ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

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ÊTRES & HOBSBAWM

L’historien de la révolution industrielle et l’ontologue de la production

Eric Hobsbawm (1917-2012) n’apparaît nulle part dans Introduction radicale à la philosophie : ni titre repris, ni concept technique identifiable. Cet aperçu ne repose donc sur aucune dette textuelle. Il relève une convergence entre deux manières de penser la même rupture : la révolution industrielle, que l’historien raconte et dont l’ontologue décrit la structure. La confrontation détaillée avec Age of Extremes fait l’objet d’un article séparé, « – Êtres* & Age of Extremes ».

Un historien marxiste du monde moderne

Né à Alexandrie en 1917, Hobsbawm grandit à Vienne puis à Berlin, qu’il quitte pour Londres en 1933, après l’arrivée des nazis au pouvoir. Il entre au Parti communiste britannique en 1936, à Cambridge, et en restera membre jusqu’à peu avant la dissolution du parti, en 1991. Il fait toute sa carrière au Birkbeck College de Londres, de 1947 à sa retraite. Son œuvre se partage entre deux versants. Il y a d’abord une histoire des mondes populaires et paysans : Primitive Rebels (1959), Bandits (1969), Captain Swing (1969, avec George Rudé), sur les révoltes rurales anglaises de 1830. Il y a ensuite une grande histoire du monde depuis 1789, en quatre volumes : The Age of Revolution (1962), The Age of Capital (1975), The Age of Empire (1987) et Age of Extremes (1994). Il faut y ajouter Industry and Empire (1968), sur l’économie britannique, The Invention of Tradition (1983, dirigé avec Terence Ranger) et Nations and Nationalism since 1780 (1990).

Il faut dire une fois pour toutes que Hobsbawm pense en historien et Juganville en ontologue. Les mots qu’ils partagent (révolution, production, industrie, catastrophe) ne disent donc pas la même chose, et c’est en suivant ces changements de registre qu’on mesure leur proximité.

La « double révolution » et l’unique révolution ontologique

Le premier volume de la série s’ouvre sur un concept qui a fait date : la « double révolution », c’est-à-dire la Révolution française de 1789 et la révolution industrielle britannique, qui lui est contemporaine. Hobsbawm y voit « la plus grande transformation de l’histoire humaine depuis les temps lointains où les hommes inventèrent l’agriculture et la métallurgie » (The Age of Revolution, introduction). Le livre de Juganville parle lui aussi d’une révolution unique : « l’unique révolution ontologique : la révolution industrielle » (Êtres, p. 10).

Deux différences apparaissent pourtant. La révolution de Juganville n’est pas double. La Révolution française est un événement politique, qui transforme la coexistence des hommes, mais ne change pas la manière dont les étants viennent à l’être. Seule la révolution industrielle le fait, parce qu’elle fait passer la production des choses et des aliments à la production de marchandises en vue de l’argent. Ensuite, Hobsbawm mesure la révolution industrielle à l’invention de l’agriculture, alors que Juganville refuse cette comparaison : le feu, l’agriculture et la domestication sont des « révolutions civilisationnelles », « pas une révolution ontologique » (Êtres, p. 292). La même rupture est ainsi située différemment. Pour l’historien, c’est la seconde des grandes transformations de l’humanité. Pour l’ontologue, c’est la seule. Le dernier volume de Hobsbawm rapproche les deux positions, puisqu’il date des années 1950 la fin des huit millénaires ouverts par le néolithique : la révolution industrielle y atteint enfin la production des aliments dans le monde entier.

Les briseurs de machines

Dans un article célèbre de 1952, « The Machine Breakers », Hobsbawm revient sur les luddites et sur les destructions de machines du début du XIXᵉ siècle. Il conteste qu’elles aient été une simple révolte contre le progrès technique. Il y voit souvent une forme de « négociation collective par l’émeute » (collective bargaining by riot), un moyen de pression sur les patrons qui n’impliquait « aucune hostilité particulière envers les machines en tant que telles ».

Le livre de Juganville pose la même question sous une autre forme, quand il se demande comment détruire le Système : « Que détruire alors ? Des exploiteurs et des machines. Mais l’extension continue des machines non seulement n’est pas entravée par la destruction de certaines d’entre elles mais implique la production de machines de destruction » (Êtres, p. 271). Quant aux exploiteurs, « mille autres les remplacent aussitôt » (Êtres, p. 272). Les deux auteurs s’accordent à ne pas faire du bris de machines une issue. Mais leurs raisons diffèrent. Pour Hobsbawm, les briseurs de machines visaient des patrons et des salaires, non la technique, et leur action relevait d’une lutte sociale. Pour Juganville, le Système ne dépend d’aucune machine ni d’aucun exploiteur en particulier. Il ajoute une parenthèse qui interdit toute nostalgie : « Les machines ont aboli l’esclavage (abolir les machines, serait-ce rétablir l’esclavage ?) » (Êtres, p. 257).

Paysans, bandits et traditions inventées

Les premiers livres de Hobsbawm décrivent des mondes paysans en voie de disparition : bandits sociaux, millénaristes, émeutiers des campagnes anglaises. Il les appelle des rebelles « pré-politiques ». Le livre de Juganville ne parle pas de ces révoltes, mais il décrit le même monde du côté de la production : « Le paysan était le producteur des aliments et l’artisan, le producteur des choses. Ils sont désormais des travailleurs au service de la production de marchandises » (Êtres, p. 251). L’historien suit les résistances des paysans, l’ontologue la mutation qui les fait disparaître.

The Invention of Tradition soutient que bien des traditions qui se donnent pour immémoriales sont récentes : rituels monarchiques, costumes nationaux, cérémonies du XIXᵉ siècle. On pourrait croire que la thèse s’oppose à la trans-historicité des sens d’être chez Juganville. Ce n’est pas le cas, car les deux livres ne parlent pas de la même chose. Une tradition est une configuration historique, qui peut être inventée ; les sens d’être ne sont pas des traditions, mais ce qui demeure « à travers la variation de tous les lieux et la variation de toutes les époques » (Êtres, p. 309-310). Juganville ne nie pas l’historicité : « L’historicité du monde s’étend jusqu’aux structures catégoriales du donné lui-même » (Êtres, p. 153). La critique des fausses traditions et la description des sens d’être peuvent donc coexister.

Marx, l’histoire et le Système

Hobsbawm est resté marxiste toute sa vie, à la manière d’un historien : il explique les sociétés par les rapports de production, les classes et leurs luttes. Son dernier volume voit même dans la fin de l’URSS une confirmation de Marx : des forces productives entrent en conflit avec des rapports de production devenus des entraves. Le livre de Juganville doit beaucoup à Marx, mais pour une autre raison : Marx permet de comprendre le tournant où la cause finale de la production devient l’argent. Juganville ne pense pas en termes de classes en conflit, mais en termes de Système. Il le dit à propos des remèdes : « la socialisation des moyens de production (les centrales nucléaires autogérées, les banques nationalisées, la mise en commun des énergies fossiles, etc.) laisse croître le productivisme de la Production Totalisante » (Êtres, p. 272). C’est là que les deux pensées se séparent le plus nettement. Hobsbawm attend encore le changement d’une restauration des autorités publiques. Juganville décrit un Système qui s’autodétruit.

Questions ouvertes

La « double révolution » de Hobsbawm invite à se demander si la révolution politique de 1789 n’a vraiment aucune part à la révolution ontologique. L’État moderne, la nation et la mobilisation des masses ne sont-ils pas aussi des conditions de la Production Totalisante, et plus encore de la Production Totalitaire ?

Si les briseurs de machines ne visaient pas la technique en tant que telle, existe-t-il dans l’histoire une résistance qui ait visé le Système lui-même, et non ses exploiteurs ou ses machines ?


Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même (citations, concepts ou structures argumentatives), indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.

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