En juin 2008, les Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances publient un livre bref de René Riesel et Jaime Semprun : Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable. Il se compose de trente sections numérotées, datées d’avril 2008, et d’une annexe qui reprend deux textes de Semprun parus en 2003 dans la revue Nouvelles de nulle part : « Le fantôme de la théorie » et des « Notes sur le Manifeste contre le travail du groupe Krisis ». La thèse du livre a de quoi surprendre chez des auteurs qu’on avait « si souvent accusés de défaitisme, et plus que tout de catastrophisme justement » (Cat., p. 17). Au moment où l’« extinction finale » est devenue « notre avenir officiel » (Cat., p. 11), ils se déclarent hostiles à ce qui pourrait passer pour une prise de conscience. Le catastrophisme n’est pas à leurs yeux une lucidité tardive, mais « une inlassable propagande pour la survie planifiée — c’est-à-dire pour une version plus autoritairement administrée de ce qui existe » (Cat., p. 15-16).
Une différence doit être posée d’emblée, une fois pour toutes. L’analyse du livre de Juganville est ontologique : elle différencie les sens d’être, et d’abord l’existence, qui est le sens d’être des hommes, et la vie, qui est celui des animaux. Celle de Catastrophisme ne l’est pas : c’est une critique sociale et historique, qui juge au nom de la liberté. On pourrait montrer longuement que le vocabulaire catastrophiste de la « survie », du « biotope » et de l’« espèce » comprend l’homme à partir de la vie, et que le livre de Juganville en récuse le principe. Il suffit de l’avoir dit. Ce qui retiendra ici l’attention, ce sont les points où les deux analyses se rencontrent et ceux où elles divergent, non par leur niveau, mais par ce qu’elles disent du désastre, de ses acteurs, de la technique, du totalitarisme, de la prévision et de l’issue.
Abréviations. Les références à Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable (Paris, Encyclopédie des Nuisances, 2008) sont données sous la forme « Cat., p. », y compris pour l’annexe signée de Jaime Semprun. Les références au livre de Juganville, Introduction radicale à la philosophie, sont données sous la forme « Êtres, p. ». Les majuscules de Production Totalisante, Totalitaire et Totale, de Système et de Mal sont rétablies, y compris dans les citations. La revue de l’Encyclopédie des Nuisances a fait l’objet d’un article distinct, auquel celui-ci fait suite.
I. Un désastre déjà là
Le premier point commun est aussi le plus important. Pour les deux livres, la catastrophe n’est pas à venir. « Nous ne parlions pas de la même catastrophe, et la catastrophe totale dont ils parlent n’est qu’un fragment de la réalité » (Cat., p. 17). Les experts annoncent une catastrophe future, calculée, extrapolée, qui fait écran au « désastre en cours, et même déjà largement consommé » (Cat., p. 22). Ils se représentent sous forme de menaces « une réalité déjà là », dont il n’est besoin d’aucun indice statistique pour s’assurer : « il suffit de respirer l’air des villes ou d’observer un public de supporters » (Cat., p. 29-30). Le livre de Juganville dit la même chose : « nous n’allons pas à la catastrophe puisque les derniers grands événements historiques sont des catastrophes aux millions de morts déjà survenues. Mais s’accomplissent aussi les catastrophes ordinaires du Système : les millions de morts dues à la faim, à l’économie guerrière, aux maladies soignables, aux conditions de travail, à la pollution, etc. » (Êtres, p. 273).
Les deux livres s’accordent aussi sur le cercle des remèdes. Riesel et Semprun observent que chaque progrès de la sécurisation fait apparaître de nouveaux dangers (Cat., p. 37-38). Juganville en dresse la liste : « On réclame la géo-ingénierie pour sauver le climat, la production d’animaux pour leur conservation pendant leur extinction, le totalitarisme pour la paix sociale, le remplacement des organes par des prothèses, etc. Pour éviter des catastrophes, on en précipite d’autres » (Êtres, p. 273). Ils s’accordent enfin sur ce qu’il y a de pire. Ce n’est pas la fin, mais la durée. Riesel et Semprun redoutent que l’administration du désastre ne fasse « durer ainsi, pour une période qui peut être longue, l’écroulement de la société industrielle, avec nous dessous » (Cat., p. 97). Juganville tient l’anéantissement pour « un moindre mal » : le problème est « qu’il continue à y avoir quelque chose : un étant à produire, un étant à détruire » (Êtres, p. 314-315).
La première divergence porte sur le lieu où le désastre opère. Pour Riesel et Semprun, il a fait ses principaux ravages « dans l’esprit des hommes » (Cat., p. 31). Leur livre est une critique de la conscience : fausse conscience, soumission anticipée, « fabrique du consensus » (Cat., p. 47), éducation des enfants qui feront la leçon à leurs parents (ibid.). Ils maintiennent ainsi une réserve de liberté : personne ne peut échapper aux conditions matérielles, mais « personne n’est en revanche obligé de s’adapter intellectuellement » (Cat., p. 45). Le livre de Juganville, lui, ne situe pas le mal dans la conscience mais dans le comportement. On n’a pas besoin de consentir pour y participer : « Notre époque est maléfique parce que nous n’avons plus besoin d’être maléfiques pour faire le mal. Nous sommes maléfiques avant toute action maléfique ; notre comportement est d’emblée maléfique » (Êtres, p. 304). Riesel et Semprun notaient que le monde marchand est mortifère avant même qu’on le consomme : « avant de le subir comme consommateur, chacun doit l’endurer comme travailleur » (Cat., p. 28). Juganville en tire une conclusion plus radicale : « les masses sont des rouages quand elles travaillent et des rouages quand elles consomment » (Êtres, p. 271). La lucidité, qui suffit pour Catastrophisme à ne pas être soumis en pensée, ne suffit pas pour Juganville à ne pas être rouage.
II. Un Système avec ou sans visages
La différence la plus visible entre les deux livres tient à leur manière de nommer. Catastrophisme est un livre polémique, qui donne des noms : André Lebeau, Jacques Blamont, Jean-Paul Besset, Lester Brown, Hervé Kempf, Serge Latouche, Vincent Cheynet, les PDG de Suez et la directrice du développement durable de Veolia. Il nomme aussi des groupes : les experts, les ONG, les « gentils apparatchiks » des causes environnementales (Cat., p. 69), les décroissants, les anciens gauchistes. Le livre de Juganville ne nomme personne. Ce n’est pas seulement une question de style. Pour lui, les acteurs sont interchangeables : « les plus gros exploiteurs ne sont pas indispensables au Système puisque mille autres les remplacent aussitôt » (Êtres, p. 272). Les hommes, « travailleurs, propriétaires et marchands », sont eux-mêmes « exploités par le Système » (Êtres, p. 265).
Riesel et Semprun ne disent pas le contraire. Ils écartent expressément la « critique-fiction mélodramatique et conspirative » : la relève dans la caste dirigeante « s’opère au grand jour » (Cat., p. 60). Mais leur livre fait de la bureaucratie l’acteur central de la période. Ils reprochent aux critiques écologistes d’oublier « la composante la plus massive et certainement la plus apparente » de la domination, que le vingtième siècle a léguée au suivant : la bureaucratie (Cat., p. 55). Ils en retracent la formation : bureaucratie du mouvement ouvrier, bureaucratie des managers, planificateurs, experts. L’expertise n’est pas seulement étatiste « par destination », elle l’est « structurellement », par ses catégories mêmes (Cat., p. 70). Le livre de Juganville analyse lui aussi la bureaucratie, et dans des termes proches : elle est « le pouvoir d’un système de bureaux où ni un seul, ni les meilleurs, ni le petit nombre, ni la majorité, ni personne n’est responsable », la « dictature du On » (Êtres, p. 283-284). Mais il la décrit dans le chapitre consacré à la Production Totalitaire, comme l’instrument des « massacres administratifs ». Dans la Production Totalisante, l’État n’apparaît qu’en passant, comme l’un des propriétaires possibles des moyens de production, à côté d’« une masse d’actionnaires » (Êtres, p. 253), et la bureaucratie ne paraît qu’à propos de l’hôpital, qui « gère administrativement un stock d’organismes » (Êtres, p. 246). Là où Riesel et Semprun voient dans l’administration du désastre une nouvelle étape de la bureaucratisation du monde, Juganville voit une nouvelle extension de la production.
Les deux livres se rejoignent pourtant sur le rôle de la guerre. Riesel et Semprun rappellent que les guerres ont toujours accéléré « la fusion de l’économie et de l’État », et que c’est une guerre qu’il faut désormais livrer pour remplacer la nature détraquée « par un monde intégralement produit » (Cat., p. 64). Lester Brown propose pour modèle la mobilisation industrielle de 1942. Juganville inscrit la guerre dans la logique même de la Production Totalisante : il faut écouler la surproduction, créer des marchés, « au besoin par la guerre qui détruit pour pouvoir produire davantage. Telles sont les eaux glacées de la logique productiviste » (Êtres, p. 270). Ils se rejoignent aussi sur le profit tiré du désastre. L’expression de « capitalisme du désastre » est, pour Riesel et Semprun, « une manière de pléonasme » (Cat., p. 61). Dans l’annexe, Semprun écrit que la réparation du monde dévasté est surtout, du point de vue de l’économie marchande, le gage qu’il y aura du travail pour « remettre en état, dépolluer, assainir, manipuler, c’est-à-dire créer de la valeur avec le désastre » (Cat., p. 127). Juganville : « La production vise la destruction et la destruction la reproduction. Le Système produit du détruit ; les produits sont des détritus » (Êtres, p. 270).
III. Technique et capital
L’annexe de Catastrophisme est une discussion avec la critique de la valeur, celle d’Anselm Jappe et du groupe Krisis. Semprun reproche à cette école de sauver toujours un « bon côté » du développement technique, au nom du présupposé selon lequel ce développement « ne serait que formellement capitaliste » (Cat., p. 128). Il récuse l’idée d’une réappropriation des forces productives : des associations libres héritant de l’industrie du bâtiment ne pourraient construire que des grands ensembles. Un seuil a été franchi, « entre Hiroshima et Tchernobyl », dans la transformation des forces productives en « forces destructives » (Cat., p. 127). Il conclut avec Jappe lui-même qu’« une critique du capitalisme sans critique de la société industrielle est aussi insensée qu’une critique de la société industrielle sans critique du capitalisme » (Cat., p. 130).
Le livre de Juganville partage cette double critique. Il refuse lui aussi l’idée d’une technique neutre dont seul l’usage serait en cause. Il pose la question de « l’ambivalence des choses techniques » et y répond que « tout dépende de la finalité des moyens est une illusion » : les catégories de moyen et de fin, qui valent pour l’outil, « perdent leur légitimité » dans la Production Totalisante (Êtres, p. 246-247). Il refuse aussi l’appropriation : « la socialisation des moyens de production (les centrales nucléaires autogérées, les banques nationalisées, la mise en commun des énergies fossiles, etc.) laisse croître le productivisme de la Production Totalisante » (Êtres, p. 272). Et il refuse de choisir entre le capital et la technique : « pourquoi privilégier une cause sur les autres dans un système de causes qui, par définition, récuse toute causalité unique ? » (Êtres, p. 267). Semprun citait Adorno dans le même sens : dans une société intégrée, « il n’y a plus que cette société elle-même qui soit cause » (Cat., p. 111).
Une nuance sépare pourtant les deux livres. Chez Semprun, le jugement sur la technique est sans appel : l’informatique « paupérise tout ce qu’elle touche » (Cat., p. 128), et « on ne peut reprendre qu’une infime part de la technique dans sa forme capitaliste » (ibid., citant Krisis). Le livre de Juganville laisse une question ouverte : « Les machines ont aboli l’esclavage (abolir les machines, serait-ce rétablir l’esclavage ?) » (Êtres, p. 257). Il ne s’agit pas d’un éloge, mais d’une objection que l’auteur se fait à lui-même, et que Catastrophisme ne se fait pas. De même, Riesel et Semprun écrivent de la vie d’autrefois qu’elle n’était certes pas idyllique, mais « mieux qu’idyllique, elle vivait » (Cat., p. 27-28). Juganville se garde de ce mouvement : « Il ne s’agit pas d’idéaliser le monde de l’artisanat qui avait lui aussi ses millions de morts et ses mondes détruits » (Êtres, p. 263-264).
IV. Totalitarisme : analogie ou définition
Les deux livres se réfèrent au totalitarisme, et ils en retiennent le même trait. Selon Riesel et Semprun, la science et la technologie modernes s’apparentent, en tant qu’organisations, à un mouvement de masse totalitaire : une fois admis le but délirant d’un contrôle total des conditions de vie, « une fois ainsi abdiqué tout sens commun, aucun désastre ne suffira jamais à ramener à la raison le progressiste fanatisé » (Cat., p. 39). Le livre de Juganville définit l’idéologie par « l’abolition du sens commun » (Êtres, p. 281), et observe que « la logique idéologique n’est pas atteinte par l’expérience (a fortiori par l’argumentation) » (Êtres, p. 306). La source commune est sans doute Hannah Arendt, que Catastrophisme cite expressément (Cat., p. 46).
Mais l’usage du concept diffère. Riesel et Semprun l’emploient par analogie. Ils reconnaissent qu’il est abusif de qualifier de totalitaire la technologie moderne si l’on prend à la lettre les promesses de contrôle parfait (Cat., p. 38). Ils comparent pourtant le marais citoyen à la « zone grise du Lager » décrite par Primo Levi, en précisant : « toutes choses égales par ailleurs » (Cat., p. 95). Ils dressent aussi un parallèle avec l’entre-deux-guerres, où il fallait être « à la fois antifasciste et antistalinien » ; il faudrait aujourd’hui être à la fois anti-étatique et anti-industriel (Cat., p. 98). Le livre de Juganville emploie le concept de manière stricte : « Il n’y a pas de totalitarisme là où il n’y a pas de camps de destruction de catégories de la communauté » (Êtres, p. 293). L’administration écologique du désastre ne relève donc pas pour lui de la Production Totalitaire, mais de la Production Totalisante.
Cette rigueur n’est pourtant pas rassurante, et c’est sur ce point que le livre de Juganville va plus loin que Catastrophisme. Les structures persévèrent : « les solutions totalitaires peuvent survivre à la chute des régimes totalitaires ». On pourra détruire, « ou laisser mourir », les improductifs, « les handicapés, les vieux, les paresseux, les pauvres, les malades », pour produire une masse productive (Êtres, p. 293). Dans la Production Totale, cette destruction pourra se faire par stérilisation, par les conditions d’existence elles-mêmes, ou « en laissant mourir parmi les effondrements déjà en cours » (Êtres, p. 309). Riesel et Semprun n’en disent pas tant. Ils notent seulement que l’on a commencé à s’inquiéter du nombre des « cousins » lointains quand ils se sont mis à accroître leur « empreinte carbone » (Cat., p. 81).
V. Prévoir
Le catastrophisme ne se contente pas de mesurer le présent, il prétend calculer l’avenir : « Convenablement modélisé, avec tous les paramètres requis, le devenir historique se réduit à un résultat calculable » (Cat., p. 14). Riesel et Semprun lui opposent Burckhardt, pour qui la connaissance de l’avenir entraînerait « une confusion de toute volonté et de toute ambition » (Cat., p. 44), et Orwell, pour qui prédire la poursuite linéaire de ce qui commence conduit « nécessairement à des prophéties erronées, car même quand la direction des événements est correctement évaluée, leur rythme, lui, ne l’est pas » (Cat., p. 95-96). Leur conclusion tient en une phrase : « on peut prévoir l’entropie, mais pas l’émergence du nouveau » (Cat., p. 99). Le livre de Juganville a les moyens de cette conclusion. Les événements, chez lui, « surviennent sans causes et éclairent le passé et l’avenir » (Êtres, p. 100), et nos prévisions ordinaires ne portent que sur des occurrences typiques.
Sur un point, pourtant, l’avertissement d’Orwell pourrait se retourner. Le livre de Juganville ne se refuse pas toute anticipation. « Peut-être les végétaux seront-ils bientôt tous des plantes : ils auront été plantés » (Êtres, p. 250). « On verra des fabriques pour la production artificielle de cette matière première : des usines de production de l’homme » (Êtres, p. 297). Ces phrases décrivent-elles un processus qui commence comme s’il était déjà achevé, ce que Burnham faisait selon Orwell ? Le livre répond que ce processus est en cours : « La production des sens d’être a commencé » (Êtres, p. 307). Il ne s’agit pas d’une prophétie, mais de la description d’une tendance dont la structure est déjà visible. Riesel et Semprun ne procèdent pas autrement, et ils le reconnaissent : pour faire apparaître la nouveauté de l’administration du désastre, il était « presque indispensable de forcer le trait » ; elle n’obtiendra pourtant, « comme toute bureaucratie, qu’une parodie d’efficacité » (Cat., p. 97). Les deux livres partagent ainsi un même risque, assumé de part et d’autre : décrire une tendance dans sa logique, au risque d’en exagérer l’achèvement.
Une seconde objection de Semprun pourrait sembler toucher le livre de Juganville. Faute de pouvoir désigner un « facteur déterminant en dernière instance », le théoricien radical se rabat sur une « quête généalogique où la preuve par la chronologie tient lieu d’explication historique » : on attribue à Platon l’invention du totalitarisme, on incrimine Descartes ou les Lumières (Cat., p. 111). Le livre de Juganville écrit bien que la métaphysique est « une ontologie de marchand » (Êtres, p. 210). Mais il n’en fait pas la cause du Système. Il écrit seulement qu’avec elle « naît la possibilité » de comprendre l’étant comme stock, et qu’alors « incube » un monde de marchandises (Êtres, p. 209). Le passage effectif a une date : c’est « l’unique révolution ontologique : la révolution industrielle » (Êtres, p. 10). Les deux livres ne périodisent pourtant pas de la même manière. Riesel et Semprun datent un tournant à l’intérieur de la société industrielle : les rapports du Club de Rome dans les années soixante-dix, la fin de la « parenthèse néolibérale » vers 2005 (Cat., p. 57, 66). Juganville distingue des stades, « vapeur et charbon, électricité et nucléaire, informatique et cybernétique », mais les tient pour les étapes d’une même totalisation (Êtres, p. 292). Le premier livre est une chronique de la domination, le second une description de sa structure.
VI. L’issue
Les deux livres refusent la catastrophe salvatrice. Riesel et Semprun s’en prennent longuement aux « catastrophiles » : les décroissants avec leur « pédagogie des catastrophes », les marxistes qui veulent croire que « l’autodestruction du capitalisme » laissera un « vide » propice au banquet de la vie, les insurrectionnalistes qui misent sur la décomposition sociale (Cat., p. 40-42). Dans l’annexe, Semprun reproche à Jappe ce même « vide », qui est bien plutôt « un trop-plein (de poisons de toute nature légués à une hypothétique “autre forme de vie sociale”) » (Cat., p. 119).
Le livre de Juganville écrit pourtant : « On ne peut pas détruire le Système. Mais le Système s’autodétruit » (Êtres, p. 272). La phrase pourrait sembler tomber sous le reproche. Elle n’y tombe pas, car l’autodestruction n’y promet rien. Elle découle d’une contradiction, celle d’une production infinie d’argent à partir d’une matière première finie (Êtres, p. 272), et elle ne laisse pas un vide mais « une Terre inhabitable pour l’existence (à moins qu’elle ne s’adapte en mutant) » (Êtres, p. 273). Semprun pose la question qui suit : « dans quel état seront les hommes, dans quel état sont-ils déjà, après tout ce qu’ils s’épuisent à s’infliger ? » (Cat., p. 122). Le livre de Juganville n’y répond pas en termes d’espoir. Il répond que le monde de la Production Totalisante « reste, malgré tout, un monde » (Êtres, p. 275).
Restent deux différences. La première porte sur l’action. Riesel et Semprun en appellent à un « jugement critique cohérent de l’ensemble des moyens techniques » et à une réappropriation des forces vitales « en détruisant la machinerie qui les paralyse » (Cat., p. 129-130). Ils terminent sur « ce fait d’expérience » que « l’action de quelques individus, ou de groupes humains très restreints, peut, avec un peu de chance, de rigueur, de volonté, avoir des conséquences incalculables » (Cat., p. 99). Le livre de Juganville se demande lui aussi : « Que détruire alors ? Des exploiteurs et des machines » (Êtres, p. 271). Il montre que les deux voies sont vaines, et il ne propose aucune action. La seconde porte sur les cibles. Catastrophisme consacre près d’un tiers de ses pages aux falsifications de Mai 68, au gauchisme, à la décroissance et au citoyennisme. Il s’agit pour lui de défendre une tradition révolutionnaire contre ses contrefaçons. Le livre de Juganville n’a pas ce souci : il ne se réclame d’aucune tradition de ce genre, et n’en défend aucune.
L’annexe de Catastrophisme se clôt sur deux images. « Quand le bateau coule, il n’est plus temps de disserter savamment sur la théorie de la navigation : il faut apprendre vite à construire un radeau, même très rudimentaire » (Cat., p. 124). Et Semprun défend la formule qui invitait à « partir cultiver son jardin », au sens littéral comme au sens figuré, en rappelant le mot d’Épicure : « l’origine et la raison de tout bien est le plaisir du ventre » (Cat., p. 125). Le livre de Juganville n’a pas de programme, mais il a décrit ce qu’est un jardin : une production ordinaire, qui produit des aliments et laisse être ce dont elle n’a pas besoin (Êtres, p. 265). On y plante, mais on ne fait pas pousser : « si nous l’avons bien planté, ce n’est pas nous qui le faisons pousser » (Êtres, p. 188). Et ce qu’on y récolte ne se réduit pas à des moyens de subsistance, car « manger fait aussi le bonheur de l’existence » (Êtres, p. 175).
Questions ouvertes
- Riesel et Semprun placent le désastre dans l’esprit des hommes et gardent une réserve : personne n’est obligé de s’adapter intellectuellement. Le livre de Juganville le place dans le comportement : nous sommes rouages avant toute action. Une lucidité qui ne change pas le comportement est-elle encore une résistance ?
- Le Système a-t-il des visages ? Si les exploiteurs sont remplaçables, que vaut la polémique nominative de Catastrophisme contre les experts et les décroissants ? Et si la bureaucratie est, comme le pensent Riesel et Semprun, l’acteur central de l’administration du désastre, faut-il la penser dans la Production Totalisante et non seulement dans la Production Totalitaire ?
- Décrire une tendance dans sa logique, c’est risquer d’en exagérer l’achèvement. Riesel et Semprun le reconnaissent pour la bureaucratie verte. La Production Totale est-elle exposée au même risque, ou décrit-elle un processus déjà engagé ?
- Le Système s’autodétruit, mais cette autodestruction ne promet rien. Que reste-t-il alors à faire, sinon, comme le dit Semprun, construire un radeau ou cultiver son jardin ?
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