La Société industrielle et son avenir (Industrial Society and Its Future) parut en 1995 ; le texte est composé de 232 paragraphes numérotés, suivis de notes. Pour que les références vaillent quelle que soit l’édition, on renverra ici au numéro du paragraphe (« SIA, § ») ; les citations sont traduites par nous à partir du texte anglais. Les références au livre de Juganville sont précédées de « Êtres, p. ».
Un texte et des crimes
La Société industrielle et son avenir n’est pas un livre comme les autres. Le texte, signé « FC » (Freedom Club), a paru le 19 septembre 1995 dans le Washington Post, sous la menace : son auteur promettait de cesser ses attentats si on le publiait. Cet auteur était Theodore Kaczynski, mathématicien qui avait enseigné à Berkeley avant de se retirer dans une cabane du Montana. Entre 1978 et 1995, ses colis piégés ont tué trois personnes et en ont blessé vingt-trois. Arrêté en 1996 et condamné à la réclusion à perpétuité, il est mort en prison en 2023. Le manifeste ne cache rien du lien entre le texte et les meurtres : « Pour présenter notre message au public avec quelque chance de produire une impression durable, nous avons dû tuer des gens » (SIA, § 96).
On ne peut donc pas lire ce texte en mettant les crimes entre parenthèses, comme une simple pièce versée au dossier de la critique de la technique. Mais on ne peut pas non plus le congédier sans le lire, car il est devenu, depuis sa traduction française (aux Éditions du Rocher en 1996, puis aux Éditions de l’Encyclopédie des nuisances en 1998), une référence obligée de la critique de la société industrielle. La question est plutôt de savoir si les crimes ont un rapport avec la pensée, et lequel. Le livre de Juganville permet de poser cette question en termes ontologiques, et non seulement moraux ou psychologiques. L’aperçu « Êtres & Unabomber » a déjà relevé la convergence des diagnostics et l’opposition frontale sur la question de la destruction du Système ; la lecture complète du manifeste permet d’aller plus loin, jusqu’à l’anthropologie qui le soutient.
La confrontation s’impose pour une autre raison, plus troublante : les deux textes partent du même point. Le manifeste s’ouvre sur cette phrase : « La révolution industrielle et ses conséquences ont été un désastre pour la race humaine » (SIA, § 1). Le prologue du livre de Juganville affirme qu’au sein de la production ordinaire, vieille comme l’humanité, « survint l’unique révolution ontologique : la révolution industrielle » (Êtres, p. 10). Dans les deux cas, l’événement décisif n’est ni politique ni religieux : c’est une mutation de la manière de produire. Il faut voir jusqu’où va l’accord, et où il se rompt.
Le Système et ses rouages : un diagnostic commun
Le mot central du manifeste est the system. Le livre de Juganville parle lui aussi du Système, défini comme le monde de la Production Totalisante. Les deux usages se recoupent sur plusieurs points précis.
D’abord, le Système ne dépend pas du régime politique. Le manifeste l’affirme sans détour : « Ce n’est pas la faute du capitalisme et ce n’est pas la faute du socialisme » (SIA, § 119), et il cite en note l’employé de banque de Chicago, celui de Tokyo et celui de Moscou, plus semblables entre eux qu’à n’importe quel homme d’il y a mille ans (SIA, note 18). Juganville refuse de la même manière de loger le mal dans un mode de propriété : « la socialisation des moyens de production (les centrales nucléaires autogérées, les banques nationalisées, la mise en commun des énergies fossiles, etc.) laisse croître le productivisme de la Production Totalisante » (Êtres, p. 272). Interrogé sur ce point lors de nos entretiens, Juganville précise qu’il pense en ce sens un « capitalisme d’État », où l’accumulation et les quotas de production tiennent lieu d’argent.
Ensuite, l’homme est adapté au Système, et non l’inverse. « Le système n’existe pas et ne peut pas exister pour satisfaire les besoins humains. C’est au contraire le comportement humain qui doit être modifié pour s’ajuster aux besoins du système » (SIA, § 119). Juganville le dit en une phrase qui résume toute l’histoire de la production : « Si le chasseur-cueilleur nomade s’adapte au monde, si l’éleveur agriculteur sédentaire adapte le monde, désormais le Système nous adapte à lui » (Êtres, p. 271).
Enfin, et c’est le point le plus remarquable, les deux textes repèrent le même seuil technique. Le manifeste distingue la « technologie à petite échelle », que de petites communautés peuvent employer sans aide extérieure, et la « technologie dépendante de l’organisation », qui suppose une organisation sociale à grande échelle (SIA, § 208). Son premier exemple est la roue à eau, que n’importe quel artisan de village savait construire après la chute de Rome ; son contre-exemple est le réfrigérateur, qui suppose des pièces d’usine, un générateur, du fil de cuivre, un gaz réfrigérant, bref toute l’industrie (SIA, § 209). Juganville trace la frontière au même endroit, et avec le même exemple. Ce n’est pas le passage de l’outil à la machine qui fait le Système : le moulin à eau est déjà une machine, mais « le moulin à eau n’est pas un rouage d’une machinerie », alors que la centrale intègre le fleuve, la scierie et la forêt dans un même engrenage (Êtres, p. 259). « Il n’y a jamais une machine parce qu’une machine implique toujours un engrenage de machines » (Êtres, p. 255) : une simple machine à café suppose des transporteurs, des réparateurs, l’eau courante, l’exploitation des matières premières ; une voiture suppose « des autoroutes, des parkings, des codes juridiques, des services de chirurgie spécialisée » (Êtres, p. 256). Le manifeste décrit la voiture de la même manière : facultative au départ, elle a réorganisé les villes au point de devenir obligatoire (SIA, § 127).
De là une conséquence que les deux textes tirent ensemble : on ne peut pas trier. Pour le manifeste, « la technologie moderne est un système unifié dont toutes les parties dépendent les unes des autres. On ne peut pas se débarrasser des « mauvaises » parties de la technologie et ne garder que les « bonnes » » (SIA, § 121). Pour Juganville, croire à l’ambivalence des choses techniques, selon qu’on en ferait bon ou mauvais usage, est une illusion : « Que tout dépende de la finalité des moyens est une illusion. Les catégories de moyen et de fin proviennent de la production ordinaire » et « perdent leur légitimité dans la Production Totalisante » (Êtres, p. 246-247). Comment accéder à l’hôpital sans passer par le pont d’autoroute ? demande-t-il.
L’accord s’étend jusqu’à l’avenir. Le manifeste annonce que l’homme deviendra « un produit manufacturé » (SIA, § 122), que les êtres humains et les autres organismes seront réduits à des « produits de l’ingénierie » (SIA, § 2), et qu’à terme « l’homme et les autres organismes auront été entièrement transformés » (SIA, § 177). C’est très exactement ce que Juganville appelle la Production Totale : non plus produire des choses ou des marchandises, mais « produire les sens d’être eux-mêmes », c’est-à-dire des mutants (Êtres, p. 294-297). Les deux textes envisagent même le sort réservé aux hommes devenus inutiles. Le manifeste imagine que, le travail humain n’étant plus nécessaire, les masses seront « superflues, un fardeau inutile pour le système » : une élite impitoyable pourrait les exterminer, une élite plus « humaine » les éteindre peu à peu par la baisse de la natalité (SIA, § 174). Juganville écrit : « On détruira (ou on laissera mourir), par exemple, les improductifs » (Êtres, p. 293), et la Production Totale « exige donc la destruction des improductifs », que ce soit par une destruction totalitaire, par la stérilisation, ou « en laissant mourir parmi les effondrements déjà en cours » (Êtres, p. 309).
Sur la description du Système, l’accord est donc large. C’est dans l’explication que les deux textes se séparent.
Une cause ou quatre ?
Pour le manifeste, le coupable est unique : la technologie. Le Système « n’est pas guidé par l’idéologie mais par la nécessité technique » (SIA, § 119). L’argent n’y apparaît guère que sous la forme de l’industrie publicitaire, qui crée des besoins artificiels (SIA, § 63, § 80-82). Le capital comme finalité de la production n’est jamais pensé pour lui-même.
Le livre de Juganville refuse précisément ce choix d’une cause unique. La production, ordinaire ou non, est un « système de quatre causes » solidaires : matérielle, formelle, finale et motrice (Êtres, p. 204). La question « le capital ou la technique ? » est posée explicitement, et écartée : « pourquoi privilégier une cause sur les autres dans un système de causes qui, par définition, récuse toute causalité unique ? » (Êtres, p. 267). La technique, au sens courant d’ensemble des savoir-faire et des machines, ne concerne qu’une partie du processus : la cause motrice (Êtres, p. 213). Dans la Production Totalisante, la cause motrice est constituée « d’abord des machines et ensuite des travailleurs qui les font tourner » (Êtres, p. 253). Mais la cause finale, elle, a changé de nature : les choses et les aliments ne sont plus produits pour l’usage et la consommation, ce sont des marchandises qui sont produites pour la production d’argent (Êtres, p. 262-263). C’est ce changement de fin qui rend la production « quantitativement infinie » et qui fait tourner l’engrenage toujours plus vite.
Vu depuis le livre de Juganville, le manifeste pense donc le Système à partir de sa seule cause motrice. C’est pourquoi il peut croire qu’en arrêtant le moteur, on arrêtera le Système. Juganville en doute : « Les sciences et les technologies, les technosciences, ne se développent que pour l’augmentation de la productivité » (Êtres, p. 257), c’est-à-dire qu’elles sont elles-mêmes des effets autant que des causes. La différence n’est pas seulement théorique. On va voir qu’elle décide de la question de la violence.
Le « processus de pouvoir » : une anthropologie de la production
Le manifeste repose sur une anthropologie. Les êtres humains auraient un besoin, « probablement fondé dans la biologie », de ce qu’il appelle le « processus de pouvoir » (power process) : se fixer un but, fournir un effort, atteindre le but, et le faire de manière autonome (SIA, § 33). Toute la critique de la société moderne en découle : celle-ci satisfait les besoins physiques sans effort réel et prive les hommes d’autonomie ; ils se rabattent alors sur des « activités de substitution », c’est-à-dire des activités tournées vers un but artificiel que l’on se donne « simplement pour avoir un but à poursuivre » (SIA, § 39). La liste de ces activités est révélatrice : la recherche scientifique, le sport, l’action humanitaire, « la création artistique et littéraire » (SIA, § 40), le culturisme, le golf ou la philatélie, pour lesquels il n’existe « aucun motif pratique » (SIA, § 84). La liberté, enfin, est définie comme la maîtrise des « questions de vie ou de mort de son existence : nourriture, vêtement, abri et défense » (SIA, § 94).
Lue avec le livre de Juganville, cette anthropologie se reconnaît immédiatement. Le but, l’effort, le résultat : c’est la cause finale, la cause motrice et le produit achevé. La nourriture, le vêtement, l’abri : ce sont des aliments et des choses, c’est-à-dire les deux seuls sens d’être qui sont produits. Le manifeste comprend l’homme à partir de la production. Il fait de l’existence humaine un processus finalisé, et il ne peut penser une activité sans but pratique autrement que comme un substitut. C’est exactement la pente que le livre de Juganville identifie au fondement de la métaphysique : étendre à tout ce qui est les catégories tirées de l’expérience des choses produites (Êtres, p. 209-210).
Le livre de Juganville répond sur chacun de ces points. L’existence n’a pas de but : « Aucune tâche – pas même celle d’avoir à être – ne nous est assignée ou prescrite par notre simple existence […]. Nous n’avons pas à être, nous existons malgré nous » (Êtres, p. 98). « La finalité est un concept de la production. La catégorie fin-moyen appartient à la production » ; seuls les produits ont un pourquoi, les autres sens d’être sont « sans pourquoi » (Êtres, p. 221). Même les aliments débordent la subsistance : « Si nous n’existons pas pour manger, nous ne mangeons pas pour exister non plus » (Êtres, p. 175). Et l’œuvre d’art ne se comprend pas comme une activité de substitution, mais par son inutilité même : elle « est hors d’usage » et requiert la contemplation (Êtres, p. 169 et 215).
Le second trait de cette anthropologie est son naturalisme. Le besoin de pouvoir est « probablement fondé dans la biologie » ; les troubles modernes viennent de ce que la société impose des conditions « radicalement différentes de celles dans lesquelles la race humaine a évolué » (SIA, § 46). Le manifeste va jusqu’à affirmer que « la pensée et le comportement humains ont une base largement biologique », et que s’il existe une âme, elle est « moins puissante que les mécanismes biologiques » (SIA, § 157). Il en tire une conclusion qui devrait l’inquiéter : « le problème du contrôle du comportement humain est principalement un problème technique ; un problème de neurones, d’hormones et de molécules complexes » (SIA, § 158).
C’est là le point où la critique se retourne contre elle-même. Si l’homme est un organisme, et si son comportement est un mécanisme biologique, alors le Système a raison sur le fond : il ne fait qu’appliquer la technique à ce qui est déjà, en droit, un objet technique. Le manifeste combat la Production Totale tout en lui accordant sa prémisse. Pour le livre de Juganville, au contraire, c’est la prémisse qui est fausse. « Nous ne sommes ni des choses, ni des vivants » (Êtres, p. 77) : nous existons. L’organisme est « le produit d’une désanimalisation ou d’une déshumanisation : la construction d’un type transgénérique » (Êtres, p. 182), et l’on n’a jamais affaire, dans l’expérience ordinaire, à des organismes. Penser l’homme comme organisme n’est pas une position neutre : « Toute pensée de la reproduction des animaux, eux-mêmes pensés comme organismes, est déjà prise dans le système de la Production Totalisante » (Êtres, p. 252). Le naturalisme du manifeste appartient donc déjà au monde qu’il prétend renverser.
La « Nature sauvage », ou le stock retourné
Le manifeste veut opposer à la technologie un idéal positif : « L’idéal positif que nous proposons est la Nature. C’est-à-dire la nature sauvage », définie comme tout ce qui échappe à la gestion humaine. Il précise : « dans la nature sauvage nous incluons la nature humaine » (SIA, § 183). Après l’effondrement du Système, les hommes vivront « près de la nature », puisque pour se nourrir ils devront être « paysans, éleveurs, pêcheurs, chasseurs » (SIA, § 184).
Le livre de Juganville conteste cet idéal à sa racine. La Nature, avec une majuscule, rassemble en un seul terme les éléments, les végétaux, les animaux et les hommes eux-mêmes. C’est une catégorie qui efface les contrastes entre sens d’être, comme le stock les efface du côté de la production : la forêt, le fleuve et le troupeau y deviennent la même matière disponible. La « nature sauvage » est l’envers exact du stock : un tout indifférencié, défini négativement par ce qui échappe au Système au lieu de l’être par ce qu’il y fait entrer. Or « le monde naturel est une abstraction » (Êtres, p. 51) ; le monde d’avant la connaissance « n’est pas un monde sauvage qui précéderait l’avènement de la culture » (Êtres, p. 57) ; et dès qu’on cherche à séparer la nature de la culture dans un simple bocage, « ce concept de nature montre vite ses limites » (Êtres, p. 176). Ce qu’il y a, ce sont des haies, des champs, des pluies et des pierres, chacun selon son sens d’être. Au fond, le manifeste répète la grande opposition binaire, nature contre technique, que le livre de Juganville écarte dès les premières pages au profit d’une « ontologie en couleurs » (Êtres, p. 18).
Le retour à l’agriculture, à l’élevage et à la chasse pose un autre problème. Le livre de Juganville n’oppose pas à la Production Totalisante un âge d’or : « Il ne s’agit pas d’idéaliser le monde de l’artisanat qui avait lui aussi ses millions de morts et ses mondes détruits » (Êtres, p. 263). Il pose aussi une question que le manifeste ne se pose pas : « Les machines ont aboli l’esclavage (abolir les machines, serait-ce rétablir l’esclavage ?) » (Êtres, p. 257).
Détruire le Système ?
Reste la question de la violence. Le manifeste ne se contente pas d’espérer l’effondrement du Système, il entend le hâter. La parabole des deux voisins en donne la logique : le faible, dépouillé de ses terres par le fort, doit profiter de la maladie de ce dernier pour le tuer, faute de quoi le fort, rétabli, reprendra tout ; « de même, tant que le système industriel est malade, nous devons le détruire » (SIA, § 135). Il faudra que « les usines [soient] détruites, les livres techniques brûlés » (SIA, § 166). Le manifeste sait ce que coûtera l’effondrement : si la rupture est brutale, « beaucoup de gens mourront », puisque la population mondiale ne peut plus se nourrir sans technologie avancée (SIA, § 167). Il l’accepte : « il vaut peut-être mieux mourir en combattant pour survivre, ou pour une cause, que de vivre une vie longue mais vide et sans but » (SIA, § 168), et puis, « on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre » (SIA, § 185). Tout est subordonné à un seul objectif : « l’élimination de la technologie moderne » (SIA, § 206). La technologie elle-même ne doit servir qu’« à un seul but : attaquer le système technologique » (SIA, § 202). Même la procréation devient un moyen : « Les révolutionnaires devraient avoir autant d’enfants qu’ils le peuvent » (SIA, § 204).
Il faut ici éviter un contresens. Le livre de Juganville ne condamne pas le meurtre au nom de l’ontologie. Il écrit même que « tuer est ainsi un acte ontologiquement irréprochable » et que « l’exigence éthique n’est pas une nécessité ontologique » (Êtres, p. 301) : le mal ordinaire suppose toujours qu’on a reconnu l’homme qu’on maltraite. La confrontation ne porte donc pas d’abord sur la morale. Elle porte sur les catégories avec lesquelles le manifeste pense son action.
Or ces catégories sont celles de la production. « Dans la production, la fin justifie les moyens » (Êtres, p. 211) ; la destruction y est inhérente, comme le dit le proverbe que cite le livre de Juganville : « On ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs » (Êtres, p. 205). Le manifeste raisonne exactement ainsi : une fin unique, la destruction du Système, justifie des moyens dont le coût humain est pesé puis accepté. Il transpose à la coexistence le schéma de la fin et des moyens. Or le livre de Juganville définit la Production Totalitaire précisément par cette transposition : « Que se passerait-il si l’expérience de la production était transposée à la coexistence ? » (Êtres, p. 277) ; « le totalitarisme est l’invasion des catégories de la production à la coexistence » (Êtres, p. 279).
Cela ne veut pas dire que le manifeste soit totalitaire. Pour Juganville, le totalitarisme se définit par les camps : « Il n’y a pas de totalitarisme là où il n’y a pas de camps de destruction de catégories de la communauté » (Êtres, p. 293). Le manifeste, de plus, refuse explicitement de produire une société nouvelle : « Une société d’un type nouveau ne peut pas être conçue sur le papier » (SIA, § 104), et « notre but est seulement de détruire la forme de société existante » (SIA, § 182). Il échappe ainsi au modèle de l’idéologue qui sculpte un homme nouveau dans le matériau humain (Êtres, p. 281-282). Mais il en conserve la forme vide. Il veut « développer et propager une idéologie » (SIA, § 166), en deux versions, l’une pour les esprits réfléchis et l’autre, simplifiée, pour « la majorité irréfléchie » (SIA, § 187-188). Il se méfie des « vrais croyants » tout en les jugeant nécessaires à toute révolution (SIA, § 222). Et il ne garde de la production que la destruction. Juganville décrit cette situation limite où « la logique de l’idéologie peut même fonctionner à vide », c’est-à-dire « poursuivre la destruction sans l’idéal » (Êtres, p. 288). Il nomme aussi ce système de causes qui exige des morts : la Cause (Êtres, p. 289). Le manifeste, quant à lui, parle de mourir « pour une cause ».
Le livre de Juganville contient d’ailleurs une réponse directe à la question de la destruction du Système, dans une section qui porte ce titre et que l’aperçu « Êtres & Unabomber » a déjà commentée : « Que détruire alors ? Des exploiteurs et des machines. Mais l’extension continue des machines non seulement n’est pas entravée par la destruction de certaines d’entre elles mais implique la production de machines de destruction » (Êtres, p. 271) ; c’est le Système qui est « véritable écoterroriste et saboteur » (Êtres, p. 272). Quant aux personnes, le manifeste veut tracer la ligne de conflit entre le peuple et l’« élite détentrice du pouvoir » (politiciens, scientifiques, cadres, hauts fonctionnaires : SIA, § 190). Ses colis ont d’ailleurs visé des universitaires, des chercheurs et des informaticiens. Le livre de Juganville répond que « les plus gros exploiteurs ne sont pas indispensables au Système puisque mille autres les remplacent aussitôt » (Êtres, p. 272), et que les hommes, « travailleurs, propriétaires et marchands », sont tous exploités par le Système (Êtres, p. 265). Viser des personnes, c’est revenir à une conception instrumentale de la production, comme si l’exploitation était toujours le fait de quelqu’un. C’est précisément ce que le livre appelle « une illusion » (Êtres, p. 265).
Sa conclusion sur ce point est nette : « On ne peut pas détruire le Système. Mais le Système s’autodétruit » (Êtres, p. 272). Le manifeste reconnaît d’ailleurs que le Système ne s’effondrera pas sous la seule action révolutionnaire, mais seulement par ses propres contradictions (SIA, § 167). Il reste toutefois une différence décisive. Le manifeste attend de l’effondrement une libération ; le livre de Juganville y voit une catastrophe de plus, dans une époque qui va déjà « de catastrophe en catastrophe dans une production des catastrophes » (Êtres, p. 273). Une conséquence en découle, que le manifeste n’aperçoit pas. Ceux qui mourraient dans un effondrement brutal, ceux qui ne peuvent plus se nourrir sans le Système, ce sont les improductifs d’un monde sans industrie. En les acceptant comme le prix à payer, le manifeste rejoint, par l’autre bout, le scénario qu’il dénonce chez l’élite au § 174 et que Juganville décrit comme la Production Totale : laisser mourir les superflus « parmi les effondrements » (Êtres, p. 309).
Enfin, le manifeste appelle à la révolution parce qu’il croit qu’une révolution « offre de résoudre tous les problèmes d’un seul coup et de créer un monde entièrement nouveau » (SIA, § 141). Le livre de Juganville retourne le mot : « La production pour la production constitue la seule révolution de l’histoire de l’humanité » ; « le Système est le seul véritable révolutionnaire » (Êtres, p. 292). Appeler à une révolution contre le Système, c’est encore répondre dans sa langue.
Ce que le livre de Juganville propose à la place
Face au manifeste, le livre de Juganville peut sembler désarmé. Il ne propose ni programme, ni stratégie, ni action, et il affirme qu’on ne peut pas détruire le Système. Mais ce n’est pas faute d’avoir vu le danger : sa troisième partie décrit la Production Totale avec autant de précision que le manifeste. Sa réponse est d’un autre ordre. Elle consiste à rendre visible ce que le Système recouvre, c’est-à-dire la pluralité des sens d’être, et à en tirer une éthique minimale : « L’ontologie est une éthique originelle négative qui affirme seulement, mais malgré tout, qu’il n’y a pas de bien sans différences ontologiques. Prendre en garde les sens d’être signifie les laisser être » (Êtres, p. 311-312).
Sur un point au moins, les deux textes se rejoignent de manière remarquable : tous deux voient que le danger nouveau n’est plus seulement de détruire des hommes, mais de les transformer. Le livre de Juganville distingue nettement les deux. Face au camp, il maintient que « l’on ne peut déshumaniser que des hommes » (Êtres, p. 290) et que la Production Totalitaire « peut tuer un homme, mais elle ne peut pas le changer en autre chose » (Êtres, p. 307), selon le mot d’Antelme placé en exergue. Les camps, précise-t-il, « ne sont pas des laboratoires où l’on expérimente des mutations de la nature humaine » (Êtres, p. 290) : la Production Totalitaire échoue, et ne produit que des morts. Il en va autrement de la Production Totale, qui « réussit comme production par mutation » (Êtres, p. 308) : elle « fait varier les invariants », si bien qu’à son époque « l’irréductibilité des sens d’être vacille » (Êtres, p. 310). Usines, camps, laboratoires : c’est au laboratoire, non plus au camp, que se joue désormais le sort de l’homme. Le manifeste fait le même déplacement. Il ne craint pas d’abord l’extermination, mais l’ingénierie : il juge « extrêmement probable » que les qualités physiques et mentales des hommes soient bientôt celles qu’on leur aura fabriquées (SIA, § 177), et il décrit des hommes « réduits au statut d’animaux domestiques », heureux peut-être, mais plus libres (SIA, § 174). Les deux textes situent donc au même endroit le seuil de notre époque. La différence tient à ce qui est menacé : pour le manifeste, qui fait de l’homme un organisme, c’est une nature biologique et la liberté qui s’y attache ; pour le livre de Juganville, c’est un sens d’être, l’existence, et avec lui la pluralité du monde.
Questions ouvertes
- Une critique du Système peut-elle échapper aux catégories de fin et de moyen sans renoncer à toute action ? Autrement dit : que peut signifier « laisser être » à l’époque de la Production Totale ?
- La distinction du manifeste entre technologie « à petite échelle » et technologie « dépendante de l’organisation » recoupe celle que fait Juganville entre l’outil (ou le moulin) et la machinerie. Pourrait-elle devenir le critère d’une production redevenue ordinaire, sans la nostalgie ni la violence du manifeste ?
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