ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

ontologie phénoménologie herméneutique anthropologie philosophie

ÊTRES & HEGEL

Un absent, présent surtout par contraste

Hegel n’appartient pas au corpus phénoménologique du XXe siècle sur lequel Introduction radicale à la philosophie construit l’essentiel de ses emprunts silencieux, et son vocabulaire le plus spécifique — la dialectique, l’Aufhebung, la négativité, le savoir absolu — n’apparaît nulle part dans le texte. Sa présence, réelle mais discrète, tient à un relais et à un contraste plutôt qu’à une dette directe.

La reconnaissance, un héritage par relais

Le passage du chapitre 12 sur l’esclave — « pour traiter un homme comme un chien, il faut l’avoir d’abord reconnu comme un homme » —, qu’on a déjà rattaché à la Critique de la raison dialectique de Sartre, a lui-même une généalogie hégélienne. C’est la dialectique du maître et de l’esclave, dans la Phénoménologie de l’esprit, qui installe la reconnaissance (Anerkennung) comme structure fondamentale de tout rapport entre consciences — avant que Kojève, dans ses séminaires des années 1930, n’en fasse la clé de voûte de toute une génération de philosophes français, Sartre en tête. Le livre hérite donc de Hegel, mais par un relais déjà établi, pas par une lecture directe.

Une progression à la manière de l’Esprit, mais renversée

Le contraste le plus frappant ne tient pas au seul mot « Système » : il s’étend à la structure entière de la troisième partie du livre. Chez Hegel, l’Esprit progresse par étapes, chacune reprenant et dépassant la précédente — l’Aufhebung, qui annule tout en conservant —, vers le Savoir absolu. La Production, dans le livre, progresse elle aussi par étapes — ordinaire, Totalisante, Totalitaire, Totale —, chacune radicalisant la précédente sans jamais s’y substituer purement et simplement : la Production Totalitaire suppose la Production Totalisante, elle ne la remplace pas ; les quatre régimes, loin de se succéder en effaçant ce qui précède, s’additionnent, et notre époque les porte tous à la fois. C’est presque un Aufhebung au sens littéral, chaque étape conservée dans la suivante plutôt que simplement abolie.

Mais le parallèle se retourne complètement sur un point, et c’est là que réside tout son intérêt : chez Hegel, cette progression est rédemptrice, elle mène vers la réconciliation et la liberté réalisée, si bien que même les pires violences de l’histoire trouvent leur place dans un mouvement dont le sens, au bout du compte, reste positif. Dans le livre, la progression est au contraire dégénérative : elle ne mène pas vers un absolu réconcilié mais vers l’ontocide — le tout dernier mot de l’ouvrage. Chaque étape ne rapproche pas d’une totalité triomphante, elle rapproche d’une totalité catastrophique, celle où l’être lui-même deviendrait le mal. C’est la même architecture — une succession d’étapes cumulatives vers une totalité —, mais avec le signe inversé : la totalité hégélienne est le lieu de l’accomplissement, celle du livre est le lieu de la menace la plus extrême.

Une question, ouverte plutôt que tranchée

Une dernière piste mérite d’être signalée, sans qu’on puisse l’attribuer avec certitude au texte lui-même : la structure du livre invite presque à une lecture à la manière de la chouette de Minerve — cette idée hégélienne qu’une époque ne se laisse penser qu’à l’heure de son déclin. Les sens d’être ont structuré l’existence ordinaire pendant des millénaires sans qu’il soit besoin de les porter au concept ; c’est peut-être seulement au moment où la Production les menace que leur conceptualisation devient nécessaire — comme si le Système, en réduisant chaque sens d’être à un produit, finissait, à son corps défendant, par en révéler la structure par la perte elle-même. Ce n’est en rien une justification du Système : la privation qui révèle ne rend jamais cette privation légitime. Mais c’est une manière de comprendre pourquoi un tel livre a pu, précisément, s’écrire à notre époque plutôt qu’à une autre.


Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.

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