Une synthèse, pas une dette nouvelle
Cet article ne prétend pas apporter une source inédite : chacun des éléments qu’il rassemble a déjà été identifié séparément, dans les articles consacrés à Heidegger, à Gadamer et à Husserl. Son objet est différent — montrer que ces dettes dispersées, une fois réunies, dessinent la structure complète du geste herméneutique lui-même, plutôt qu’une collection de recours ponctuels et sans rapport entre eux.
Les trois compréhensions : Verstehen au pluriel
Le point de départ le plus direct est aussi le plus massif : la tripartition qui structure tout le chapitre 4 du livre — compréhension perceptive, affective, langagière — recouvre presque terme à terme le triptyque de Sein und Zeit, Verstehen (compréhension), Befindlichkeit (l’être-disposé affectif), Rede (le discours), déjà établi dans l’article consacré à Heidegger. Ce n’est pas un détail : la compréhension (Verstehen) est, chez Heidegger, la structure fondamentale à partir de laquelle toute interprétation (Auslegung) devient possible — l’herméneutique n’est jamais, chez lui, une méthode qu’on appliquerait à un texte depuis l’extérieur, elle est un existential, une manière d’être du Dasein lui-même. En faisant de la compréhension elle-même une structure générale qui se décline en trois modes — perceptif, affectif, langagier —, le livre ne reprend donc pas un simple concept herméneutique parmi d’autres : il place l’herméneutique elle-même, sous la forme de la compréhension, au fondement de toute son analyse de la coexistence.
« Sens d’être » : un démenti formulé dans les mots mêmes de la question
Un cinquième fil, le plus profond peut-être puisqu’il touche au terme central du livre lui-même, mérite d’être ajouté. Sein und Zeit s’organise tout entier autour d’une question unique, posée dès l’introduction et jamais résolue dans l’ouvrage : die Frage nach dem Sinn von Sein, la question du sens de l’être — au point que le livre est considéré comme l’Anstoß der modernen Hermeneutik, le déclencheur de l’herméneutique moderne elle-même.
« Sens d’être » reprend cette formule presque mot pour mot — Sinn von Sein devient, en français, sens d’être. Mais le geste du livre de Juganville ne répète jamais la question heideggérienne : il la retourne. Là où Heidegger appelle une réponse au singulier — quel est le sens de l’être ? —, le livre la multiplie par six, d’entrée de jeu : il n’y a jamais un seul sens d’être, mais six, irréductibles les uns aux autres. Le terme qui donne son nom à toute l’entreprise du livre est ainsi, dans sa formulation même, un démenti adressé à la question fondatrice de l’herméneutique moderne — formulé dans les mots qui l’ont posée.
L’horizon et les préjugés : Gadamer
Gadamer, déjà source à part entière de ce dossier, fournit au livre le vocabulaire de l’horizon et des préjugés (Vorurteile), mobilisé au chapitre 5 pour affronter la question du relativisme des cultures et des époques — et jusqu’au titre même d’une sous-partie du chapitre 1, « Vérité et méthode », repris tel quel de l’ouvrage fondateur de Gadamer. C’est cette même exigence qui permet au livre de revendiquer, pour ses propres structures invariantes, le statut paradoxal d’une « eidétique historique » : des sens d’être valables « toujours, partout, pour tous », mais dont la description elle-même s’énonce depuis une tradition et une époque données.
Les catégories données par la vie elle-même : Dilthey et Heidegger
Un troisième fil, plus profond encore, vient d’être intégré à l’article Husserl : la formule de Dilthey, Das Leben legt sich selber aus, « la vie s’interprète elle-même », que Heidegger reprend et développe dans ses cours de jeunesse sur l’herméneutique de la facticité. Le principe : ne jamais laisser une théorie préalable prescrire aux phénomènes ce qu’ils doivent être, mais laisser les catégories émerger de l’expérience elle-même. Le livre de Juganville l’affirme avec une netteté remarquable, dès l’introduction du concept de situation archi-ordinaire : « sous peine de rater les phénomènes, les catégories doivent provenir de domaines originaires » (p. 69) ; « il faudrait que les catégories ordinaires et archaïques soient données » (p. 69) ; « les sens d’être sont des catégories données avec le monde » (p. 159) ; « Bien loin d’intervenir avec des procédés méthodologiques, la réduction archi-ordinaire laisse les situations s’entre-éclairer d’elles-mêmes » (p. 160-161).
L’Auseinandersetzung : la confrontation active des sources
L’article consacré au style du livre a déjà nommé ce trait comme l’un des plus caractéristiques de toute l’écriture : le livre ne cite jamais deux philosophes côte à côte, il les a déjà fait se répondre, se corriger et se départager avant d’en tirer sa propre position — une authentique Auseinandersetzung, une confrontation active entre les voix convoquées, absorbée et rendue invisible dans le texte final. C’est un geste herméneutique à part entière : comprendre une tradition, pour Gadamer comme pour Heidegger, ce n’est jamais la répéter, c’est la reprendre dans un dialogue qui la transforme.
Un cercle, pas une ligne droite
Ces cinq fils, une fois réunis, dessinent une structure circulaire plutôt qu’un simple parcours linéaire — le cercle herméneutique le plus classique, celui que Heidegger et Gadamer défendent contre l’accusation de circularité fautive. Le livre part de l’expérience ordinaire, déjà chargée d’une familiarité avec la tradition philosophique (l’horizon gadamérien) ; il soumet cette expérience à une confrontation active avec le corpus hérité (l’Auseinandersetzung du style) ; cette confrontation fait émerger, sans les imposer depuis l’extérieur, les catégories archi-ordinaires elles-mêmes (l’exigence diltheyenne-heideggérienne) ; ces catégories, une fois constituées, retournent enfin à l’expérience ordinaire pour en faire apparaître la structure invariante. Le point d’arrivée éclaire ainsi rétroactivement le point de départ.
Une structure complète, jamais une source isolée
Ce qui frappe, à rassembler ces cinq fils, c’est qu’aucun ne suffirait à lui seul à justifier un article. Mais réunis, ils montrent que le livre ne doit pas seulement telle ou telle dette ponctuelle à l’herméneutique : il en reconstitue, par petites touches dispersées à travers tout l’ouvrage, la structure complète — la compréhension comme fondement, le nom même du projet comme démenti d’une question, l’horizon comme condition, les catégories données plutôt qu’imposées comme exigence, la confrontation active comme méthode, et le cercle comme forme d’ensemble.
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.
→ Article suivant : Êtres & Illich