Le Système et le Chaos : encore ce mot, et sa propre dialectique
Bernard Charbonneau n’apparaît nulle part dans Introduction radicale à la philosophie — ni titre repris, ni concept technique identifiable. Comme pour Ellul, déjà présent dans cette série et dont Charbonneau fut le compagnon de route le plus proche pendant plus de soixante ans, cet article ne repose donc sur aucune dette textuelle avérée : c’est une convergence de diagnostic, repérée par la lecture.
Un troisième « Système », et sa propre dialectique interne
Le Système et le chaos. Critique du développement exponentiel (1973) reprend, une fois de plus, le mot que ce dictionnaire a déjà croisé chez Ellul et que Juganville place au cœur de sa troisième partie. Mais Charbonneau y ajoute une dialectique propre : le système et son contraire, le chaos, s’engendrent mutuellement — plus l’organisation cherche à dominer le désordre qu’elle produit, plus elle en engendre à son tour, acculant la société à un dilemme où les deux issues, système total et chaos total, sont également inhumaines.
C’est une proximité frappante avec ce qu’on a trouvé dans le livre de Juganville lui-même, à propos de la section « Destruction du système » : le texte y affirme que le système « s’autodétruit », que « la logique totalisante détruit pour produire et produit pour détruire ». Les deux textes décrivent, chacun à sa manière, un système qui engendre son propre désordre comme effet secondaire nécessaire de son fonctionnement, plutôt que comme un accident qu’on pourrait corriger de l’extérieur.
Une croissance qui ne peut pas durer dans un monde fini
La thèse la plus citée de Charbonneau — qu’il ne peut y avoir de développement infini dans un monde fini — rejoint, par un chemin économique et écologique plutôt qu’ontologique, la conviction du livre de Juganville que la Production Totalisante épuise une matière première finie au service d’une fin, l’argent, qui ne connaît elle-même aucune limite. C’est la même contradiction structurelle, nommée deux fois : une logique sans limite interne appliquée à un monde qui, lui, en a.
Une révolution sans violence
Un dernier point mérite d’être signalé, en écho direct à l’article précédent de cette série. Charbonneau évoque la possibilité que l’organisation du « Léviathan scientifique » l’emporte sur le désordre par une révolution qui, dit-il explicitement, « se fera sans violence » — substituant à l’ancienne société un nouveau tout social fondé sur l’exploitation systématique des déterminismes humains, sans qu’aucun affrontement direct ne soit nécessaire. C’est une remarque qui va dans le même sens que la conclusion du livre de Juganville sur la vanité de la violence dirigée contre le système : chez Charbonneau comme chez Juganville, ce n’est jamais par la force qu’un tel système s’impose ou s’effondre, mais par sa propre logique interne.
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.
→ Article suivant : Êtres & la collapsologie