ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

ontologie phénoménologie herméneutique anthropologie philosophie

ÊTRES & MARX

Jamais cité, partout à l’œuvre

Contrairement à la plupart des figures de cette série, Marx n’appartient à aucun corpus phénoménologique qu’on pourrait circonscrire à quelques concepts empruntés. Sa présence dans Introduction radicale à la philosophie tient à un tout autre régime : elle se loge dans une analyse économique étendue, précise, et qui suit d’assez près l’architecture de sa pensée, sans jamais prononcer son nom — cohérent, en cela, avec le silence que le livre observe à l’égard de toutes ses sources.

La distinction entre échanger des marchandises et produire de l’argent

Le cœur du chapitre 9 développe une analyse qui reprend, presque point par point, l’une des démonstrations les plus célèbres du Capital : la différence entre deux circuits d’échange. Dans la production ordinaire, une marchandise est vendue contre de l’argent pour acheter une autre marchandise — l’échange sert l’usage et la consommation, et la marchandise, sortie du marché, redevient chose à utiliser ou aliment à consommer. Mais dans la production totalisante, ce circuit s’inverse : ce n’est plus une marchandise contre de l’argent pour une autre marchandise, mais de l’argent qui achète des marchandises pour produire davantage d’argent. Le livre nomme directement cette seconde logique : « Appelons la production d’argent comme finalité : le capital. »

C’est très exactement la distinction que Marx développe au livre I du Capital, entre la circulation simple des marchandises (marchandise-argent-marchandise, où l’argent n’est qu’un intermédiaire au service de la valeur d’usage) et la circulation du capital (argent-marchandise-argent augmenté, où la marchandise n’est plus qu’un intermédiaire au service de l’accroissement de la valeur elle-même). Le livre en tire les mêmes conséquences que Marx : une fois ce renversement accompli, la finalité de toute production cesse d’être l’usage pour devenir la production d’argent pour elle-même, un processus qui s’auto-entretient et s’accélère de lui-même — « le moteur doit tourner toujours plus vite ».

L’argent comme équivalent universel

Le livre insiste aussi sur ce qui rend ce basculement possible : l’argent comme « étant qui s’excepte de tous les autres étants en quantifiant universellement et indifféremment tous les étants ». C’est la thèse de l’équivalent général que Marx développe dans le premier chapitre du Capital, sur la forme monnaie : une seule marchandise se détache de toutes les autres pour devenir la mesure commune à laquelle toutes peuvent se rapporter, rendant ainsi commensurables des choses qui, en elles-mêmes, n’ont rien de commun. Le livre pousse cette thèse vers son terrain propre : ce n’est pas seulement les marchandises que l’argent rend commensurables, ce sont les sens d’être eux-mêmes — un animal, un homme, un champ — qui se trouvent réduits au même par la seule vertu de l’argent.

Les moyens de production et l’exploitation

Le vocabulaire se poursuit dans la même veine tout au long du chapitre : les « moyens de production », le « propriétaire des moyens de production », l’« exploitation » qui s’étend des travailleurs aux ressources naturelles elles-mêmes — forêts, rivières, matières premières —, sont autant de catégories directement issues de l’analyse marxienne du mode de production capitaliste, où le rapport entre le capital et le travail structure l’ensemble du système productif.

L’ontologie de la production chez Marx, et la réponse du livre

L’Idéologie allemande (1845) et les Manuscrits de 1844 fournissent, plus nettement encore que les seuls emprunts déjà relevés, la matrice d’une véritable ontologie de la production — et le livre de Juganville y répond directement, sans jamais le nommer.

Dès les Manuscrits de 1844, Marx concède que l’animal, lui aussi, produit : « l’animal aussi produit. Il se construit un nid, des habitations, comme l’abeille, le castor, la fourmi […] Mais il produit seulement ce dont il a immédiatement besoin pour lui et pour sa progéniture ; il produit d’une façon partielle, quand l’homme produit d’une façon universelle […] L’animal ne produit que lui-même, tandis que l’homme reproduit toute la nature. » Et il en tire la formule qui définit l’être générique de l’homme lui-même : « Par la production pratique d’un monde objectif […] l’homme fait ses preuves en tant qu’être générique […] Grâce à cette production, la nature apparaît comme son œuvre et sa réalité. »

L’Idéologie allemande, un an plus tard, reprend ce même geste sous une forme plus sèchement matérialiste. Marx et Engels y récusent toute définition de l’homme par la conscience ou la raison, pour lui substituer un seul critère : « On peut distinguer les hommes des animaux par la conscience, par la religion et par tout ce que l’on voudra. Eux-mêmes commencent à se distinguer des animaux dès qu’ils commencent à produire leurs moyens d’existence. » La formule va plus loin encore : « Ce qu’ils sont coïncide donc avec leur production. »

Marx pousse ce geste jusqu’à l’extrême dans sa polémique contre Feuerbach : « cette nature, de nos jours, n’existe plus nulle part, sauf peut-être dans quelques atolls australiens de formation récente. » L’exemple qui suit immédiatement est un cerisier, transplanté par le commerce, preuve selon lui qu’aucun objet sensible n’échappe à la production.

Le livre de Juganville reprend ce mouvement dans son intégralité, presque mot pour mot, pour le retourner de l’intérieur, sans jamais nommer Marx. Il commence par la même exception : « Le paysage n’est pas naturel. Seuls quelques atolls inviolés pourraient apparaître  »naturels ». » Puis vient exactement le même exemple : « quelqu’un a planté ce cerisier dont l’espèce a d’ailleurs été importée il y a longtemps dans cette contrée où elle était alors inconnue. Cela signifie-t-il pour autant que le cerisier serait le produit de notre activité ? Non : si nous l’avons bien planté, ce n’est pas nous qui le faisons pousser » (p. 187-188).

Un dernier passage confirme cette même absorption : Marx range, parmi les « instruments de production naturels », « le champ cultivé (l’eau, etc.) ». Le livre, à l’inverse, insiste : « L’eau de mer est un élément, pas un aliment. Mais l’eau de pluie ou de source devient un aliment parce qu’on la recueille — et ce recueillement n’est pas une production. » Une donation, jamais une production.

Ce geste de 1845 fonde l’architecture théorique qui organisera toute l’œuvre mature. La préface de 1859 à la Contribution à la critique de l’économie politique le confirme : « Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie sociale, politique et intellectuelle en général. Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience. »

Le même détournement s’applique à la formule la plus célèbre du Capital : « ce qui distingue le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la cire. » Le livre : « ce n’est pas qu’il a construit la cellule dans sa tête […] mais que personne ne confond un insecte et un homme » (p. 231) — avant d’ajouter qu’aucun critère, pas même celui-là, n’est nécessaire (p. 232).

C’est le point le plus net de tout ce dossier où le livre de Juganville prend le contre-pied exact de Marx, plutôt que d’en hériter : là où Marx étend la production jusqu’à absorber jusqu’au cerisier le plus ordinaire, le livre trace au contraire, sur ce même cerisier, la limite précise que la production ne doit jamais franchir.

Un rapprochement avec la critique de la valeur

Il faut signaler, sans en faire une source du livre puisqu’aucune trace textuelle ne le permet, une parenté avec un courant contemporain de relecture de Marx : la critique de la valeur (Wertkritik), portée en Allemagne par Robert Kurz et la revue Krisis, puis développée en français par Anselm Jappe — tous deux, avec Postone, désormais présents dans cette série. Ce courant fait un pari précis : le problème le plus radical chez Marx n’est pas la lutte des classes ni la répartition inégale de la richesse, mais la forme-valeur elle-même — l’argent comme équivalent général, le capital comme processus qui se valorise pour lui-même, indépendamment de toute intention d’acteurs sociaux en conflit.

C’est un marxisme qui dépasse la lutte des classes au profit d’une pensée systémique — exactement la même préférence que celle du livre pour penser le totalitarisme comme un Système impersonnel plutôt que comme le fait d’acteurs ou de classes en conflit.

Une présence méthodique, jamais avouée

Ce qui frappe, dans ce cas précis, c’est la rigueur presque scolaire avec laquelle le livre reconstruit l’architecture marxienne sans jamais s’autoriser la moindre référence explicite : Marx y entre non pas comme un interlocuteur qu’on cite, mais comme l’armature conceptuelle silencieuse d’une critique de la production totalisante que le livre construit entièrement à son compte.


Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.