » (EdN n° 14, p. 33). La formule est ancienne. Pascal l’avait reprise d’une tradition anonyme pour dire l’infinité de la nature : « une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part ». La revue la renverse, et ce renversement convient exactement au Système. Celui-ci est partout présent et n’a de centre nulle part. Un encart l’avait déjà observé : l’État « ne fait de plus en plus que couvrir un processus qu’il ne gouverne pas réellement ». Ce processus est la résultante des initiatives prises par « l’une ou l’autre des mafias qui se partagent le territoire de notre vie » (EdN n° 9, encart, p. III). Juganville tire la même conclusion : « les plus gros exploiteurs ne sont pas indispensables au Système puisque mille autres les remplacent aussitôt » (Êtres, p. 272).

De là découle une critique commune de l’appropriation. Dès 1985, la revue constatait que le mouvement de l’économie, « devenant toujours plus visiblement la négation de la vie », détruisait « l’illusion d’une autogestion cantonnée à la production existante » (EdN n° 2, p. 26). Elle concluait plus tard à « l’impossibilité de transformer leur mode d’appropriation sans les transformer intégralement elles-mêmes » (EdN n° 14, p. 5), c’est-à-dire sans transformer les forces productives. Juganville le dit en une parenthèse : « la socialisation des moyens de production (les centrales nucléaires autogérées, les banques nationalisées, la mise en commun des énergies fossiles, etc.) laisse croître le productivisme de la Production Totalisante » (Êtres, p. 272). Changer de propriétaires ne change pas de monde.

Un nom manque à cette convergence. Lors de nos entretiens, Juganville faisait observer qu’il arrive souvent qu’on ne cite pas Heidegger, à cause de son engagement nazi, mais qu’on s’en inspire en sous-main. La revue le traite avec un mépris constant. Elle évoque en passant ce qui aurait « aussi peu d’avenir que la philosophie de Heidegger » (EdN n° 7, p. 145). Il est le « Berger-de-l’être-à-la-houlette-svastika » (EdN n° 11, p. 262), et son œuvre une « invraisemblable logomachie ontologique » (EdN n° 13, p. 332). Le même fascicule raille ceux qui verraient dans le nazisme « le déchaînement de la technique autonomisée ». Pourtant, la revue décrit une forêt réduite à un stock de matière, un sol devenu support de laboratoire, un fleuve transformé en ressource. L’article « Aborner » se clôt sur Hölderlin et l’appel d’Hypérion à la Nature (EdN n° 13, p. 323-324). Tout cela relève de ce que Heidegger avait nommé le Gestell, et que Juganville rend par le Système. La différence ne tient pas aux phénomènes décrits, mais à la manière de les penser. La revue s’en tient à l’histoire de la marchandise et du spectacle, tandis que Juganville reprend la question à partir de l’être, sans pour autant reconduire les sens d’être à un foyer unique.

IV. La fin du Système ?

La revue a toujours refusé le catastrophisme. Dès son premier fascicule, elle répondait à l’objection d’un « catastrophisme complaisant » (EdN n° 1, p. 7-8). En 1988, l’article « Aboutissement », qui clôt le premier tome, est sans ambiguïté : « le prophétisme catastrophiste ne peut servir le parti de la conscience » (EdN n° 13, p. 341). « Ce n’est pas sous l’empire de la peur que les hommes organiseront leur liberté, ce n’est pas de la panique que peut naître la conscience » (p. 341). Le Système n’en est pas moins condamné : « Un château de cartes ne s’effondre pas parce que l’on a retiré telle carte plutôt que telle autre, mais avant tout parce qu’il est un château de cartes » (p. 340). Le programme découle de ce constat : « il nous faut à la fois sauver le bateau et le libérer » (p. 340). En 1990, la revue retourne même l’accusation contre les maîtres de la société. Leur « catastrophisme intéressé » noircit « le tableau d’un désastre hypothétique » pour mieux occulter « le désastre réel ». Sur celui-ci, « il n’est nul besoin d’être physicien, climatologue ou démographe pour se prononcer » (EdN n° 15, p. 51).

Juganville refuse lui aussi le prophétisme, mais pour une autre raison : la catastrophe n’est pas à venir. « Nous n’allons pas à la catastrophe puisque les derniers grands événements historiques sont des catastrophes aux millions de morts déjà survenues. Mais s’accomplissent aussi les catastrophes ordinaires du Système » : la faim, les maladies soignables, la pollution (Êtres, p. 273). La revue avait décrit le cercle des maux et des remèdes : le barrage d’Assouan détruit la fertilité de la vallée du Nil, puis fournit l’électricité qui fabrique les engrais destinés à la compenser (EdN n° 13, p. 327). Elle dénonçait plus largement une « production cyclique des maux et de leurs remèdes aggravants » (EdN n° 15, p. 52). Juganville en fait une loi : « Pour éviter des catastrophes, on en précipite d’autres » (Êtres, p. 273). Les deux pensées s’accordent aussi sur l’ironie de l’histoire. Pour la revue, certains points du vieux programme révolutionnaire ont été « réalisés, mais à l’envers, par les progrès de la contre-révolution de ce siècle » (EdN n° 11, p. 245). Pour Juganville, « le Système est le seul véritable révolutionnaire » (Êtres, p. 292).

Les deux pensées divergent sur la suite. La revue maintient, jusqu’à son dernier fascicule, l’espoir d’un mouvement social capable d’imposer le « démantèlement raisonné de toute la production marchande » (EdN n° 14, encart, p. IV). Elle maintient « l’idée que tout est toujours possible, que rien du cours annoncé de la catastrophe n’est inéluctable » (EdN n° 15, encart, p. I). Elle ne rêve pas pour autant d’un retour : « l’ancien détruit ne revient jamais » (EdN n° 15, p. 60). Juganville ne place son espoir dans aucun mouvement. Il s’interroge sur la destruction du Système : faut-il détruire les machines, ou les exploiteurs ? Les deux voies se révèlent vaines. Et il conclut : « On ne peut pas détruire le Système. Mais le Système s’autodétruit. La logique totalisante détruit pour produire et produit pour détruire » (Êtres, p. 272). Ce qui demeure n’est pas un sujet historique, mais l’être même de ce qui est. Même muré dans la centrale, le fleuve demeure fleuve. Même traité comme de la viande, l’animal demeure animal : « C’est bien un animal qui est traité comme de la viande ou un végétal, comme de la sauce » (Êtres, p. 274). Telle est la raison pour laquelle, malgré l’hégémonie de la machinerie du capital, « la Production Totalisante reste, malgré tout, un monde » (Êtres, p. 275).

La revue voulait défendre le présent : « les révolutionnaires se trouvent dans cette situation nouvelle d’avoir à lutter pour défendre le présent, pour y conserver ouvertes toutes les autres possibilités de changement » (EdN n° 1, p. 9). Juganville ne parle pas de défendre le présent, mais de décrire ce qui, dans le présent, résiste à la production. C’est moins un programme qu’une ontologie. Peut-être est-ce la condition de tout programme.

Questions ouvertes

  1. Peut-on défendre le présent sans comparer les époques ? Si le contraste ontologique suffit à faire apparaître ce que la Production Totalisante détruit, la mémoire du « vrai pain » devient-elle inutile, ou garde-t-elle un rôle propre ?
  2. La revue cherchait, après la disparition du prolétariat comme sujet historique, un « point d’application » à la critique. Une critique privée de sujet historique peut-elle trouver son appui dans l’être, c’est-à-dire dans l’irréductibilité des sens d’être ?
  3. Si l’on ne peut pas détruire le Système mais qu’il s’autodétruit, que reste-t-il à faire ? Garder ouverts les contrastes entre sens d’être, comme la revue voulait garder ouvertes « toutes les autres possibilités de changement », suffit-il ?
  4. Enfin, le Système révèle les sens d’être en les détruisant, comme la privation révèle ce qui manque. Peut-on encore, sans complaisance pour le désastre, apprendre de lui ce qui est ?

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