Age of Extremes. The Short Twentieth Century, 1914-1991, paru en 1994, clôt la série d’ouvrages qu’Eric Hobsbawm a consacrés à l’histoire du monde depuis la Révolution française. Le « court vingtième siècle » y commence en 1914 et s’achève avec la chute de l’URSS. Il se divise en trois temps : un âge de la catastrophe, qui va de la Première Guerre mondiale à la fin de la Seconde ; un âge d’or, de la fin des années 1940 à 1973 ; enfin un « glissement de terrain » (landslide), une période de crise qui s’étend jusqu’aux années 1990. Le livre de Juganville ne raconte pas de siècle. Il décrit des structures : la production ordinaire, que les hommes pratiquent depuis qu’il y a des hommes, puis les trois mutations nées de « l’unique révolution ontologique : la révolution industrielle » (Êtres, p. 10), c’est-à-dire la Production Totalisante, la Production Totalitaire et la Production Totale. Pourtant, les questions qui ouvrent le livre de Juganville sont celles du siècle dont Hobsbawm fait l’histoire : « Un abattoir est-il une “usine de mort” et peut-il servir de modèle pour penser un camp d’extermination ? Ne dit-on pas de ces camps qu’ils furent des “usines de cadavres” ? […] Penser une ontologie de la production nous permettrait-il de penser le totalitarisme ? » (Êtres, p. 20).
Il faut dire une fois pour toutes que les deux livres ne se tiennent pas sur le même plan. Juganville pense en ontologue : il cherche comment les étants viennent à l’être selon leurs sens d’être (hommes, choses, aliments, éléments, animaux, végétaux) et comment la production, système de quatre causes, s’étend au-delà de son domaine propre. Hobsbawm pense en historien : il établit des faits, des chiffres, des enchaînements de causes et d’effets, et il se donne pour tâche de comprendre plutôt que de juger (AE, p. 5). Nous ne reviendrons pas sur cette différence à chaque page. Elle signifie seulement que les mêmes mots (production, révolution, catastrophe, totalitarisme, capitalisme d’État) ne disent pas la même chose dans les deux livres. Nous signalerons le changement de registre chaque fois qu’il risquerait de faire croire à une équivalence. Notre propos porte sur les points communs et sur les différences.
Abréviations. « AE, p. » renvoie à Eric Hobsbawm, Age of Extremes. The Short Twentieth Century, 1914-1991, Londres, Abacus, 1995 (première édition : Michael Joseph, 1994). Les citations en sont traduites par nous, avec l’anglais entre parenthèses quand le mot compte. « Êtres, p. » renvoie au livre de Juganville, Introduction radicale à la philosophie. Mots, êtres et choses (PUF). Dans les citations de Juganville, nous rétablissons les majuscules de Production Totalisante, Totalitaire et Totale, de Système et de Mal (quand il n’est pas ordinaire).
I. Un siècle et une structure
Le découpage de Hobsbawm est chronologique. Il obéit à une règle qu’il énonce au seuil de l’âge d’or : « La plupart des êtres humains procèdent comme les historiens : ils ne reconnaissent la nature de leur expérience qu’après coup » (AE, p. 257). C’est seulement dans les années 1970, une fois le grand essor terminé, que les observateurs ont compris que le monde venait de traverser un âge exceptionnel. Juganville formule la même règle à propos de l’événement historique : « Les événements, imprévus de l’histoire, surviennent sans causes et éclairent le passé et l’avenir. […] Un événement éclaire le précédent » (Êtres, p. 100). La convergence est réelle, mais l’historien ne renonce pas pour autant à chercher les causes. Hobsbawm répond sans détour à la question de l’origine de la Seconde Guerre mondiale : « Adolf Hitler » (AE, p. 36). Il consacre aussi plusieurs pages à la psychologie de Staline, qu’il compare aux personnages des Vies des douze Césars de Suétone (AE, p. 389-391). Pour Juganville, les causes qui comptent sont celles de la production, et elles ne sont pas des personnes. Le Système ne connaît que ses causes : « des matériaux, des machines et des masses de consommateurs-travailleurs, des marchandises à consommer pour plus d’argent. Et rien d’autre » (Êtres, p. 272). D’où, dans nos entretiens, le choix de parler de « totalitarisme nazi » et de « totalitarisme soviétique » plutôt que de noms formés sur ceux des dirigeants : il s’agit de penser des systèmes.
Une deuxième différence tient à la forme du temps. Les trois âges de Hobsbawm se succèdent. Les trois mutations de la production, chez Juganville, s’accumulent : la Production Totalitaire « vient se cumuler à la Production Totalisante car les totalitarismes en poursuivent le productivisme » (Êtres, p. 277) ; dans la Production Totale, « tous les types de productions s’accumulent » (Êtres, p. 294). Les mutations ne sont pas des périodes qu’on quitte, mais des couches qui persistent. C’est pourquoi « les solutions totalitaires peuvent survivre à la chute des régimes totalitaires » (Êtres, p. 293), alors que le récit de l’historien tend à clore un âge quand ses régimes tombent.
Il reste que l’historien lui-même cherche une échelle plus vaste que celle de son siècle. Dès les premières pages, Hobsbawm affirme que le troisième quart du XXᵉ siècle « a marqué la fin des sept ou huit millénaires d’histoire humaine qui avaient commencé avec l’invention de l’agriculture à l’âge de pierre » (AE, p. 9). Cette échelle est aussi celle de Juganville, qui met en regard la révolution industrielle et toutes les révolutions antérieures. C’est le premier point de rencontre des deux livres.
II. La mort de la paysannerie et l’unique révolution ontologique
Il faut d’abord préciser ce que Hobsbawm entend par « âge d’or » (Golden Age). Le mot désigne les années qui vont de la fin des années 1940 au premier choc pétrolier de 1973, ce que l’on appelle en France les « Trente Glorieuses ». C’est, selon lui, la transformation « la plus grande, la plus rapide et la plus fondamentale de l’histoire connue » (AE, p. 8). Elle repose sur une croissance sans précédent des pays capitalistes développés, une vingtaine de pays et quelque six cents millions d’habitants en 1960 (AE, p. 571). L’économie y est mixte, alliant le marché, la planification et l’État-providence. Un compromis lie le capital, le travail et l’État. Le plein emploi assure une consommation de masse : réfrigérateurs, voitures, télévision, tourisme (AE, p. 263-265, 281-282). La part de l’alimentation dans les dépenses des ménages américains tombe d’un tiers dans les années 1930 à 13 % dans les années 1980 (AE, p. 269). Le pétrole à moins de deux dollars le baril alimente cette expansion (AE, p. 262-263). Les pays du bloc soviétique connaissent eux aussi une forte croissance dans les années 1950 (AE, p. 399-400). Mais pour Hobsbawm, le plus important n’est pas économique : c’est la révolution sociale et culturelle qui l’accompagne dans le monde entier, et d’abord la fin des paysans.
Hobsbawm explique lui-même le nom : la période a été vue « comme une sorte d’âge d’or » rétrospectivement, presque aussitôt qu’elle eut pris fin, par contraste avec les deux ères de crise qui l’encadrent (AE, p. 6). Le mot exprime le jugement de l’historien sur la prospérité et la relative justice sociale des pays développés, mais son propre récit en montre l’envers : la pollution, une production qui tend à se passer des hommes, la mort de la paysannerie, et une croissance qui, maintenue, deviendrait catastrophique pour la planète (AE, p. 261, 266-267, 289, 569). Les décennies de crise en sont même, selon lui, le « produit prévisible » (AE, p. 413). Dans nos entretiens, Juganville propose plutôt de l’appeler l’âge du béton, pour filer la métaphore de son livre. Chez Juganville, les totalitarismes sont comme le béton : ils ont des formes très différentes, mais « une armature en commun : des barres de fer ontologiques » (Êtres, p. 278). Appeler l’âge d’or « âge du béton », c’est donc dire que l’armature de la Production Totalisante, que les totalitarismes avaient poursuivie, demeure une fois les camps fermés et les régimes vaincus. Elle ne change que de forme.
Hobsbawm tient la disparition des paysans pour le fait majeur de son siècle : « Le changement social le plus spectaculaire et le plus lourd de conséquences de la seconde moitié de ce siècle, celui qui nous coupe pour toujours du monde du passé, est la mort de la paysannerie (the death of the peasantry). Car depuis l’ère néolithique, la plupart des êtres humains vivaient de la terre et de son bétail, ou récoltaient la mer comme pêcheurs » (AE, p. 289). Il précise que « pour 80 % de l’humanité, le Moyen Âge a pris fin brusquement dans les années 1950 » (AE, p. 288). Dans le cahier de photographies, un paysan chinois qui laboure porte cette légende : « Le monde qui a pris fin après 8 000 ans » (AE, planche 36). Les conséquences atteignent jusqu’à la transmission des savoirs : dans les années 1970, des professeurs d’histoire français devaient expliquer à leurs étudiants ce qu’était une laitière et à quoi ressemblait une cour de ferme avec son tas de fumier (AE, p. 328-329).
Le livre de Juganville décrit le même passage, mais du côté de la production : « Le paysan était le producteur des aliments et l’artisan, le producteur des choses. Ils sont désormais des travailleurs au service de la production de marchandises. […] L’agriculture est une industrie motorisée » (Êtres, p. 251). Une parenthèse dit la même chose à propos d’autres métiers : un berger ne voit pas un stock de gigots dans son troupeau, « du moins jusqu’à une époque récente ; mais, corrélativement, les bergers et les menuisiers disparaissent » (Êtres, p. 222).
L’accord porte sur l’ampleur du changement, mais pas sur sa nature. Pour Hobsbawm, la révolution décisive est double. Il y a celle du néolithique, qui ouvre les huit millénaires, et celle de l’âge d’or, qui les ferme. Pour Juganville, l’invention de l’agriculture n’est pas une révolution ontologique : « les révolutions que sont la maîtrise du feu, l’agriculture et la domestication animale, pour profondes qu’elles soient, sont des modifications de la production ordinaire. Il n’y a aucune différence ontologique entre la production d’aliments à partir de céréales sauvages ou d’un champ cultivé » (Êtres, p. 291). Ce sont des « révolutions civilisationnelles et même des révolutions instituant la civilisation. Mais pas une révolution ontologique » (Êtres, p. 292). Le seul basculement est celui où la production cesse de produire des choses et des aliments pour produire des marchandises, exploite les sens d’être comme stock, emploie des masses de travailleurs comme rouages des machines et prend l’argent pour finalité. Ce que Hobsbawm appelle la fin du néolithique serait, dans ce vocabulaire, le moment où la Production Totalisante atteint la production des aliments à l’échelle du globe. C’est un stade de la révolution industrielle, non une révolution de plus.
Le récit de Hobsbawm confirme d’ailleurs que l’exode rural n’est pas d’abord une fuite vers la ville, mais un effet de la production : l’agriculture a profité « de la chimie agricole, de la sélection des races et des variétés (selective breeding) et de la biotechnologie. Dans ces conditions, l’agriculture n’avait tout simplement plus besoin du nombre de bras sans lesquels, à l’époque pré-technologique, on ne pouvait rentrer une récolte » (AE, p. 292). Juganville décrit le même processus du côté des animaux : comme leur productivité « en matière de reproduction n’est pas satisfaisante, on ne les laissera plus faire, on les reproduira (insémination artificielle, sélection des espèces, etc.) » (Êtres, p. 252). Le réfrigérateur de l’âge d’or s’emplit de « volailles d’élevage industriel » et de viande que l’on construit par « simulation de morceaux désossés de qualité » (AE, p. 265). C’est déjà, chez Juganville, le « minerai de viande » (Êtres, p. 20), et la vache qui « ne vit […] plus dans une ferme mais est […] exploitée dans un centre de production » (Êtres, p. 251).
Une différence apparaît quand il s’agit de dire ce qui est perdu. Hobsbawm note que les raisons de maintenir une large paysannerie « étaient et sont non économiques » (AE, p. 355). Il rapporte, sans les désavouer, les raisons pour lesquelles la France et l’Allemagne subventionnaient leurs paysans : la destruction de l’agriculture paysanne, « si inefficace ou peu compétitive qu’elle fût, signifierait la destruction d’un paysage, d’une tradition, d’une part du caractère national ». Puis il ajoute en son nom propre : « il y avait dans la vie des choses qu’il fallait protéger. Un gouvernement envisagerait-il sérieusement de raser la cathédrale de Chartres ou le Taj Mahal » pour y bâtir un hôtel de luxe, s’il rapportait davantage au produit national ? (AE, p. 426-427). L’argument relève du patrimoine et de la culture. Chez Juganville, ce qui résiste n’est ni un paysage ni une tradition, mais l’irréductibilité des sens d’être : « C’est bien un animal qui est traité comme de la viande ou un végétal, comme de la sauce » (Êtres, p. 274). La vache reste un animal même quand elle est exploitée comme matière première ; c’est pourquoi on peut dire qu’elle est « maltraitée industriellement : sans plus d’égard à son sens d’être » (Êtres, p. 304). Hobsbawm défend un héritage. Juganville défend des sens d’être qui ne sont pas un héritage, puisqu’ils traversent toutes les époques.
III. La guerre totale comme production
Hobsbawm explique le caractère illimité des guerres du siècle par leur lien avec l’économie : « À l’âge des empires, la politique et l’économie avaient fusionné. La rivalité politique internationale se modelait sur la croissance et la concurrence économiques, dont le trait caractéristique était précisément de n’avoir aucune limite. “Les frontières naturelles de la Standard Oil, de la Deutsche Bank ou de la De Beers étaient au bout de l’univers” » (AE, p. 29-30). Il en déduit que la guerre de masse est un fait de production : « La guerre de masse exigeait la production de masse. Mais la production exigeait aussi l’organisation et la gestion, même si son objet était la destruction rationalisée de vies humaines de la manière la plus efficace, comme dans les camps d’extermination allemands. […] La guerre totale était la plus grande entreprise que l’homme ait jamais connue, et elle devait être consciemment organisée et gérée » (AE, p. 45).
Juganville rencontre la guerre au terme de son analyse de la Production Totalisante. La production y est devenue infinie, et il faut écouler ce qu’elle a accumulé : « gaspiller ou susciter des consommations (par la publicité, l’ingénierie sociale, le marketing, etc.) ou créer de toutes pièces des marchés (impérialisme), au besoin par la guerre qui détruit pour pouvoir produire davantage » (Êtres, p. 270). La contradiction du Système est formulée en termes très proches de ceux de Hobsbawm : « La machinerie du capital a pour finalité la production infinie d’argent à partir d’une matière première finie » (Êtres, p. 272). La « frontière au bout de l’univers » de la Standard Oil et la « production infinie d’argent » disent la même absence de limite.
Le mot de production ne joue pourtant pas au même niveau. L’« entreprise » de Hobsbawm est une image tirée de la gestion : la guerre se planifie, s’approvisionne et se dirige comme une firme. La production de Juganville désigne une structure à quatre causes, valable pour un pot comme pour une usine. La différence devient sensible quand on demande ce qui commande quoi. Pour Hobsbawm, c’est la guerre qui sert de matrice : il interprète la terreur des années 1930 en URSS comme « l’application du principe de la guerre totale à tous les temps » (AE, p. 391). Pour Juganville, c’est la production qui sert de matrice, et la guerre n’en est qu’un débouché. Dans la Production Totalitaire, elle passe même au second rang : « il est plus important de produire une race ou une classe en détruisant d’autres races ou classes que de gagner une guerre » (Êtres, p. 288). L’historien constate que les camps et la guerre se sont développés ensemble. L’ontologue fait de la guerre un moyen, parmi d’autres, d’une production qui la dépasse.
IV. Les camps et les cruautés impersonnelles
Le passage le plus proche du livre de Juganville se trouve sans doute à la fin du premier chapitre de Hobsbawm : « La technique rendait ses victimes invisibles. […] En face des canons fixes du front occidental, il n’y avait pas des hommes mais des statistiques. […] Des bureaucrates allemands travailleurs, qui auraient sûrement trouvé répugnant de pousser eux-mêmes des Juifs affamés dans des abattoirs, pouvaient établir les horaires des chemins de fer pour l’approvisionnement régulier en trains de la mort des camps d’extermination polonais avec un sentiment moindre d’implication personnelle. Les plus grandes cruautés de notre siècle ont été les cruautés impersonnelles de la décision lointaine, du système et de la routine (the impersonal cruelties of remote decision, of system and routine), surtout quand on pouvait les justifier comme de regrettables nécessités opérationnelles » (AE, p. 50).
Juganville écrit : « La Production Totalitaire n’a pas besoin d’abord de sadiques, ni de criminels, ni d’illuminés, ni de fanatiques, […] mais surtout d’employés consciencieux et de bons pères et mères de famille. Les hommes ordinaires sont les exécutants » (Êtres, p. 283). Et plus loin : « Le mal ordinaire, c’est par exemple l’ouvrier surveillant la presse hydraulique qui fabrique les roues d’une locomotive qui servira à la déportation » (Êtres, p. 284). Les deux descriptions s’accordent : la destruction de masse est accomplie par des gens qui ne la voient pas. On reconnaît ici des lectures qui ont compté pour Juganville, Modernité et Holocauste de Bauman et Des hommes ordinaires de Browning.
Le principe d’explication n’est cependant pas le même. Hobsbawm explique l’impersonnalité par la distance, que la technique a créée : celui qui lâche une bombe ne voit pas sa cible. Juganville l’explique par la division du travail, propre à la production. La bureaucratie est « le pouvoir d’un système de bureaux où […] personne n’est responsable. Mais là règne l’anonymat, la dictature du On. La Machine administrative transforme les hommes en rouages » (Êtres, p. 283-284). Le travailleur de la Production Totalisante est déjà dans cette situation, puisqu’« il ne sait pas, et ne peut savoir, ce qu’il collabore à produire : il n’est plus alors qu’un rouage » (Êtres, p. 254). L’impersonnalité ne naît donc pas avec les camps. Elle est inscrite dans la cause motrice de la Production Totalisante, que la Production Totalitaire reprend : « L’industrialisation et la bureaucratisation de la mort s’accomplissent en massacres administratifs » (Êtres, p. 283).
Il y a ensuite la question de la « nécessité opérationnelle ». Hobsbawm montre la collaboration du grand capital avec le régime « jusqu’à utiliser le travail des esclaves et des camps d’extermination » (AE, p. 129). Il note que l’Allemagne traitait les Polonais, les Russes et les Juifs comme une main-d’œuvre servile « qu’il n’était même pas nécessaire de garder en vie » (AE, p. 47). Juganville part de la même observation pour en tirer une distinction. Il y a d’un côté les camps de travail, « où le matériau humain est exploité », et de l’autre les camps de destruction (Êtres, p. 285). Les seconds sont incompréhensibles du point de vue de l’économie : « Comment comprendre qu’en période de pénurie de main-d’œuvre, les camps détruisent des travailleurs qui auraient pu être exploités jusqu’à ce que mort s’ensuive au lieu d’être détruits sans avoir servi aucune finalité productive ? » (Êtres, p. 285-286). La réponse est que ces camps ne relèvent pas de la production ordinaire : « Le camp totalitaire ne produit rien. Il fait partie de la production. Il détruit pour produire » (Êtres, p. 286). Ce qui est produit, c’est l’homme nouveau, selon une idéologie qui sert de cause formelle. La « nécessité » invoquée n’est donc pas opérationnelle. Elle est celle de la Cause.
Reste la question du nombre. Hobsbawm s’interroge sur la valeur de l’exactitude statistique « là où les ordres de grandeur sont si astronomiques » : l’horreur de l’extermination serait-elle moindre si l’on comptait cinq ou quatre millions de morts au lieu de six ? (AE, p. 43). Il rapporte aussi la remarque de Basile Kerblay selon laquelle, en URSS, « nous sommes mieux informés des pertes du cheptel soviétique pendant cette période que du nombre des opposants du régime qui furent exterminés » (AE, p. 392-393). Sous la plume de l’historien, la remarque porte sur l’état des sources. Lue avec le livre de Juganville, elle prend un sens ontologique. Les morts de la Production Totalitaire ne sont pas comptés comme des morts : « Ce n’est plus la mort d’un homme mais la mort d’un matériau pour la production d’une nouvelle humanité. La mort même est déshumanisée » (Êtres, p. 289). Juganville ajoute aussitôt une restriction, que Hobsbawm partage à sa manière en refusant que le nombre atténue l’horreur : « la production de morts est bien encore la mort d’un homme. Sans quoi l’on souscrirait à l’idéologie qui exige justement de confondre les hommes ordinaires avec la manière dont ils sont traités » (Êtres, p. 290).
V. Le Plan, la paysannerie et le capitalisme d’État
Hobsbawm consacre le chapitre 13 à ce qu’il appelle, d’après une formule des années 1960, le « socialisme réellement existant ». Sa thèse est que le communisme soviétique fut avant tout « un programme pour transformer des pays arriérés en pays avancés » (AE, p. 376). La planification, absente chez Marx et Engels, vient de l’économie de guerre allemande de 1914-1918 (AE, p. 377). Le Gosplan de 1921 est « l’ancêtre et l’inspirateur de toutes les institutions d’État destinées à planifier […] les économies des États du XXᵉ siècle » (AE, p. 378). Après la Nouvelle Politique économique vient l’industrialisation par la force, « une seconde révolution, mais qui cette fois ne venait pas d’en bas : elle était imposée d’en haut par le pouvoir d’État » (AE, p. 380). Le Plan était « plus proche d’une opération militaire que d’une entreprise économique » (AE, p. 380), « une sorte d’économie de guerre », où les objectifs de production « peuvent, et souvent doivent, être fixés sans considération de coût ni de rentabilité » (AE, p. 381). Le système a de nouveau fait des paysans « des serfs attachés à la terre » et rendu des secteurs importants de l’économie dépendants d’une main-d’œuvre pénitentiaire de quatre à treize millions de personnes, celle du Goulag (AE, p. 381). Le prix en fut payé par les campagnes : « l’industrialisation reposait sur le dos d’une paysannerie exploitée », selon le principe d’une « accumulation primitive socialiste ». La formule, que Hobsbawm attribue à un partisan de Trotski, est attachée au nom de Preobrajensky. La collectivisation fit baisser les récoltes, réduisit le cheptel de près de moitié et provoqua « une grande famine en 1932-1933 » (AE, p. 382-383). Le résultat chiffré est connu : l’Empire tsariste assurait 3,6 % de la production industrielle mondiale en 1913, l’URSS 14,6 % en 1986, mais une part à peine plus élevée de la production agricole mondiale (AE, p. 385).
Juganville ne nomme aucun régime, mais il écarte d’avance la grille de lecture qui organise le récit de la Guerre froide : « Il ne s’agit pas d’une opposition entre socialisme et capitalisme, ni entre capitalisme d’État et libre entreprise ou sociétés de classes et sociétés sans classes » (Êtres, p. 285). Il ajoute que « la socialisation des moyens de production (les centrales nucléaires autogérées, les banques nationalisées, la mise en commun des énergies fossiles, etc.) laisse croître le productivisme de la Production Totalisante » (Êtres, p. 272). Dans nos entretiens, Juganville précise que, pour qu’on puisse encore parler de capitalisme en URSS alors que le capital se définit par la production d’argent, le Plan doit être compris comme l’équivalent du marché : c’est un outil d’accumulation primitive et forcée. Plus généralement, le critère de la Production Totalisante serait mieux formulé comme la mobilisation de toutes les ressources d’un pays (agriculture, industrie, population) comme matière première, que par la seule production d’argent. Le récit de Hobsbawm apporte à cette thèse une confirmation inattendue : l’historien emploie lui-même le mot d’« accumulation primitive », dont il rappelle qu’il désignait chez Marx l’accumulation « par l’expropriation et le pillage ». Il décrit aussi un Plan dont les objectifs ignorent les coûts, c’est-à-dire une accumulation qui se mesure en quantités produites plutôt qu’en argent.
Le même mot doit pourtant être lu avec prudence. Quand Hobsbawm rapporte que Lénine passa du communisme de guerre au « capitalisme d’État » (AE, p. 378), il parle de la NEP, c’est-à-dire d’un retour partiel au marché, aux concessions et à la petite propriété. Chez Lénine, le « capitalisme d’État » désigne le contraire du Plan. Chez Juganville, il désigne le Plan lui-même, en tant qu’il occupe la place du marché dans le système des causes. C’est un exemple de mot commun dont le sens change avec le registre : politique et économique chez Lénine, ontologique chez Juganville.
La famine de 1932-1933 permet de mesurer une autre différence. Hobsbawm la range parmi les échecs de la collectivisation : c’est une catastrophe économique et humaine. Juganville la fait entrer dans la définition des camps, qui est structurelle et vaut quelle que soit l’idéologie : « Un camp se définit comme un lieu pour la mort, un lieu duquel on ne peut sortir sans mourir. Ainsi, une région entière peut être un camp si un blocus empêche d’en sortir et contraint à mourir de faim » (Êtres, p. 284). Comme il l’a précisé dans nos entretiens, cette définition englobe la famine d’Ukraine. Elle est d’ailleurs annoncée dans le livre : la Production Totalitaire produit des morts, « parfois dans des usines de mort, parfois par la famine » (Êtres, p. 289).
Le chapitre 16 étend l’analyse à la Chine. Hobsbawm y décrit le Grand Bond en avant comme le règne d’une croyance selon laquelle « l’esprit pouvait transformer la matière » (AE, p. 468). Les communes populaires devaient remplacer le salaire et le revenu monétaire par la fourniture gratuite de six services : la nourriture, les soins, l’éducation, les funérailles, la coiffure et le cinéma. Le Grand Bond remplaçait la technique absente par « la quantité presque illimitée de force musculaire humaine disponible en Chine ». L’industrialisation sur le modèle soviétique en restait « la priorité inconditionnelle » (AE, p. 468-469). Il en résulta, selon Hobsbawm, la famine de 1959-1961, « probablement la plus grande famine du XXᵉ siècle » (AE, p. 466). Dans nos entretiens, Juganville estime que la Production Totalitaire rend compte du régime de Mao comme du totalitarisme nazi et du totalitarisme soviétique. Le cas chinois éclaire alors la reformulation évoquée plus haut : là où l’argent est aboli, c’est la mobilisation de toutes les ressources, hommes compris, qui fait de la production une Production Totalisante. Juganville tient en effet que la Production Totalitaire suppose la Production Totalisante. C’est pourquoi il n’y range pas le génocide des Tutsi au Rwanda, qui n’a pas eu lieu dans une société déjà administrée par une logique productive totalisante, même si les livres de Jean Hatzfeld ont nourri sa réflexion sur les hommes ordinaires.
Quant aux Khmers rouges, Hobsbawm les décrit comme « une combinaison particulièrement meurtrière du maoïsme de café parisien de leur dirigeant, Pol Pot, et d’une paysannerie armée des campagnes reculées, résolue à détruire la civilisation dégénérée des villes ». Il estime qu’ils « n’ont pas pu éliminer beaucoup moins de 20 % de la population » (AE, p. 451). Juganville nous a précisé, au cours de nos entretiens, que la formule « La lutte des classes ou lutte des races ou un mélange des deux » (Êtres, p. 281) vise précisément les Khmers rouges. Mais le mélange n’est pas le même dans les deux livres. Chez Hobsbawm, c’est une idéologie importée de Paris combinée à une base paysanne. Chez Juganville, c’est une idéologie qui combine la lutte des classes et la lutte des races, la cause formelle désignant à la fois des classes et des peuples à détruire.
VI. « Totalitaire » : deux critères
Le désaccord le plus net porte sur le mot de totalitarisme. Hobsbawm rappelle que le terme a été inventé dans les années 1920 par le fascisme italien pour désigner ses propres buts (AE, p. 112). Il le refuse pour l’URSS : « Si brutal et dictatorial qu’il fût, le système soviétique n’était pas “totalitaire” ». Le mot désignerait un système centralisé qui, par le monopole de la propagande et de l’éducation, « réussissait effectivement à faire intérioriser ses valeurs par son peuple », la société de 1984. Or le régime n’a pas exercé de « contrôle de la pensée » efficace ; il a plutôt « dépolitisé les citoyens à un degré étonnant ». Ce constat « jette un doute considérable sur l’utilité du terme » (AE, p. 393-394). Hobsbawm relève aussi, avec ironie, que les dirigeants d’Europe de l’Est se sont retirés sans combattre en 1989, « prenant ainsi une revanche inconsciente sur les propagandistes de l’Occident » qui avaient soutenu que des régimes « totalitaires » en étaient incapables (AE, p. 489).
Le désaccord est d’abord une affaire de critère. Pour Hobsbawm, le critère est psychologique et politique : il s’agit du degré d’emprise d’un régime sur les esprits. Pour Juganville, il est structurel : « Le totalitarisme est l’invasion des catégories de la production à la coexistence » (Êtres, p. 279), et « il n’y a pas de totalitarisme là où il n’y a pas de camps de destruction de catégories de la communauté » (Êtres, p. 293). Les deux critères ne se contredisent pas, puisqu’ils ne mesurent pas la même chose. La chronologie de Hobsbawm peut même servir celui de Juganville. Après la mort de Staline, l’ère du sang prend fin, les camps du Goulag se vident à la fin des années 1950, et l’URSS cesse d’être « une société qui emprisonnait et tuait ses citoyens à une échelle sans équivalent » (AE, p. 392). Si l’on applique le critère des camps, on pourrait dire que le totalitarisme soviétique prend fin à ce moment-là, alors que le régime subsiste. On distinguerait ainsi le régime de la structure, comme le permet la thèse selon laquelle les solutions totalitaires survivent à la chute des régimes (Êtres, p. 293).
Dans nos entretiens, Juganville reconnaît que le concept est en recul chez les historiens. Il juge pourtant qu’il garde toute sa pertinence pour un usage philosophique, qui ne consiste pas à comparer des régimes mais à dégager une structure commune. Le béton peut prendre des formes très différentes, mais il a « une armature en commun : des barres de fer ontologiques » (Êtres, p. 278). On peut ajouter une troisième lecture, celle de Claude Lefort, pour qui le totalitarisme est le fantasme d’un peuple-Un. Elle rejoint la description que Juganville fait de la cause finale de la Production Totalitaire, une « humanité uniforme » (Êtres, p. 280). Hobsbawm lui-même finit par reconnaître ce que le concept a de juste quand il écrit, dans son dernier chapitre, que « le concept même de ce qu’il était autrefois à la mode d’appeler “totalitarisme” impliquait le populisme ». Car si l’opinion du peuple ne comptait pas, à quoi bon lui faire penser ce que ses dirigeants jugeaient convenable ? (AE, p. 582). C’est reconnaître que ces régimes avaient pour objet le peuple lui-même, ce que Juganville appelle la production de l’homme nouveau.
Il faut enfin signaler une différence dans la manière de penser la nouveauté. Hobsbawm parle volontiers d’un retour à la barbarie, d’une « courbe ascendante de la barbarie après 1914 » (AE, p. 49), d’une « rechute du progrès civil du XIXᵉ siècle dans une renaissance de la barbarie, qui court comme un fil sombre à travers ce livre » (AE, p. 392). Juganville met en garde contre les deux manières de manquer la spécificité de la destruction totalitaire. La première y voit « un intermède fou et inutile ». La seconde l’intègre « dans la continuité des grandes violences de l’histoire ». Dans les deux cas, ces destructions ne sont saisies ni dans leur nouveauté, ni « dans leur caractère reproductible dans d’autres situations » (Êtres, p. 278). Le mot de barbarie relève de la seconde manière. Les analyses de Hobsbawm, qui parlent d’entreprise, de rationalisation et de routine, relèvent plutôt de la nouveauté. Le livre de l’historien hésite entre les deux. Le livre de Juganville tranche, et c’est par là qu’il rejoint Nous, fils d’Eichmann d’Anders : des structures qui ont rendu l’extermination possible persistent avant et après les régimes qui l’ont accomplie.
VII. La production sans les hommes
L’âge d’or est, pour Hobsbawm, celui d’une technique « à forte intensité de capital » qui économise et même remplace le travail : « L’idéal vers lequel tendait l’âge d’or […] était la production, ou même le service, sans êtres humains : des robots automatisés assemblant des voitures, des espaces silencieux remplis de rangées d’ordinateurs contrôlant la production d’énergie, des trains sans conducteurs. Les êtres humains n’étaient essentiels à une telle économie que sous un seul rapport : comme acheteurs de biens et de services. C’est là que résidait son problème central » (AE, p. 266-267). Les décennies de crise réalisent cet idéal. L’industrialisation a toujours tendu à « remplacer le savoir-faire humain par celui des machines, le travail humain par des forces mécaniques » (AE, p. 413). Selon la « logique de fer de la mécanisation », même l’être humain le moins coûteux finit par coûter plus cher qu’une machine (AE, p. 414). D’où ce constat : « Les êtres humains ne sont pas efficacement conçus pour un système capitaliste de production » (AE, p. 414), et cette conclusion : « La tragédie historique des décennies de crise fut que la production rejetait désormais visiblement les êtres humains plus vite que l’économie de marché ne créait de nouveaux emplois pour eux » (AE, p. 414). Hobsbawm relie explicitement ce processus à la mort de la paysannerie : les millions de paysans rendus superflus par la révolution agricole avaient trouvé du travail ailleurs. Qu’arrivera-t-il quand ces métiers deviendront à leur tour inutiles ? (AE, p. 415).
Juganville décrit la même chose du côté de la cause motrice. La machine produit et le producteur perd sa production : « Les machines produisent. Aussi, puisque ce n’est plus le producteur qui produit, il faut l’appeler autrement : un travailleur. Le travailleur est le producteur dépossédé de la production » (Êtres, p. 253). Les masses humaines sont des rouages deux fois : « les masses sont des rouages quand elles travaillent et des rouages quand elles consomment » (Êtres, p. 271). La formule de Hobsbawm, l’homme indispensable seulement comme acheteur, correspond à la seconde moitié de cette phrase. Juganville tire aussi la conséquence pour ceux qui ne servent ni à l’un ni à l’autre : « Les improductifs non encore exploités seront bientôt exploités ou laissés à eux-mêmes » (Êtres, p. 302). Hobsbawm dit la même chose à l’échelle du monde : l’économie capitaliste, « qui juge exclusivement par le profit », a décidé de passer par pertes et profits une grande partie du Tiers Monde (AE, p. 423), et elle peut le faire aussi pour les plus pauvres à l’intérieur de chaque pays : « Vu des hauteurs impersonnelles d’où les économistes d’entreprise et les comptables considèrent la scène, qui avait besoin des 10 % de la population américaine dont les gains horaires réels avaient baissé de 16 % depuis 1979 ? » (AE, p. 573).
Le chapitre sur les sciences contient une page qui pourrait illustrer le livre de Juganville. Hobsbawm y décrit la caissière d’un supermarché des années 1990. Le lecteur optique lit le code-barres, additionne les prix et calcule la monnaie à rendre. On ne lui demande que de reconnaître les billets, de faire preuve d’un minimum d’attention et d’une grande capacité à supporter l’ennui. Le dispositif « ne demandait même pas de savoir lire ». Il réalise « l’élimination de l’élément humain ». « L’apprenti sorcier n’avait plus à s’inquiéter de son manque de savoir » (AE, p. 528). Hobsbawm généralise : la situation de la caissière « représentait la norme humaine de la fin du XXᵉ siècle : l’usage de miracles de technique scientifique d’avant-garde que nous n’avons pas besoin de comprendre » (AE, p. 528). C’est le rouage de Juganville, qui « ne sait pas, et ne peut savoir, ce qu’il collabore à produire » (Êtres, p. 254).
La différence apparaît dans le remède. Pour Hobsbawm, le problème est d’abord social. Il s’agit de l’emploi et surtout de la répartition : « le problème politique majeur du monde […] n’était pas de savoir comment multiplier la richesse des nations, mais comment la distribuer au bénéfice de leurs habitants » (AE, p. 577). D’où l’appel à « la restauration des autorités publiques » (AE, p. 578). Juganville a écarté par avance cette issue, puisque la socialisation des moyens de production « laisse croître le productivisme » (Êtres, p. 272). Il ne s’agit pas « de dissoudre les rapports de production mais de comprendre que la Production Totalisante exploite tous les hommes » (Êtres, p. 272). La seconde différence est ontologique. Pour l’historien, l’homme et la machine se font concurrence sur le même marché, et l’homme y perd, car on ne peut indéfiniment améliorer ses performances comme on améliore celles des machines (AE, p. 414). Pour Juganville, ils occupent la même place dans la cause motrice, mais ils restent ontologiquement différents. Le travailleur n’est pas une machine moins efficace : « Si nous n’étions que des rouages, il n’y aurait plus de mal » (Êtres, p. 275). Ce qui chez Hobsbawm est une infériorité économique de l’homme est, chez Juganville, la preuve de son irréductibilité.
VIII. Ce que le Système révèle en le détruisant
Un des passages les plus forts de Hobsbawm porte sur ce que le marché ne produit pas. Le capitalisme reposait sur des dispositions qu’il n’avait pas créées : l’habitude du travail, le report des satisfactions, la fierté de l’ouvrage bien fait, la confiance, la famille. « De même que nous tenons pour acquis l’air que nous respirons […], le capitalisme tenait pour acquise l’atmosphère dans laquelle il fonctionnait, et qu’il avait héritée du passé. Il n’a découvert combien elle était essentielle que lorsque l’air s’est raréfié. […] Le capitalisme avait réussi parce qu’il n’était pas seulement capitaliste » (AE, p. 342-343). Hobsbawm s’appuie ici sur Polanyi, et il voit dans la révolution culturelle des années 1960 et 1970 « la rupture des fils qui, dans le passé, avaient tissé les êtres humains en textures sociales » (AE, p. 334).
Juganville fait une remarque de même forme à propos des sens d’être : « sans doute l’explicitation de ces comportements n’arrive que maintenant parce qu’ils sont désormais menacés de confusion et même de destruction en totalité » (Êtres, p. 227). Dans nos entretiens, il va plus loin : en réduisant chaque sens d’être à un produit, le Système opère malgré lui une sorte de réduction archi-ordinaire, qui révèle la structure du monde par la perte même. Cela ne rend pas la privation bonne pour autant. Les deux auteurs reconnaissent donc que la destruction fait apparaître ce qui allait de soi. Mais ce qui apparaît n’est pas de même nature. Chez Hobsbawm, ce sont des dispositions sociales et morales, héritées et donc historiques, qui peuvent se perdre. Chez Juganville, ce sont des structures trans-historiques. Elles se laissent confondre et maltraiter, mais leur irréductibilité demeure : « malgré sa totalisation, l’hégémonie de la machinerie du capital laisse indemne l’irréductibilité des sens d’être. C’est pourquoi la Production Totalisante reste, malgré tout, un monde » (Êtres, p. 275).
IX. Les laboratoires
La formule « usines, puis camps, puis laboratoires », que Juganville emploie dans nos entretiens pour résumer l’extension de la production, trouve chez Hobsbawm un développement inattendu. Le chapitre 18, « Sorcerers and Apprentices », s’ouvre par un paradoxe : « Aucune période de l’histoire n’a été plus pénétrée par les sciences de la nature, ni plus dépendante d’elles, que le XXᵉ siècle. Pourtant aucune période, depuis la rétractation de Galilée, n’a été moins à l’aise avec elles » (AE, p. 522). Hobsbawm rappelle que la Seconde Guerre mondiale a mobilisé les savants « de manière systématique et centralisée à des fins militaires ». Il note que la guerre nucléaire fut « l’enfant de l’antifascisme », et qu’après la guerre seule la taille de l’économie a limité les dépenses scientifiques des États (AE, p. 545). Il observe que le mécénat des gouvernements et des grandes entreprises a encouragé une race de chercheurs qui « tenaient pour acquises les politiques de ceux qui les payaient et préféraient ne pas penser aux implications plus larges de leur travail, surtout quand elles étaient militaires » (AE, p. 546). Juganville le dit en une phrase : « Les sciences et les technologies, les technosciences, ne se développent que pour l’augmentation de la productivité » (Êtres, p. 257).
Hobsbawm date des années 1970 la prise de conscience que la technique fondée sur la science, démultipliée par l’explosion économique, pourrait apporter des changements « fondamentaux et peut-être irréversibles à la planète Terre, ou du moins à la Terre comme habitat pour les organismes vivants » (AE, p. 551). Il juge ce danger plus inquiétant que la guerre nucléaire, car on peut éviter une guerre mais pas les sous-produits de la croissance (AE, p. 551). C’est surtout la perspective du génie génétique, « appliqué logiquement aux humains comme aux autres formes de vie », qui pose pour la première fois la question de limites à la recherche (AE, p. 555). Hobsbawm parle à ce propos de « technologies frankensteiniennes ». Il cite un biologiste américain, Richard Lewontin, selon lequel en 1992 aucun grand biologiste moléculaire de sa connaissance n’était « sans intérêt financier dans l’industrie des biotechnologies » (AE, p. 555). Le diagnostic qu’il en tire rejoint celui de Juganville : ceux qui veulent limiter la recherche partent de l’idée que « l’humanité, telle qu’elle est actuellement organisée, n’était pas capable de maîtriser les pouvoirs de transformation de la Terre qu’elle possédait » (AE, p. 555).
Juganville appelle cette dernière extension la Production Totale. Elle ne produit plus à partir d’un matériau, elle produit les sens d’être eux-mêmes : « l’énergie nucléaire ou les bombes atomiques sont la production de soleils. On a déjà commencé à produire le climat et à produire la Terre (géo-ingénierie) » (Êtres, p. 295). Les céréales sont produites comme « une farine sur pied » (Êtres, p. 295) ; les poulets sont modifiés génétiquement au point de se briser les pattes sous leur poids (Êtres, p. 296) ; l’homme lui-même entre dans le processus par « la production en éprouvette, les procédés eugéniques de sélection des embryons, la modification du patrimoine génétique » (Êtres, p. 296). « La production ordinaire produit des choses et des aliments ; la Production Totalisante produit des marchandises ; la Production Totalitaire produit des morts ; la Production Totale produit des mutants » (Êtres, p. 294).
Une précision de Juganville empêche de lier trop vite les camps aux laboratoires : « Les camps ne sont pas des laboratoires où l’on expérimente des mutations de la nature humaine » (Êtres, p. 290). La Production Totalitaire échoue à changer l’homme, elle ne produit que des cadavres. La Production Totale, elle, « réussit comme production par mutation » (Êtres, p. 308). L’ordre de la formule n’est donc pas celui d’une aggravation de la violence, mais celui d’une extension de la production à la venue à l’être des étants.
Il faut enfin noter une différence à propos du vivant. Hobsbawm rappelle qu’après 1914 on pouvait tenir pour acquis que la vie s’expliquait « en termes de physique et de chimie et non en termes d’une essence propre aux êtres vivants » (AE, p. 552). On pourrait croire que Juganville défend une telle essence. Il n’en est rien : dans son ontologie, « ne règnent pas des essences ou des a priori matériels car il n’y a pas de hors-histoire » (Êtres, p. 309). Les sens d’être ne sont pas des essences, mais la structure de l’expérience ordinaire du monde. Ce que l’historien présente comme une victoire sur le vitalisme ne touche donc pas la thèse de Juganville. Elle porte sur un autre plan, puisqu’aucun biochimiste ne confond dans son existence ordinaire un chêne et un cerf.
X. Une Terre inhabitable
Le dernier chapitre de Hobsbawm se tourne vers l’avenir. Parmi les problèmes du troisième millénaire, il en retient deux comme décisifs, la démographie et l’écologie. Il écrit : « Un taux de croissance économique comme celui de la seconde moitié du court vingtième siècle, s’il se maintenait indéfiniment (à supposer que ce soit possible), aurait nécessairement des conséquences irréversibles et catastrophiques pour l’environnement naturel de cette planète, y compris pour l’espèce humaine qui en fait partie. […] il pourrait bien la rendre inhabitable par l’espèce humaine telle que nous la connaissons, dans des effectifs comparables à ceux d’aujourd’hui » (AE, p. 569). Il en tire une conclusion sans réserve : l’équilibre nécessaire « serait incompatible avec une économie mondiale fondée sur la poursuite illimitée du profit […]. Du point de vue de l’environnement, si l’humanité devait avoir un avenir, le capitalisme des décennies de crise ne pouvait en avoir aucun » (AE, p. 570). Les dernières pages reprennent cette idée : « Nous vivons dans un monde capturé, déraciné et transformé par le titanesque processus économique et techno-scientifique du développement du capitalisme. […] Nous savons, ou il est raisonnable de supposer, qu’il ne peut pas continuer à l’infini (ad infinitum). […] Les forces engendrées par l’économie techno-scientifique sont désormais assez grandes pour détruire l’environnement, c’est-à-dire les fondements matériels de la vie humaine. […] Notre monde risque à la fois l’explosion et l’implosion. Il doit changer » (AE, p. 584-585). La dernière phrase est celle-ci : « le prix de l’échec, c’est-à-dire l’alternative à une société changée, ce sont les ténèbres » (AE, p. 585).
Juganville écrit : « La Production Totalisante produit une Terre inhabitable pour l’existence (à moins qu’elle ne s’adapte en mutant) » (Êtres, p. 273). La proximité est grande, mais les deux phrases n’ont pas le même sujet. Hobsbawm parle de l’espèce humaine, de ses effectifs et des fondements matériels de sa « vie ». Juganville parle de l’existence, c’est-à-dire de la manière d’être des hommes. Une Terre peut rester vivable pour une espèce tout en devenant inhabitable pour des existants. La parenthèse de Juganville désigne d’ailleurs une issue que Hobsbawm n’envisage pas : un homme qui s’adapterait en mutant, ce qui est la promesse de la Production Totale.
Les deux livres se rejoignent sur un refus. Hobsbawm écarte « la croissance zéro » et plus encore « les fantaisies comme un retour à la symbiose primitive supposée entre l’homme et la nature » (AE, p. 570). Juganville précise de même qu’« il ne s’agit pas d’idéaliser le monde de l’artisanat qui avait lui aussi ses millions de morts et ses mondes détruits » (Êtres, p. 263-264). Ils se séparent sur le temps de la catastrophe. Chez Hobsbawm, elle est double. Il y a celle qui a eu lieu, l’âge de la catastrophe de 1914 à 1945, et celle qui menace, les ténèbres. Juganville écrit : « nous n’allons pas à la catastrophe puisque les derniers grands événements historiques sont des catastrophes aux millions de morts déjà survenues. Mais s’accomplissent aussi les catastrophes ordinaires du Système : les millions de morts dues à la faim, à l’économie guerrière, aux maladies soignables, aux conditions de travail, à la pollution, etc. Nous allons de catastrophe en catastrophe dans une production des catastrophes » (Êtres, p. 273). Le premier âge de Hobsbawm porte le nom même que Juganville donne aux derniers grands événements. Mais pour Juganville, la catastrophe n’est pas un âge qu’on aurait quitté en 1945 pour entrer dans l’âge d’or. Elle accompagne l’âge d’or lui-même, sous la forme des catastrophes ordinaires du Système.
Ils se séparent enfin sur l’issue. Hobsbawm termine par un impératif, « Il doit changer », et confie le changement à des autorités publiques restaurées. Juganville écrit : « On ne peut pas détruire le Système. Mais le Système s’autodétruit. […] La destruction du Système advient parce qu’il est un système de destruction » (Êtres, p. 272-273). Il ajoute que, pour éviter des catastrophes, on en précipite d’autres : « On réclame la géo-ingénierie pour sauver le climat, la production d’animaux pour leur conservation pendant leur extinction, le totalitarisme pour la paix sociale » (Êtres, p. 273). Ce que l’historien appelle à changer, l’ontologue le décrit comme un processus qui change de lui-même, mais en se détruisant.
Questions ouvertes
- Si l’âge d’or est le moment où la Production Totalisante s’empare de la production des aliments à l’échelle du globe, peut-on dater l’unique révolution ontologique ? Faut-il la placer à la fin du XVIIIᵉ siècle, avec la machine à vapeur, ou dans les années 1950, quand meurt la paysannerie ? Ou bien une révolution ontologique a-t-elle seulement des stades, chacun éclairant le précédent ?
- Le critère des camps permet de distinguer un régime totalitaire d’une structure totalitaire. Que devient alors l’URSS après le retour des déportés, quand la Production Totalitaire cesse alors que la Production Totalisante continue sous la forme du Plan ? Et quelles formes peut prendre aujourd’hui une Production Totalitaire sans régime totalitaire ?
- Les Khmers rouges ont vidé les villes et aboli l’argent dans un pays de paysans. Peut-on y voir une Production Totalisante, si on la comprend comme la mobilisation de toutes les ressources d’un pays comme matière première ? L’Angkar, « l’Organisation », autorité anonyme et omniprésente, ne serait-elle pas un autre nom du Système ?
- Hobsbawm confie l’avenir à la restauration des autorités publiques et à une répartition des richesses qui ne passerait plus par le marché. Si la socialisation des moyens de production laisse croître le productivisme, quelle autorité pourrait limiter la Production Totale, qui produit désormais les soleils, les semences et les hommes ?
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