ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

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ÊTRES & L’ENCYCLOPÉDIE DES NUISANCES

Une filiation, avant d’être une citation

L’Encyclopédie des nuisances — le collectif fondé par Jaime Semprun, avec notamment René Riesel, dans la filiation directe de la critique situationniste — rejoint la constellation des influences que l’auteur reconnaît directement sans qu’un emprunt textuel isolé ne suffise à l’établir seul.

Un premier indice, éditorial

Le premier signe de cette présence est bibliographique : l’édition française de L’Obsolescence de l’homme de Günther Anders, utilisée comme référence dans le livre, est publiée aux Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances (Ivréa, 2002). Ce n’est pas un hasard neutre — cette maison, fondée par Semprun, prolonge la critique situationniste de Debord (déjà identifiée comme une influence sur le style même du livre, via le détournement) en une critique radicale de la civilisation industrielle et de ses « nuisances », dont Anders est l’un des penseurs de référence.

Un autre auteur publié par la même maison mérite d’être signalé : Baudouin de Bodinat, dont La Vie sur terre. Réflexions sur le peu d’avenir que contient le temps où nous sommes (1996-1999, réédition 2008) développe une critique du progrès technique et du génie génétique comme « ennemis conjoints de l’intelligence, de la culture et de l’humanité » — une proximité thématique frappante avec la troisième partie du livre, en particulier la production totale et ses manipulations génétiques.

Une lecture qui dépasse ce seul hasard

Au-delà de cette coïncidence éditoriale, c’est une lecture que l’auteur reconnaît directement comme une source de sa réflexion — sans qu’un titre ou une formule technique reprise à l’identique permette de l’établir depuis le texte publié seul. Deux ouvrages de Jaime Semprun comptent particulièrement dans cette dette : Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable (2008, coécrit avec René Riesel), qui poursuit la critique situationniste de la société industrielle contemporaine jusque dans ses pseudo-contestations — gauchismes, décroissance, écologisme d’État —, et Défense et illustration de la novlangue française (2005), où Semprun analyse la dégradation de la langue à l’époque de l’omniprésence de la technique et de l’informatique. La critique de la production industrielle comme production de nuisances généralisées, développée par ce collectif dans la continuité directe de Debord, s’inscrit dans la même veine que la troisième partie du livre sur la production totalisante, totalitaire et totale.

Un lien inattendu avec la critique de la valeur

Catastrophisme comporte, en annexe, une critique du livre d’Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise — or Jappe est précisément le passeur français de la critique de la valeur (Wertkritik), déjà identifiée dans l’article consacré à Marx comme une parenté possible avec le livre de Juganville. Ce n’est donc pas une simple coïncidence bibliographique parmi d’autres : Semprun se trouve en dialogue critique direct avec la même constellation intellectuelle — Kurz, Jappe — que celle qui éclaire, ailleurs dans cette enquête, la lecture marxienne du livre. Debord, Semprun, la critique de la valeur et Marx se rejoignent ainsi en un seul réseau, plutôt que de constituer quatre dettes séparées.

Une même famille intellectuelle

Debord, l’Encyclopédie des nuisances et le livre de Juganville partagent ainsi une même généalogie critique — celle qui, de la société du spectacle à la civilisation industrielle tout entière, refuse de séparer la critique de l’économie de celle de la technique. C’est une dette de filiation plus que de citation, du même ordre que celles qui relient le livre à Marx par Axelos, ou à Heidegger par Granel.


Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.

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