Un même reproche, adressé à plusieurs traditions à la fois
Un dernier fil transversal mérite d’être isolé, parce qu’il ne vise pas une seule source mais une famille entière de pensées, unies par un même geste que le livre refuse systématiquement : la stratification ontologique — l’idée que les différentes façons d’être formeraient les degrés d’une même échelle, depuis la matière la plus simple jusqu’à l’esprit le plus élevé.
Un reproche qui vise plusieurs traditions à la fois
Ce refus, on l’a déjà rencontré à propos de Jonas, dont toute la philosophie biologique repose sur l’idée d’une liberté émergeant peu à peu de la matière organique, en un continuum qui va du métabolisme le plus élémentaire jusqu’à la conscience humaine. Mais Jonas n’est pas seul visé. La même critique s’applique à l’anthropologie philosophique de Max Scheler, dont La Situation de l’homme dans le cosmos construit une hiérarchie graduée entre l’élan vital du végétal, l’instinct animal et l’esprit propre à l’homme — quand bien même le livre reprend par ailleurs, positivement, d’autres apports de Scheler (la contagion et la fusion affectives, la vision relativement naturelle du monde). Elle vise également l’anthropologie philosophique allemande dans son ensemble, celle de Plessner (la position excentrique de l’homme comme degré supérieur d’une échelle de positionnalités) et de Gehlen (l’homme comme être de carence compensant, par la culture, une insuffisance biologique) — deux pensées qui, chacune à sa manière, situent l’homme au bout d’un continuum organique plutôt que de le poser comme irréductible d’emblée.
Le vice commun : un genre présupposé
Ce qui unit toutes ces pensées, et ce que le livre leur reproche implicitement, c’est qu’elles présupposent toutes un genre commun — la vie, l’organisme, le vivant — dont les différents sens d’être ne seraient que des degrés ou des modalités. Or c’est exactement ce que l’expérience ordinaire des contrastes ontologiques dément : jamais, dans notre comportement le plus quotidien, nous ne rencontrons un « vivant » générique dont l’homme, l’animal et le végétal seraient trois variations plus ou moins abouties. Nous rencontrons d’emblée un homme, un animal, ou un végétal, sans jamais avoir besoin de passer par une catégorie intermédiaire qui les engloberait tous les trois.
Une généalogie qui remonte au moins jusqu’à Aristote
Cette présupposition d’un genre commun, note le livre en creux, ne date pas des philosophies biologiques du XXe siècle : elle remonte au moins à la définition aristotélicienne de l’homme comme animal raisonnable — un genre, l’animalité, auquel s’ajouterait une différence spécifique, la raison. C’est le même geste, déjà critiqué au chapitre 2 pour lui-même, qui se retrouve ensuite, sous des formes renouvelées, chez Scheler, chez Plessner, chez Gehlen et chez Jonas. Le livre situe ainsi sa propre thèse — l’irréductibilité radicale des sens d’être, sans genre commun ni degré partagé — comme la rupture avec une habitude de pensée bien plus ancienne que la philosophie biologique contemporaine, et qu’aucune de ces relectures modernes n’est parvenue à surmonter réellement.
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir d’une lecture attentive du texte, en l’absence de tout appareil de notes dans l’ouvrage publié.