ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

ontologie phénoménologie herméneutique anthropologie philosophie

ÊTRES & GARCIA

Contre la dissolution du critère commun

Renaud Garcia n’apparaît nulle part dans Introduction radicale à la philosophie — ni titre repris, ni concept technique identifiable. Comme pour Adorno, Bauman ou Graeber, cet article ne repose donc sur aucune dette textuelle avérée : c’est une convergence de diagnostic, repérée par la lecture.

Le désert de la critique

Dans Le Désert de la critique. Déconstruction et politique (L’Échappée, 2015), Garcia diagnostique, à l’échelle de toute la pensée déconstructionniste française héritée de Foucault, un même geste répété : la nature humaine y devient une « fiction dangereuse », la vérité un « objet relatif masquant les dispositifs de pouvoir », l’universalisme un « alibi de l’Occident pour dominer le monde ». En dissolvant systématiquement tout critère transcendant capable de juger une situation depuis l’extérieur, cette pensée se prive, selon Garcia, des moyens mêmes de critiquer le pouvoir comme tel — on ne peut plus dire qu’une chose est injuste, on peut seulement décrire les dispositifs dans lesquels elle s’insère. La critique se retrouve ainsi désarmée par l’outil même qui prétendait l’aiguiser.

Un même diagnostic que celui porté contre le tournant ontologique

C’est très exactement la structure du reproche que Graeber, déjà présent dans cette série, adresse au tournant ontologique en anthropologie : en multipliant les « ontologies » et en réservant l’altérité radicale aux seules relations entre mondes culturels, ce courant met chaque culture à l’abri de tout jugement extérieur, au prix de désarmer la possibilité même d’une critique politique de ce qui s’y joue. Garcia généralise, au niveau de toute une tradition philosophique, le même mécanisme que Graeber repère dans son seul champ anthropologique : la dissolution du critère commun comme stratégie, consciente ou non, d’ajournement indéfini de la critique.

Une cible commune, nommée directement : Descola

Le rapprochement se resserre encore avec un livre plus récent, coécrit avec Michel Blay : La nature existe. Par-delà règne machinal et penseurs du vivant (L’Échappée, 2025). Le titre vise nommément Philippe Descola — déjà présent dans cette même série —, aux côtés de Bruno Latour et Donna Haraway, regroupés sous l’étiquette ironique de « descolatouriens ». Garcia et Blay leur reprochent de défendre une écologie sans nature : en substituant au mot « nature » ceux de « vivant » et de « non-humain », prétendument plus inclusifs, ce courant en vient paradoxalement à y inclure aussi les machines et les systèmes intelligents — ce qui reviendrait, selon les deux auteurs, à avaliser l’expansion technologique plutôt qu’à la combattre.

Le sous-titre lui-même mérite d’être noté : « règne machinal » reprend presque mot pour mot le titre du Règne machinal de Pièces et main-d’œuvre, déjà identifié comme source du livre de Juganville. C’est un troisième point de contact, cette fois lexical, entre Garcia et le petit réseau de sources qu’on a rassemblé autour de la critique de la technique. Contre ce décentrement anthropologique généralisé, Garcia et Blay défendent une nature commune — au singulier, non une pluralité d’« ontologies » — qu’ils rattachent à l’héritage anarchiste oublié des « naturiens » de la Belle Époque (Élisée Reclus, Émile Gravelle), pour qui la nature méritait d’être pensée pour elle-même plutôt que dissoute dans le vivant ou le non-humain.

C’est le même geste, décliné cette fois directement sur le terrain où Descola et Juganville se croisent déjà dans cette série : refuser la multiplication des ontologies au nom d’un ancrage commun, plutôt que dissoudre la nature humaine dans une pluralité de perspectives incommensurables.

« Les limites sont constitutives de notre être-au-monde »

Un troisième livre de Garcia mérite d’être ajouté à ce dossier : Le Sens des limites. Contre l’abstraction capitaliste (2018). Sa thèse centrale tient en une phrase : « les limites sont constitutives de notre être-au-monde, elles lui donnent sa densité et sa saveur ». Le capitalisme s’attaquerait précisément à cette dimension, produisant des « aliments privés de goût par l’industrie », des existences « privées de monde, et par là de culture ». C’est presque le même diagnostic que celui que le livre de Juganville porte sur la production totalisante : la réduction des sens d’être à du stock interchangeable, privé de ce qui faisait sa texture et sa saveur propres.

Dans un entretien accordé à l’occasion de la parution du livre, Garcia précise que ses recherches sont nées de la conclusion du Désert de la critique, où il faisait appel « à la notion de  »corps propre » et à tout un savoir phénoménologique pour faire pièce aux discours et aux pratiques accélérant l’hybridation par la technologie » et la « destruction du monde vécu ». C’est un vocabulaire presque identique à celui qu’on peut employer pour la production totale chez Juganville — hybrider, muter les sens d’être — et le recours au « corps propre » phénoménologique rejoint directement l’arsenal conceptuel (Husserl, Merleau-Ponty) déjà repéré ailleurs dans cette série.

Un détail plus frappant encore mérite d’être signalé : dans ce même entretien, Garcia évoque de lui-même l’étiquette qu’on pourrait lui accoler, celle des « chimpanzés du futur » — la même expression, empruntée au même livre de Pièces et main-d’œuvre, que Juganville reprend dans l’entretien de ce blog. C’est un point de contact textuel plutôt que seulement structurel : les deux auteurs, indépendamment, convoquent la même source, avec la même formule exacte.

Un retour à l’expérience commune, incarnée

Contre cette dissolution, Garcia propose ce qu’il appelle un retour aux expériences humaines communes, parce qu’incarnées — une lecture de Montaigne relu par Kropotkine, le corps en lutte comme point d’ancrage irréductible à tout discours qui chercherait à le dissoudre. C’est un geste très proche de la méthode que revendique le livre de Juganville : refuser l’abstraction relativiste au profit d’un ancrage dans l’expérience la plus ordinaire — la faim, le froid, le corps qui perçoit et qui pâtit — comme ce qui résiste précisément à toute dissolution théorique, qu’elle vienne de la déconstruction ou du relativisme ontologique.

Une différence de terrain, pas de méthode

Garcia mène ce combat sur le terrain politique — une critique libertaire du pouvoir et de ses dispositifs. Juganville le mène sur le terrain ontologique — la description des sens d’être eux-mêmes. Mais les deux partagent la même conviction structurelle : l’expérience commune et incarnée est ce qui permet de résister à un relativisme qui, sous couvert de respecter la différence ou l’altérité, finit par désarmer toute possibilité de juger, de comparer, ou simplement de dire ce qui est.

Une limite, malgré tout

Il faut noter une limite à ce rapprochement, comme pour Graeber déjà croisé dans cette série. Garcia invoque le corps propre et un savoir phénoménologique, mais comme un outil polémique convoqué contre la déconstruction, jamais développé en système : il gestualise vers la phénoménologie sans en déployer l’appareil, à la différence de la première partie du livre de Juganville, qui part méthodiquement de l’expérience ordinaire pour en tirer une description positive et systématique — six sens d’être, quatre causes.


Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.

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