ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

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Un point d’opposition frontale, pas une convergence

Contrairement aux autres entrées de ce dictionnaire, cet article ne cherche aucune convergence de fond : il documente un désaccord explicite, que le livre de Juganville tranche lui-même dans une section intitulée « Destruction du système ». Mais avant d’en venir à ce désaccord, il faut prendre la mesure de ce qui est réellement partagé sur le plan du diagnostic.

Une thèse partagée, une conclusion opposée

Le manifeste La Société industrielle et son avenir (1995), à l’origine de la campagne de violence qui a coûté la vie à trois personnes et blessé vingt-trois autres, reprend une thèse que ce dictionnaire a déjà croisée à plusieurs reprises dans cette même série : celle de la technique devenue un Système autonome, échappant à la maîtrise humaine — une thèse héritée, de l’aveu même de son auteur, d’une lecture (déformante) d’Ellul. Sur ce diagnostic initial, la proximité avec les autres sources déjà rassemblées ici (Ellul, Garcia, Dulau et Morano) est réelle.

Cette proximité mérite d’être précisée. Le manifeste rejoint le reste de ce dictionnaire sur au moins trois points de diagnostic. D’abord, le refus de toute neutralité de la technique : ni le manifeste ni le livre de Juganville ne tiennent la technique pour un simple outil qu’il suffirait d’orienter vers de bonnes ou de mauvaises fins — elle constitue, dans les deux cas, un système doté de sa propre logique d’expansion. Ensuite, la conviction que ce système ne se contente pas de transformer le monde matériel : il transforme aussi les rapports humains eux-mêmes, en les intégrant à son propre fonctionnement. Enfin, un même refus de croire qu’un simple encadrement réglementaire ou une réforme progressive pourrait suffire à contenir cette dynamique — les deux textes s’accordent sur la profondeur du problème, là où des critiques plus modérées de la technique se contentent d’en réclamer un usage raisonné. C’est un diagnostic partagé, et sur ce point précis, presque sans écart. C’est sur la conclusion à en tirer que les chemins divergent radicalement.

Ce que le livre de Juganville répond

Le chapitre 9 pose directement la question : que faudrait-il détruire pour mettre fin au Système ? Le livre y examine successivement deux réponses, pour les écarter toutes les deux. Détruire les machines ne fonctionne pas : le Système sabote déjà lui-même ses propres machines pour en produire sans cesse de nouvelles, si bien que le texte peut affirmer, presque en retournant le vocabulaire du sabotage contre lui-même, que c’est le Système qui est le « véritable écoterroriste et saboteur ». S’attaquer aux exploiteurs individuels ne fonctionne pas davantage, puisque le Système ne dépend d’aucun d’entre eux en particulier — mille autres les remplacent aussitôt.

La conclusion du livre est sans détour : « on ne peut pas détruire le système ». Ce n’est pas une esquive prudente, c’est une thèse organisatrice. Le Système, tel que le décrit Juganville, s’autodétruit déjà de lui-même — « la logique totalisante détruit pour produire et produit pour détruire » — si bien que toute violence dirigée contre ses machines ou ses agents s’y trouve absorbée comme un rouage de plus, sans jamais atteindre sa structure véritable : le système des quatre causes qui l’organise.

Le mot retourné : « véritable écoterroriste »

Un détail mérite d’être isolé pour lui-même, tant il est le plus mordant de toute cette comparaison. Le vocabulaire même qu’on associerait spontanément à une figure comme Kaczynski — le sabotage, l’écoterrorisme — le livre de Juganville le retourne intégralement contre le Système : c’est lui, et lui seul, qui est nommé « véritable écoterroriste et saboteur », puisque c’est lui qui détruit ses propres machines pour en produire sans cesse d’autres. Ce n’est pas un simple jeu de mots : c’est un déplacement complet de la position d’ennemi. Là où le manifeste désigne le système industriel comme la cible à attaquer depuis l’extérieur, le livre de Juganville retire au geste terroriste jusqu’à son vocabulaire propre, en le réattribuant au Système lui-même — ne laissant plus, à celui qui voudrait s’en prendre à lui par la violence, ni cible véritable, ni même les mots pour se désigner comme son opposant.

Une divergence de méthode, pas seulement de conclusion

Cette opposition n’est pas seulement stratégique, elle est méthodologique. Là où le manifeste appelle à une action directe contre les infrastructures et les agents du système industriel, le livre de Juganville propose une tout autre voie : comprendre les causes du Système pour ce qu’elles sont, plutôt que de s’en prendre à ses effets les plus visibles. C’est une différence de fond qui rejoint ce qu’on a déjà noté pour l’ensemble des sources sur la critique de la technique dans cette série : le livre ne se contente jamais d’un diagnostic, aussi juste soit-il — il cherche une structure d’ensemble, et une éthique qui en découle, plutôt qu’une cible à frapper.


Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie. Contrairement aux autres entrées, celle-ci documente une opposition explicite que le livre tranche lui-même, non une convergence repérée par la lecture.