Le Système, un mot presque identique pour une même autonomie
Jacques Ellul n’apparaît nulle part dans Introduction radicale à la philosophie — ni titre repris, ni concept technique identifiable. Comme pour Adorno, Bauman ou Graeber, cet article ne repose donc sur aucune dette textuelle avérée : c’est une convergence de diagnostic, repérée par la lecture.
La technique devenue autonome
La Technique ou l’enjeu du siècle (1954) pose la thèse fondatrice de toute l’œuvre d’Ellul : d’outil permettant à l’homme de se dépasser, la technique serait devenue, au XXe siècle, un processus autonome auquel l’homme se trouve désormais assujetti. Ellul y montre que l’ensemble des techniques — industrielles, politiques, financières, éducatives — sont devenues à ce point interdépendantes que « la » technique ne peut plus être pensée comme un simple intermédiaire entre l’homme et la nature : elle constitue un phénomène autonome, doté de sa propre logique de croissance, indifférent aux valeurs humaines qu’il traverse.
Le Système, un mot presque identique
C’est dans Le Système technicien (1977), le second volet de sa trilogie, qu’Ellul pousse cette thèse à son terme le plus frappant pour ce blog. La technique s’y organise comme un monde fermé, entouré d’une frontière très précise — une altérité ontologique qui fait qu’elle n’appartient plus à la même strate de l’être que l’homme, acquérant une vie propre. Le mot même qu’Ellul choisit pour nommer ce phénomène — le Système — est presque identique à celui que le livre de Juganville place au centre de toute sa troisième partie : le Système, cet antagoniste qui réduit les sens d’être à du stock, qui produit et détruit dans le même mouvement. Ce n’est pas seulement l’idée qui converge, c’est le nom lui-même.
Une différence de registre, malgré la proximité du mot
Il faut nuancer aussitôt ce que cette proximité lexicale permet de conclure. Le Système d’Ellul reste un objet sociologique et technique — l’ensemble interconnecté des techniques modernes, analysé avec les outils de l’analyse des systèmes empruntée au biologiste Ludwig von Bertalanffy. Le Système chez Juganville est d’abord un objet ontologique : ce qui menace, à travers ses trois extensions (Totalisante, Totalitaire, Totale), la pluralité irréductible des six sens d’être. Les deux mots désignent une même autonomisation inquiétante, mais depuis des cadres disciplinaires différents — la sociologie de la technique chez l’un, l’ontologie chez l’autre.
Une influence qui traverse des lignées très différentes
Il faut noter, pour finir, l’ampleur de l’influence d’Ellul : il a marqué aussi bien Ivan Illich, penseur de la convivialité et de la contre-productivité, que Ted Kaczynski, l’auteur du manifeste terroriste Unabomber. C’est un signe de la profondeur du diagnostic ellulien sur l’autonomie technique — un diagnostic suffisamment fondamental pour irriguer des postérités aussi éloignées l’une de l’autre, jusqu’à ce petit ensemble de sources contemporaines (Garcia, Dulau et Morano) déjà rassemblées dans cette série.
Une limite plus précise : l’absence de la logique du capital
Il faut nuancer plus précisément encore ce que ce rapprochement permet de conclure, en comparant la structure des deux Systèmes plutôt que leur seul nom. Le Système chez Juganville s’articule autour de quatre causes, empruntées à Aristote, chacune comblant les insuffisances des autres : la cause motrice — les machines et les travailleurs, empruntée à Anders et à Arendt ; la cause matérielle — tout devient stock à exploiter, empruntée à Heidegger ; la cause formelle — tout devient marchandise, empruntée à Marx ; et la cause finale — l’argent, empruntée elle aussi à Marx. C’est ce système des quatre causes, articulées ensemble, qui permet au livre de tenir une description à la fois complète et cohérente de la Production Totalisante.
Or il manque précisément à Ellul ce que Marx apporte comme cause finale : la logique du capital, la production comme fin en soi tournée vers l’accumulation d’argent toujours plus grande. Ellul décrit une technique autonome, auto-accroissante, mais jamais orientée vers cette fin économique précise — chez lui, la technique croît pour elle-même, sans qu’aucune finalité monétaire ne vienne organiser cette croissance. C’est une lacune importante : elle prive le diagnostic ellulien du ressort qui, chez Marx et chez Juganville, explique pourquoi le système s’étend précisément dans telle direction plutôt qu’une autre.
Où situer Ellul dans le système des quatre causes ?
Une fois ce manque identifié, une question se pose : si l’on voulait malgré tout situer Ellul dans l’architecture des quatre causes du livre de Juganville, où se placerait-il ? Deux candidats se présentent — la cause matérielle, aux côtés de Heidegger, ou la cause motrice, aux côtés d’Anders et d’Arendt —, mais c’est la seconde hypothèse qui semble la plus juste. Ellul ne décrit jamais la technique comme une matière passive, un simple stock qu’on exploiterait — c’est très précisément le registre heideggérien du Bestand, étranger à sa thèse. Ce qu’Ellul décrit, c’est une force active, autonome, auto-accroissante : la technique comme ce qui met en mouvement, comme ce qui produit le changement de son propre chef, indépendamment de toute volonté humaine qui la dirigerait. C’est très exactement la définition d’une cause motrice. Ellul décrirait donc le moteur du Système — aux côtés des machines d’Anders et du travail arendtien —, non sa matière.
Une seconde limite, commune aux autres sources de ce même ensemble
Comme pour Graeber, Garcia, Dulau et Morano déjà croisés dans cette série, il faut noter que le diagnostic d’Ellul, aussi précis et fondateur soit-il, ne s’appuie jamais sur une ontologie construite à partir de l’expérience ordinaire elle-même. Il reste sur le plan de l’analyse sociologique et systémique de la technique, sans jamais déployer, comme le fait la première partie du livre de Juganville, une structure positive équivalente aux six sens d’être.
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.
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