Le totalitarisme comme fantasme de l’Un
Claude Lefort rejoint, dans l’histoire de ce livre, la catégorie des lectures qui ont compté sans laisser de trace verbale identifiable — la même catégorie qu’Axelos, Granel, Maldiney ou Lacoue-Labarthe.
L’Un contre la division constitutive du social
Toute la philosophie politique de Lefort, développée notamment dans L’Invention démocratique et Essais sur le politique, repose sur une thèse centrale : la démocratie moderne institue un « lieu vide » du pouvoir, qu’aucun corps particulier ne peut légitimement occuper de façon permanente, parce que la société démocratique renonce à se représenter comme un corps un et homogène — elle assume sa propre division interne comme constitutive. Le totalitarisme, à l’inverse, est chez Lefort la tentative de combler ce lieu vide en prétendant incarner l’unité parfaite du peuple, de la classe ou de la nation : un corps social un et sans reste, purgé de sa division interne par l’élimination — réelle ou symbolique — de tout ce qui y ferait encore obstacle.
Une résonance avec le Même du chapitre 12
Cette thèse rejoint directement ce que le livre décrit, au chapitre 12, sous le nom du Même : la production totalitaire comme réduction de la pluralité humaine à une seule matière homogène, façonnable selon une idéologie unique. Là où Lefort pense cette réduction depuis la théorie politique de la démocratie et sa négation, le livre la pense depuis l’ontologie des sens d’être et leur irréductibilité — mais les deux diagnostics convergent sur un même point : le totalitarisme est l’entreprise d’abolir une différence constitutive (la division du social chez Lefort, la pluralité des sens d’être dans le livre) au nom du fantasme d’un Un sans reste.
Une dette qui rejoint les autres lectures non tracées
Comme pour Lacoue-Labarthe, rien dans le texte publié ne permet de vérifier cette dette par un titre ou une formule technique reprise à l’identique. C’est une lecture qui s’ajoute à la constellation des influences que l’auteur reconnaît directement, sans que le texte lui-même en porte la signature.
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie*, reconstituées à partir d’une lecture attentive du texte, en l’absence de tout appareil de notes dans l’ouvrage publié.*