Une présence considérable, longtemps restée dans l’ombre
Erwin Straus — psychiatre et phénoménologue allemand, auteur de Du sens des sens (Vom Sinn der Sinne, 1935), l’un des grands classiques de la phénoménologie du corps et de la perception — est sans doute, parmi les sources les moins visibles de Introduction radicale à la philosophie, l’une des plus substantielles. À ne pas confondre avec Léo Strauss, le philosophe politique : c’est un tout autre registre, celui de la clinique et du corps vécu.
La douleur comme événement du monde, pas comme signal du corps
Le chapitre 4 développe une scène saisissante : le choc brutal de la houle sur un filet qui remonte à bord d’un chalutier, arrachant presque un doigt au marin qui le tient. Le livre en tire une leçon précise : « Ce n’est alors jamais un appendice externe que nous risquons de perdre mais rien de moins qu’une modalité de notre rapport au monde. […] La douleur et l’accident sont un seul et même événement. »
C’est très exactement la thèse que Straus développe dans Du sens des sens : la douleur n’est jamais un simple signal transmis par un corps-objet à un sujet qui l’observerait de l’extérieur — elle est une perturbation immédiate et vécue de notre relation entière au monde. Ressentir une douleur, chez Straus, c’est toujours se sentir soi-même changé dans son rapport au monde, non pas recevoir une information sur l’état d’un organe.
Les jambes, l’amputation, l’être-au-monde
Le même chapitre affirme qu’« au sens strict, nous n’avons pas de jambes » — que la privation d’un membre n’est jamais l’ablation d’une pièce détachée, mais « l’amputation de notre être-au-monde » tout entier. C’est cohérent avec l’ensemble de la démarche de Straus, qui refuse de penser le corps comme un instrument dont le sujet se servirait de l’extérieur, pour le comprendre au contraire comme la dimension même à travers laquelle le monde nous est ouvert — une thèse qui infuse toute son œuvre sur le mouvement, l’espace vécu et la perception sensorielle.
Une présence massive, mais toujours anonyme
Ce qui frappe, dans ce cas précis, c’est le contraste entre l’ampleur réelle de cette présence — l’analyse de la douleur, du membre, de la privation sensorielle traverse plusieurs pages du chapitre 4 — et sa totale absence de signature. Straus n’est jamais nommé, ne fournit aucun titre de section repris à l’identique comme chez Gadamer ou Sartre : sa pensée est entièrement absorbée dans la prose du livre, au point de devenir indiscernable de l’argumentation propre de l’auteur. C’est peut-être, de toute cette série d’articles, l’exemple le plus pur de ce que le livre fait systématiquement à ses sources : les faire disparaître dans le texte au point qu’il faille les chercher scène par scène pour les retrouver.
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie*, reconstituées à partir d’une lecture attentive du texte, en l’absence de tout appareil de notes dans l’ouvrage publié.*