Dialektik der Aufklärung est né en exil. Max Horkheimer et Theodor W. Adorno en rédigent les chapitres en Californie pendant la guerre. Une première version polycopiée, intitulée Philosophische Fragmente, circule en 1944, puis le livre paraît en 1947 à Amsterdam, chez Querido. Il se compose d’un chapitre sur le concept d’Aufklärung, de deux « excursus » (l’un sur Ulysse, l’autre sur Juliette, Kant et Sade), d’un chapitre sur l’industrie culturelle, de thèses sur les éléments de l’antisémitisme, et d’une série de notes et d’esquisses (Aufzeichnungen und Entwürfe). Sa question est posée dès la préface : comprendre « pourquoi l’humanité, au lieu d’entrer dans un état véritablement humain, s’enfonce dans une nouvelle sorte de barbarie » (DA, p. 1).
Le livre de Juganville ne cite personne. Il emploie pourtant, une seule fois, une expression qui vient de ce livre et n’appartient qu’à lui : « les industries culturelles » (Êtres, p. 271). Le chapitre « Kulturindustrie. Aufklärung als Massenbetrug » (« L’industrie culturelle. L’Aufklärung comme mystification des masses ») est le point de rapport entre les deux livres, et c’est de lui que partira cet article. Il faut cependant le dire une fois pour toutes : l’analyse de Juganville est ontologique. Elle différencie les sens d’être, et d’abord l’existence, sens d’être des hommes, et la vie, sens d’être des animaux. Celle de Horkheimer et Adorno est une philosophie critique de la société, qui pense l’histoire comme histoire de la domination de la nature. On ne reviendra pas sur cette différence à chaque page. Elle sera seulement reprise à la fin, parce que Dialektik der Aufklärung confond expressément la vie et l’existence, et que cette confusion touche au cœur de ce que les deux livres veulent défendre.
Abréviations. Les références à Dialektik der Aufklärung. Philosophische Fragmente sont données sous la forme « DA, p. », d’après l’édition de poche (Francfort-sur-le-Main, Fischer Taschenbuch Verlag, 1988) ; les traductions sont les nôtres. Les deux fragments des Aufzeichnungen und Entwürfe intitulés « Interesse am Körper » et « Mensch und Tier », ainsi que le texte d’Adorno « Das Schema der Massenkultur », suite du chapitre sur l’industrie culturelle publiée en annexe dans les Gesammelte Schriften (vol. 3), sont cités par leur titre. Les références au livre de Juganville, Introduction radicale à la philosophie, sont données sous la forme « Êtres, p. ». Les majuscules de Production Totalisante, Totalitaire et Totale et de Système sont rétablies, y compris dans les citations.
I. Une page et un chapitre
Voici la page. Elle se trouve dans le chapitre consacré à la Production Totalisante, au moment où, après avoir décrit chacune de ses causes, le livre de Juganville en ressaisit le système :
« La production de masse implique des masses de marchandises qui impliquent la consommation de masse. […] Les usagers sont des consommateurs. La consommation est le rapport à la marchandise : société de consommation. La masse des travailleurs (avec ou sans travail) consomment des loisirs produits par les industries culturelles. Ainsi, les masses sont des rouages quand elles travaillent et des rouages quand elles consomment. La société de consommation uniformise les masses par et pour la consommation : le conformisme gagne jusqu’à notre manière d’aimer. Où est l’indemne, où est le sauf ? Tel est le monde de la Production Totalisante ; notre monde ordinaire. Si le chasseur-cueilleur nomade s’adapte au monde, si l’éleveur agriculteur sédentaire adapte le monde, désormais le Système nous adapte à lui. » (Êtres, p. 271)
Chaque phrase de ce paragraphe a son répondant dans le chapitre de Horkheimer et Adorno. Les loisirs d’abord. « L’amusement est le prolongement du travail sous le capitalisme tardif. Il est recherché par celui qui veut échapper au processus de travail mécanisé, pour être de nouveau en état de l’affronter » (DA, p. 145). La mécanisation a pris tant de pouvoir sur l’homme en congé qu’elle détermine jusqu’à la fabrication des marchandises de divertissement. C’est très exactement ce que dit la formule des « rouages quand elles travaillent et des rouages quand elles consomment » : le loisir n’est pas une sortie du travail, mais l’autre face du même engrenage. Horkheimer et Adorno l’avaient déjà lu chez Homère : les rameurs aux oreilles bouchées sont l’image de l’ouvrier moderne, « à l’usine, au cinéma et dans le collectif » (DA, p. 43).
L’uniformisation ensuite. Le chapitre s’ouvre sur cette phrase : « La culture, aujourd’hui, frappe tout de ressemblance. Le cinéma, la radio, les magazines forment un système » (DA, p. 128). Le mot de système est déjà là, et il désigne, comme chez Juganville, non une intention mais un ensemble de causes qui tiennent les unes aux autres. Ce système produit des hommes interchangeables : « L’industrie culturelle a réalisé l’homme comme être générique, et avec malveillance. Chacun n’est plus que ce par quoi il peut remplacer n’importe quel autre : fongible, un exemplaire » (DA, p. 154). Elle ne crée pas cette uniformité, elle la parachève : « chaque manifestation singulière de l’industrie culturelle reproduit les hommes comme ce que l’ensemble a fait d’eux » (DA, p. 135).
Le conformisme, enfin, qui gagne « jusqu’à notre manière d’aimer ». Horkheimer et Adorno le disent dès l’excursus sur Juliette : « Sous la grande industrie, l’amour est liquidé » (DA, p. 114), et « l’estime que les hommes ont d’eux-mêmes croît en proportion de leur fongibilité » (DA, p. 115). Le chapitre sur l’industrie culturelle se termine sur ce point : « La manière dont une jeune fille accepte et accomplit le date obligatoire, le ton au téléphone et dans la situation la plus intime, le choix des mots dans la conversation […] témoignent de l’effort pour faire de soi-même un appareil conforme au succès, qui corresponde jusque dans les mouvements pulsionnels au modèle présenté par l’industrie culturelle » (DA, p. 176). La liberté de choisir ne fait pas exception : elle s’avère partout « liberté du toujours-identique » (ibid.).
La dernière phrase du paragraphe de Juganville demande une précaution. Adorno écrit, dans « Das Schema der Massenkultur », que « toute culture de masse est par principe adaptation ». Le mot est le même, le registre ne l’est pas. Chez Adorno, l’Adaptation est d’abord celle des œuvres (le digest, le film tiré d’un roman à succès), et par là l’adaptation des produits aux consommateurs, qui ne reçoivent que du « prédigéré ». Chez Juganville, l’adaptation est une catégorie de l’histoire de la production : il y a eu les hommes qui s’adaptaient au monde, puis ceux qui adaptaient le monde à eux, et il y a désormais un Système qui adapte les hommes à lui. Ce n’est plus une affaire de goût ou de consommation culturelle, c’est l’inversion du rapport entre le producteur et ce qu’il produit. Le livre de Juganville va donc plus loin que la page qu’il emprunte : là où Horkheimer et Adorno décrivent un secteur de la production (le cinéma, la radio, les magazines) qui modèle les consciences, Juganville ne fait des industries culturelles qu’un moment de la consommation de masse, elle-même un moment de la Production Totalisante.
II. Faussement différents, vraiment uniformes
La même distance se retrouve dans la description des produits. Le livre de Juganville écrit que les choses et les aliments du Système sont « faussement différents et vraiment uniformes. Ces produits uniformes sont dégradés : des ersatz » (Êtres, p. 270). Horkheimer et Adorno, à propos des automobiles : « Que la différence entre la série Chrysler et la série General Motors soit au fond illusoire, chaque enfant le sait déjà, qui s’enthousiasme pour elle » ; ce dont parlent les connaisseurs ne sert qu’à « perpétuer l’apparence de la concurrence et de la possibilité de choisir » (DA, p. 131). Les consommateurs sont répartis par les instituts de recherche en groupes de revenus, « comme matériel statistique » (ibid.), et chacun doit « saisir la catégorie de produit de masse fabriquée pour son type » (ibid.). L’industrie culturelle a pour principe « l’exclusion du nouveau. La machine tourne sur place » (DA, p. 142).
Les deux livres s’accordent aussi sur la durée de ces produits. Horkheimer et Adorno remarquent dès la première page du chapitre que les bungalows exposés dans les foires internationales invitent à être jetés, « après un usage de courte durée, comme des boîtes de conserve » (DA, p. 128). Le livre de Juganville : « Dans une société de consommation, les choses n’apparaissent que pour disparaître aussitôt puisqu’elles sont jetables (vaisselle, appareils, maisons…) » (Êtres, p. 173). Mais il en donne la raison, que Horkheimer et Adorno ne donnent pas. Les produits sont faits « pour être détruits et reproduits le plus rapidement afin d’augmenter la vitesse de circulation des marchandises et donc l’argent » (Êtres, p. 270). La conclusion est plus radicale que la remarque des deux exilés : « La production vise la destruction et la destruction la reproduction. Le Système produit du détruit ; les produits sont des détritus » (ibid.).
La publicité occupe une place semblable dans les deux analyses. Pour Juganville, il faut écouler la surproduction, « donc gaspiller ou susciter des consommations (par la publicité, l’ingénierie sociale, le marketing, etc.) » (Êtres, p. 270). Horkheimer et Adorno font de la réclame l’« élixir de vie » de l’industrie culturelle : « On pourrait trop sûrement vivre sans toute l’industrie culturelle, elle doit produire trop de saturation et d’apathie chez les consommateurs » (DA, p. 171). Le paysage devient « le simple arrière-plan de panneaux et de signes » (DA, p. 172). Le livre de Juganville montre la même chose depuis l’autre bout de la chaîne : le garde forestier est « un rouage d’un engrenage dans lequel l’arbre n’est que bois pour meubles ou cellulose pour la publicité » (Êtres, p. 264).
Une différence apparaît pourtant dans l’analyse de la marchandise. Horkheimer et Adorno partent de l’équivalence : « La société bourgeoise est dominée par l’équivalent. Elle rend comparable ce qui est hétérogène en le réduisant à des grandeurs abstraites » (DA, p. 13). Dans l’industrie culturelle, « tout n’a de valeur que dans la mesure où on peut l’échanger, et non dans la mesure où il est lui-même quelque chose » (DA, p. 167). Le livre de Juganville dit la même chose dans le vocabulaire des sens d’être : « L’argent uniformise les différences ontologiques en une indifférenciation des sens d’être » (Êtres, p. 261). Mais Dialektik der Aufklärung n’a qu’une catégorie, l’échange, pour penser ce qui est à la fois la forme du produit et la fin de la production. Le livre de Juganville distingue les causes. Il l’a précisé dans nos entretiens : dans la Production Totalisante, la marchandise est la cause formelle et l’argent la cause finale. C’est ce qui permet de comprendre pourquoi la culture, que Horkheimer et Adorno disent une « marchandise paradoxale » (DA, p. 170), n’en est pas moins produite comme n’importe quelle autre : elle ne doit même pas être vendue pour être une marchandise, il suffit qu’elle fasse circuler l’argent.
III. L’inutile
Les deux livres se rencontrent encore à propos de l’œuvre d’art, et c’est peut-être leur plus belle rencontre. Horkheimer et Adorno écrivent : « L’utilité que les hommes, dans la société antagoniste, se promettent de l’œuvre d’art, est elle-même, pour une large part, l’existence de l’inutile, que la complète subsomption sous l’utilité abolit pourtant » (DA, p. 167). En se conformant entièrement au besoin, l’œuvre trompe les hommes sur ce qu’elle devait leur apporter : la libération à l’égard du principe d’utilité. Le livre de Juganville fait de l’inutilité le premier trait par lequel l’œuvre d’art se distingue des autres choses : « l’œuvre d’art est hors d’usage, elle s’écarte des choses ordinaires et de nos comportements ordinaires » (Êtres, p. 169). Elle ne renvoie pas à autre chose, comme le fait un signe ; elle « se présente pour la contemplation de sa beauté » (ibid.). Par contraste avec le produit, « l’œuvre ne sert à rien mais requiert une contemplation (et parfois bien davantage : une participation à la célébration qu’elle instaure, célébration du dieu, de la coexistence retrouvée…) » (Êtres, p. 215).
Les deux livres ne pensent pourtant pas l’inutile au même niveau. Pour Horkheimer et Adorno, l’inutilité de l’art est historique : c’est l’art bourgeois, séparé de la vie, qui a gagné son autonomie, et cette autonomie n’était déjà possible que sur le marché (DA, p. 166-167). L’industrie culturelle ne détruit pas une essence de l’art, elle liquide une contradiction. « Les œuvres d’art sont ascétiques et impudiques, l’industrie culturelle est pornographique et prude » (DA, p. 148). Adorno ira jusqu’à dire, dans « Das Schema der Massenkultur », que l’art, en liquidant son opposition à la réalité empirique, « prend un caractère parasitaire ». Pour Juganville, l’inutilité de l’œuvre est un contraste ontologique : l’œuvre est un type de chose qui contraste avec les instruments et avec les signes. Elle traverse les époques. Le temple ou le mégalithe « ne se dressent pas simplement dans le paysage mais fondent un lieu » (Êtres, p. 216), et « l’œuvre d’art peut aussi nous dévoiler le monde comme nous ne l’avions jamais vu » (Êtres, p. 169).
C’est là que le livre de Juganville se tait. Il dit que les industries culturelles produisent des loisirs. Il ne dit pas ce qu’il advient de l’œuvre d’art dans la Production Totalisante. Il n’en dit pas plus des œuvres que de la danse ou du théâtre, qui « ne sont pas des choses » (Êtres, p. 168-169). Horkheimer et Adorno décrivent précisément ce que le livre de Juganville laisse en suspens : la transformation de l’œuvre en marchandise et de la contemplation en consommation.
IV. Le mot, le signal et le schéma
Un troisième point de rencontre concerne le langage. Le chapitre sur l’industrie culturelle s’achève sur une analyse de la langue de la publicité et de la propagande. Le positivisme a banni comme « métaphysique des mots » tout ce qui, dans une suite de lettres, dépasse la corrélation à l’événement. « Mais ainsi le mot, qui ne doit plus que désigner et ne plus rien signifier, est si bien fixé à la chose qu’il se fige en formule » (DA, p. 173). La signification, seule fonction du mot que la sémantique admette encore, « s’accomplit dans le signal » (DA, p. 174). Le fragment « Propaganda » dit la même chose en une phrase : « La propagande fait de la langue un instrument, un levier, une machine ». Le livre de Juganville : « Le mot n’est pas un moyen. La signification réside au contraire dans le mot lui-même. […] C’est pourquoi, partout où le mot assume une simple fonction de signe, le rapport originaire entre parler et penser devient rapport instrumental. » Et plus loin : « le terme technique est un mot figé » (Êtres, p. 134).
La convergence est presque littérale, du mot qui se fige à la fonction de signe. Elle n’est pourtant pas de même niveau. Horkheimer et Adorno décrivent une histoire du langage : le mot a perdu sa « couche d’expérience » (DA, p. 175), et ce processus a une date et des responsables. Pour Juganville, le mot n’est pas un moyen parce que la langue n’est pas une chose ; elle « existe puisqu’elle est une modalité de l’existence » (Êtres, p. 133). Le rapport instrumental au langage est donc une confusion de sens d’être, celle qui transpose sur l’existence le sens d’être des choses. Horkheimer et Adorno disent ce qui est arrivé aux mots ; Juganville dit pourquoi ce qui leur est arrivé est une confusion.
La même différence se retrouve à propos de la perception. Selon Horkheimer et Adorno, l’industrie culturelle a pris en charge le schématisme kantien, cette opération par laquelle l’entendement prépare les données sensibles avant toute expérience : « Pour le consommateur, il n’y a plus rien à classer qui ne soit déjà anticipé dans le schématisme de la production » (DA, p. 133). « La vie doit tendanciellement ne plus pouvoir se distinguer du film parlant » (DA, p. 134). Le livre de Juganville admet une histoire de la perception : « Il y a une histoire de la compréhension perceptive. » Le ciel orageux n’est pas le même qu’en des temps immémoriaux : « Le ciel était alors peuplé de dieux, et le nôtre l’est de satellites » (Êtres, p. 117). Mais il refuse le modèle kantien sur lequel Horkheimer et Adorno construisent leur analyse : « Ce n’est pas nous qui projetons des catégories sur les étants. Les étants s’ordonnent d’eux-mêmes » (Êtres, p. 16). Si la perception est historique, c’est qu’elle est toujours compréhension, et que « la seule véritable donnée immédiate est que nous comprenons quelque chose comme quelque chose » (Êtres, p. 113). Horkheimer et Adorno ne sont pas loin de cette formule quand ils écrivent, dans les thèses sur l’antisémitisme, que la perception « n’est possible que dans la mesure où la chose est déjà perçue comme déterminée, par exemple comme cas d’un genre », et qu’elle est « immédiateté médiatisée » (DA, p. 203). Mais pour eux, la médiation est celle du sujet ; pour Juganville, elle est celle du monde.
V. Ce que le Système ne réussit pas
Les deux livres décrivent un Système qui semble ne rien laisser hors de lui. Ils refusent pourtant l’un et l’autre de conclure qu’il y parvient. Adorno écrit, dans « Das Schema der Massenkultur », que les hommes, « en tant que sujets, sont pourtant toujours encore eux-mêmes la limite de la réification », de sorte que la culture de masse doit sans cesse les reprendre : « la peine sans espoir de sa répétition est la seule trace de l’espoir que la répétition soit vaine, que les hommes ne puissent pas être saisis ». Le livre de Juganville : « Nous sommes des rouages au sein de la Production Totalisante. Mais nous sommes des rouages d’une manière tout autre que les machines. Si nous n’étions que des rouages, il n’y aurait plus de mal. […] L’inhumain est pourtant toujours encore inhumain » (Êtres, p. 275). La Production Totalisante « laisse indemne l’irréductibilité des sens d’être. C’est pourquoi la Production Totalisante reste, malgré tout, un monde » (ibid.).
De même, Horkheimer et Adorno parlent d’une « abolition de l’individu » (DA, p. 163) : le cinéma fabrique en série des personnalités qui se distinguent comme les serrures Yale, « par des fractions de millimètre » (ibid.), et les individus ne sont plus que « de simples nœuds de circulation des tendances du général » (DA, p. 164). Le livre de Juganville répond : « N’être plus qu’un “type” parmi d’autres n’entame pas les contrastes ontologiques. N’être plus personne, c’est encore être une personne » (Êtres, p. 195).
Mais la limite n’est pas la même. Chez Adorno, elle tient à la subjectivité : le sujet résiste parce qu’il est sujet, et la résistance a la forme d’un échec toujours recommencé de la culture de masse. Adorno précise même que « la réification n’est pas une métaphore à l’égard de la culture de masse : les hommes qu’elle reproduit, elle les rend semblables aux choses ». Le livre de Juganville ne dirait pas cela. Les hommes peuvent être traités comme des choses, ils ne deviennent pas des choses ; ce qui les sépare n’est pas un reste de subjectivité mais un sens d’être. La réification est, chez lui, le nom d’une confusion qui n’aboutit jamais, ou qui n’aboutit que dans la destruction. C’est pourquoi il peut écrire que le monde de la Production Totalisante est « notre monde ordinaire » (Êtres, p. 271) sans que ce monde cesse d’être un monde.
VI. La technique, la domination et la production
C’est sur la technique que les deux livres divergent le plus nettement. Horkheimer et Adorno écrivent : « La rationalité technique aujourd’hui est la rationalité de la domination elle-même » (DA, p. 129). Mais ils précisent aussitôt que cela n’est imputable à « aucune loi du mouvement de la technique en tant que telle, mais à sa fonction dans l’économie aujourd’hui » (ibid.). Ils reprochent aux sociologues de prétendre que ce n’est pas l’absence des conditions matérielles, mais « la technique déchaînée en tant que telle » qui met en question l’accomplissement (DA, p. 48). La machinerie mutile les hommes, « même quand elle les nourrit », mais sous la forme des machines, la raison aliénée se meut vers une société qui réconcilierait la pensée « avec le vivant libéré » (DA, p. 44). La technique reste ambivalente ; tout dépend de la société qui la met en œuvre.
Le livre de Juganville pose la même question, et y répond autrement. On dira que les appareils de l’hôpital, s’ils servent actuellement la cause de l’exploitation, pourront être mobilisés « pour mettre fin à la misère et au travail et, de proche en proche, aux idoles et aux tyrannies. Faut-il dès lors conclure à l’ambivalence des choses techniques ? » La réponse est sans détour : « Que tout dépende de la finalité des moyens est une illusion. » Les catégories de moyen et de fin rendent raison de l’usage d’un outil ; elles « perdent leur légitimité dans la Production Totalisante » (Êtres, p. 246-247). Le livre de Juganville en tire la conséquence que Horkheimer et Adorno ne tirent pas : « la socialisation des moyens de production (les centrales nucléaires autogérées, les banques nationalisées, la mise en commun des énergies fossiles, etc.) laisse croître le productivisme de la Production Totalisante » (Êtres, p. 272).
La divergence remonte plus loin. Pour Horkheimer et Adorno, tout procède de la domination : celle de l’homme sur la nature, puis celle de l’homme sur l’homme. La technique est le moyen de cette domination ; la production elle-même en est le déguisement. Les thèses sur l’antisémitisme parlent de « la domination déguisée en production » (DA, p. 182) : le fabricant se présente comme producteur pour faire oublier qu’il exploite (DA, p. 182-183). Le livre de Juganville inverse la perspective. La domination n’est pas la vérité cachée de la production ; la production est le phénomène premier, et l’exploitation en est un mode. « L’exploitation n’est-elle pas toujours le fait de l’homme ? Ceci est une illusion qui repose sur la conception instrumentale de la Production Totalisante » (Êtres, p. 265). « L’exploitation est due à toutes les causes » (Êtres, p. 266). C’est la raison pour laquelle il n’y a pas chez Juganville de sujet de la domination, ni de classe, ni même d’humanité dominatrice : « L’argent a remplacé les hommes. Les hommes ne sont plus que des rouages de la production d’argent dans cet engrenage automate » (Êtres, p. 264). Horkheimer et Adorno ont pourtant écrit une phrase qui va dans ce sens, à propos de Sade : c’est « le capitalisme sans sujet » qui accomplit aveuglément la destruction (DA, p. 121). Mais elle reste chez eux une formule ; elle ne réorganise pas l’analyse, qui continue de penser la domination à partir d’un sujet qui domine.
Une convergence demeure dans cette divergence : l’une et l’autre analyse font remonter la logique du Système à la métaphysique grecque, et la métaphysique au marché. Les concepts par lesquels Platon et Aristote représentent le monde « venaient, comme le dit Vico, de la place du marché d’Athènes » (DA, p. 28). La cause est le dernier concept philosophique, « la dernière sécularisation du principe créateur » (DA, p. 11), et « comme maîtres de la nature, le Dieu créateur et l’esprit ordonnateur se ressemblent » (DA, p. 15). Le livre de Juganville : « La métaphysique a une constitution ontothéologique dont les concepts fondamentaux proviennent d’une expérience originelle d’où ils furent tirés : la production. Plus encore : la métaphysique est une ontologie de marchand » (Êtres, p. 210). Mais Horkheimer et Adorno tirent du marché athénien une sociologie des concepts : ils reflètent l’égalité des citoyens et l’infériorité des femmes, des enfants et des esclaves. Le livre de Juganville en tire une ontologie : la production est une manière de comprendre l’étant, qui s’étend illégitimement à tout l’étant.
VII. La vie et l’existence
Il faut maintenant revenir à la différence posée au début, parce qu’elle a des conséquences sur ce que les deux livres défendent. Le fragment « Interesse am Körper » contient le passage de Dialektik der Aufklärung qui est le plus proche du livre de Juganville. La société, y lit-on, « a transformé la promenade en mouvement et la nourriture en calories, de même que la forêt vivante, dans la langue quotidienne anglaise et française, s’appelle bois. La société, avec le taux de mortalité, rabaisse la vie au processus chimique ». Le livre de Juganville se demande, dès son introduction, si une exploitation forestière a encore affaire à des arbres, ou si elle ne gère pas plutôt « un immense stock de planches qui poussent dans le sol » ; et quelle différence subsiste entre un banc, une forêt et un journal, « si tout cela n’est que cellulose » (Êtres, p. 19). Il refuse de même que les aliments se réduisent à des « moyens de subsistance » : « Manger fait aussi le bonheur de l’existence » (Êtres, p. 175).
Les deux livres combattent la même réduction, mais ils ne défendent pas la même chose. Horkheimer et Adorno défendent la vie contre la chimie, le corps vivant (Leib) contre le corps-chose (Körper) : « Le corps ne peut plus être retransformé en corps vivant. Il reste le cadavre. » Le livre de Juganville refuse cette alternative : « Refuser de réifier notre comportement ne doit pas conduire à le vitaliser. À partir de la vie, la problématique ontologique est ratée dans son principe. […] Nous ne sommes ni des choses, ni des vivants » (Êtres, p. 77). La forêt n’est pas vivante comme l’est un animal ; elle croît, et c’est le sens d’être des végétaux. La promenade n’est pas la vie d’un organisme, mais une manière d’exister. Ce que la société réduit en calories, ce n’est pas la vie, c’est l’existence, qui mange humainement.
Le fragment « Mensch und Tier » rend la confusion explicite. Il commence par une phrase que le livre de Juganville pourrait contresigner : « L’idée de l’homme, dans l’histoire européenne, s’exprime dans la distinction d’avec l’animal. » Horkheimer et Adorno dénoncent ce que cette distinction a coûté aux animaux : les dernières bêtes des ménageries qui périssent dans d’infinies souffrances, « comme perte en capital » pour un propriétaire qui n’a pas su les protéger du feu « à l’âge du béton », la girafe et l’éléphant devenus en Afrique « un obstacle à la circulation pour l’atterrissage des bombardiers ». Ils écrivent que, pour la domination, « la créature n’est que matériau ». Ailleurs, le lapin traverse « la passion du laboratoire » non comme substitut sacrificiel, mais « méconnu comme simple exemplaire » (DA, p. 16). Le livre de Juganville a la même attention : un chien aux réflexes conditionnés par des électrodes « ne deviendra jamais une machine mais seulement un chien de laboratoire accablé d’expérimentations » (Êtres, p. 180).
Mais pour dire ce qui est ainsi détruit, Horkheimer et Adorno parlent de « l’existence des animaux » (die Existenz der Tiere). Ils reprochent à Aristote d’avoir préféré traiter des corps, de leurs parties, du mouvement et de la génération, plutôt que de « l’existence propre à l’animal ». Ailleurs, ils parlent d’une « existence purement naturelle, animale et végétative » (DA, p. 37). Le livre de Juganville ne le dirait jamais : « Les animaux n’existent pas avec nous. Et nous ne vivons pas non plus avec eux. Un sens d’être nous sépare. Nous sommes ensemble pourtant » (Êtres, p. 183). Et ce que Horkheimer et Adorno disent de l’animal est une ontologie privative. « Le monde de l’animal est sans concept. » « Même l’animal le plus fort est infiniment débile. » « Dans l’âme animale, les sentiments et les besoins particuliers de l’homme, et même les éléments de l’esprit, sont présents sans le soutien que seule confère la raison organisatrice. » L’animal est un homme moins la raison ; l’homme est un animal plus l’esprit. Le livre de Juganville a récusé ces deux interprétations ensemble : « La vie n’est pas accessible par une interprétation privative de l’existence : comme s’il fallait soustraire l’existence pour y dévoiler une vie nue. Et pas davantage, l’existence n’est-elle une vie à laquelle il faudrait ajouter une raison, une histoire, une culture, etc. » (Êtres, p. 186). « Ni moins, ni plus, ni pire, ni mieux : un autre sens d’être. […] Il n’y a pas de propre de l’homme » (Êtres, p. 187). Le sens de la privation dépend du sens d’être : « Un enfant et un chien ne parlent pas, mais leurs manières de ne pas parler sont ontologiquement différentes », et « on ne peut pas même parler de rapports pré-linguistiques chez les animaux » (Êtres, p. 141).
La même confusion commande la conception de l’homme. Le moi qui échappe au sacrifice reste, selon Horkheimer et Adorno, attaché à la connexion naturelle, « vivant qui voudrait s’affirmer contre le vivant » (DA, p. 61), et la réconciliation espérée est celle de la pensée « avec le vivant libéré » (DA, p. 44). L’issue elle-même est pensée à partir de la vie. On mesure ici la portée de la différence posée au début. Si l’homme est un vivant, la critique de l’industrie culturelle défend une vie mutilée contre son administration ; elle peut alors dire que la réification n’est pas une métaphore. Si l’homme existe, et ne vit pas, elle défend une existence que le Système traite comme une chose sans jamais en faire une chose. Elle peut alors dire que l’inhumain est toujours encore inhumain.
Questions ouvertes
- Le livre de Juganville ne fait des industries culturelles qu’un moment de la consommation de masse. Horkheimer et Adorno en font le lieu où se fabriquent la perception, le langage et le désir. La Production Totalisante a-t-elle une cause propre de cette fabrication, ou le schématisme de la production n’est-il qu’un autre nom de la cause formelle, la marchandise ?
- Le livre de Juganville ne dit pas ce que devient l’œuvre d’art dans la Production Totalisante. Si l’œuvre est un contraste ontologique et non une conquête de l’art bourgeois, peut-elle être détruite comme le sont les autres choses ? Ou bien sa contemplation demeure-t-elle, à travers la marchandise, comme demeure le fleuve à travers la centrale ?
- Horkheimer et Adorno tiennent à l’ambivalence de la technique, et donc à la possibilité d’une société qui en changerait la fonction. Le livre de Juganville la récuse. Que reste-t-il alors de l’espoir, que Dialektik der Aufklärung ne cesse de formuler, d’une réconciliation ?
- Pour Adorno, le sujet est la limite de la réification ; pour Juganville, c’est le sens d’être. La différence est-elle seulement de vocabulaire, ou une critique de la société qui pense l’homme à partir de la vie se prive-t-elle des moyens de dire ce que le Système ne réussit pas à détruire ?
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