La vie nue, nommée pour être refusée
Giorgio Agamben occupe, dans Introduction radicale à la philosophie, une place du même type que Patočka ou Michel Henry : un concept précis, identifiable par son vocabulaire technique propre, convoqué pour que le livre puisse s’en démarquer au moment le plus grave de toute son argumentation — celui des camps.
La vie nue, explicitement écartée
Au chapitre 12, à propos d’un dîner réduit à sa plus simple expression dans un camp, le livre pose la question directement : « Parvient-on à une strate de vie nue ? Non. » Un peu plus loin, il précise : il ne faut pas « soustraire l’existence pour y dévoiler une vie nue ».
C’est le concept central d’Agamben dans Homo Sacer : la nuda vita, la vie biologique dépouillée de toute qualification politique ou juridique, exposée dans les camps — le paradigme même à travers lequel Agamben pense la biopolitique moderne et l’état d’exception. Le livre s’y confronte directement pour affirmer l’inverse de sa thèse : même réduits à laper une flaque de boue, notre sens d’être ne varie pas — « c’est encore humainement que nous avons faim comme des loups ». Il n’y a jamais, selon le livre, de substrat de vie nue à mettre au jour en dépouillant l’existant de ses prédicats humains : l’irréductibilité de l’existence résiste à toute tentative de la réduire à une couche biologique plus fondamentale.
Le dispositif, repris comme outil descriptif
Un second terme, plus discret, traverse plusieurs chapitres du livre sans jamais être discuté comme tel : le « dispositif ». Le système des quatre causes de la production est décrit comme un « dispositif de causes solidaires » ; le totalitarisme fait « tourner le dispositif » des camps ; la production totalitaire est un « dispositif meurtrier ». C’est un terme technique associé à Foucault puis repris par Agamben lui-même, notamment dans son texte Qu’est-ce qu’un dispositif ? (2006), pour désigner tout ensemble hétérogène de discours, d’institutions et de pratiques qui organise et gouverne les comportements. Le livre s’en sert ici de façon purement descriptive, sans jamais l’associer explicitement à son origine foucaldo-agambenienne.
Un rejet frontal, sur le point le plus grave
Ce qui distingue le rapport du livre à Agamben de celui qu’il entretient avec la plupart de ses autres sources, c’est la gravité du désaccord et l’endroit précis où il se loge : pas une nuance méthodologique, mais un désaccord frontal sur la manière de penser la déshumanisation la plus extrême que l’histoire ait connue. Là où Agamben voit, au cœur du camp, l’exposition d’une vie nue antérieure à toute qualification, le livre soutient l’inverse : c’est précisément l’irréductibilité de l’humain, jamais entamée, qui rend la violence des camps identifiable comme un crime contre des hommes — et non la découverte d’une couche biologique commune à tout vivant.
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.
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